4e partie : Les Rapports de l'Humanisme et de la Vie Collective

I. L'Organisation de l'Etat

1. Le Rôle de la Politique

a) Généralités

L'application des principes généraux cités dans la première partie de l'essai, comme fondements d'un humanisme moderne ou d'un nouvel Art de Vivre susceptible de convenir à la forme nouvelle d'activité humaine, entraînée par la Société Industrielle, suppose également une organisation de l'Etat telle qu'elle soit établie sur des institutions facilitant la conciliation entre l'Efficacité d'une organisation collective et le respect de la Dignité de l'homme.

Si le travail est un moyen, c'est l'homme qui en est la fin, et l'être humain en ce siècle n'est pas seulement un producteur, encore moins un produit ou une marchandise au sens industriel de ces termes, il est surtout appelé, à l'époque de la Société Industrielle, à vivre avec ses semblables dans un cadre organisé, indispensable au déroulement de sa vie quotidienne de citoyen.

Les principaux domaines de cette vie journalière ont déjà été examinés et présentés sous l'angle d'une certaine philosophie pragmatique, en somme d'une conduite simple, où l'Efficacité de l'action de l'homme a été considérée comme un principe essentiel, parce que nécessaire à la réalisation effective d'une Equité, étendue à toutes les couches de la population.

Ce sont ces quelques remarques qui précisent les relations qui existent naturellement entre la politique, dont le rôle est d'ordonner les rapports humains, et l'économie qui est chargée, elle, de subvenir aux besoins matériels des hommes.

Cette vision de la vie pratique des citoyens entraîne, comme suite impérieuse, un fonctionnement harmonieux des relations humaines, qu'elles soient nationales ou internationales.

Les premières, impliquent la participation directe de chacun à l'établissement des règles chargées de garantir la cohabitation de tous les membres de la collectivité, et les secondes supposent l'abandon définitif des Volontés de Puissance et de Domination d'un Etat sur un autre, en raison de la puissance destructrice des armes modernes.

Il n'est donc pas étonnant, dans ces conditions, que la politique se rapporte aux institutions chargées d'organiser les rapports humains et que la haute politique, elle, s'applique aux combinaisons variées dont est capable l'esprit dans tous les domaines et en particulier dans celui des Relations Internationales. (1)

(1) Louis Madelin (1871-1956), historien français, rapporte dans son histoire du Consulat et de l'Empire que Bonaparte, futur empereur et créateur de notre administration, affirmait que "Si la politique était la conciliation des intérêts et le calcul des combinaisons, la haute politique, elle, n'était que le bon sens appliqué aux grandes choses".

Dans ce chapitre consacré à l'organisation de notre Etat, il ne s'agira que de politique intérieure, c'est-à-dire de la participation des citoyens au bon fonctionnement de l'Etat.

Sans cette participation, en effet, on glisserait bon gré mal gré, vers une société à réglementations paperassières de bureaucrates et de techniciens où il ne serait pas plaisant de vivre, car l'individu, être pensant, serait abaissé au rang d'un simple numéro matricule, en devenant rapidement la proie de manoeuvriers habiles.

Pour échapper à cette situation, il est donc indispensable que tous les habitants, hommes et femmes de tous les pays, prennent part à la gestion des affaires publiques, mais ils ne pourront le faire que si le cadre dans lequel s'exerce leur activité est assez restreint pour qu'ils restent en contact les uns avec les autres, à la portée de sentiments et d'idées qu'ils puisent dans leur qualité d'homme et dans le milieu géographique et le climat spirituel dans lesquels ils vivent.C'est cette dernière contastation qui fait toucher du doigt l'obligation de créer, en particulier pour notre pays où les routines séculaires d'un pouvoir central étatique se sont imposées jusqu'à devenir une seconde nature, des échelons intermédiaires adaptés aux particularismes psychiques de telle ou telle population, enracinés depuis plusieurs siècles sur telle ou telle portion du terroir national.

L'objet de ce chapitre est alors de suggérer pour notre peuple, association d'hommes libres marqués des influences ethniques des anciennes provinces aux origines diverses, compte tenu des expériences du passé, un mode d'organisation de la vie collective différent de celui que nous avons connu jusque là.

Cette nouvelle forme d'Etat, patrimoine ou bien commun à tous les citoyens, devra être telle qu'elle pourra conférer aux activités de ce pays l'Efficacité de l'action, fondement d'une Equité effective, tout en garantissant à la fois l'Urbanité des rapports humains, c'est-à-dire la Dignité et la Liberté de chacun de ses citoyens, qui sont encore, à l'heure présente, une conséquence d'une unité nationale qu'il convient de maintenir par dessus tout, comme garantie suprême.

b) La Politique au cours des âges

Le rôle de la politique dans une société humaine est alors de régler les rapports entre l'Etat et les Citoyens et ceux des Citoyens entre eux.

Dès l'origine, les sociétés politiques, c'est-à-dire les cadres institutionnels dans lesquels se déroule la vie commune après la stabilisation des peuplades qui, de leur stade de nomades, devinrent sédentaires, remontent surtout à l'histoire du peuple grec dont le destin a présidé à la civilisation des peuples de l'Europe occidentale qui en ont recueilli l'héritage.

L'étymologie du terme Polis dont dérive le mot moderne de Politique désignait chez les grecs, à cette lointaine époque, la cité grecque, (environ sixième siècle avant Jésus-Christ), non pas en tant que ville avec ses murailles, ses monuments et ses habitations, mais en tant que petit Etat indépendant et autonome situé au milieu de quelques bourgs campagnards. Il se rapportait alors au fonctionnement de la vie commune de l'époque, c'est-à-dire de la vie civique, et le mot de politique au sens où on l'entend aujourd'hui n'a rien perdu de sa signification première.

La Grèce antique était marquée, comme notre pays et l'Europe, par l'influence marquante de la mer proche qui pénètre le pays en des golfes profonds, accentuant ainsi l'effet du relief qui favorisait déjà l'autonomie des cités et, comme chez nous, l'individualisme des habitants. De plus, la mer élargissait les limites et la Grèce trouvait grâce au commerce des ressources complémentaires, ce qui favorisait un intense brassage des populations.

En s'ouvrant à la mer, le peuple grec, trop serré sur un sol pauvre, se lance dans l'aventure de la colonisation. Dès le 7 ème ou le 6 ème siècle avant Jésus-Christ, il se répand en tous sens, de la mer d'Azov à l'embouchure du Nil, des rives de l'Hellade à celles de l'Italie ou de la France méditerranéenne et même à celles de l'Espagne.

Comme disait Platon, tout le monde barbare se couronnait d'un rivage grec.

Les colonies grecques fondées, notamment dans l'Italie méridionale et en Sicile (1), entretenaient des liaisons étroites avec leurs métropoles en échangeant leurs produits en donnant ainsi naissance, dès ce moment, à un impérialisme commercial inévitable (2).

(1) Ce fut la Grande Grèce

(2) Fondé sur une économie libérale, il rappelle, deux millénaires avant l'Europe, l'impérialisme démocratique de la Société occidentale et en particulier celui de l'Angleterre où les conditions économiques et géographiques étaient voisines et où l'esprit d'Entreprise fut aussi très marqué, plus tard, par l'apport des peuples nordiques.

Les Grecs fondent ainsi des régimes politiques divers et font appel, au cours des siècles suivants, tantôt au pouvoir personnel d'un seul homme (Tyrannos), tantôt au pouvoir de plusieurs (oligarchie) .

Mais le plus souvent, en raison de leur individualisme et de leur répugnance à obéir à un seul, ils faisaient dépendre ces pouvoirs du contrôle de représentants élus et ils ont transmis à l'humanité les principes d'un régime politique qui, par la suite, s'appellera démocratie, c'est-à-dire gouvernement du peuple par le peuple.

Ce régime cependant, admettait encore à ses débuts l'esclavage, qui était courant dans l'Antiquité, en vertu de la conception selon laquelle le travail manuel est indigne de l'homme libre, qui ne doit se consacrer qu'aux arts et à la défense de la cité. Il résultait de ces conceptions que certains individus étaient la propriété d'autres hommes et contraints de travailler pour leurs maîtres, tout en étant exclus de la vie publique (1).

(1) Le christianisme a fait disparaître rapidement cette situation en Europe occidentale mais le droit de propriété d'un individu sur un autre a subsisté même très longtemps en Afrique et en Russie jusqu'au dix-neuvième siècle. (Le servage ne fut supprimé en Russie qu'en 1861 seulement.)

La Grèce avait hérité de l'esclavage probablement sous l'influence des civilisations de l'Orient, mais celui-ci, cependant, ne conduisait pas toujours à une exploitation systématique de l'homme et l'esclave pouvait être assez facilement affranchi, ce qui ne fut pas plus tard le cas à Rome où les esclaves étaient regroupés en troupeaux serviles.

Quant à la forme économique utilisée, elle était d'essence libérale et capitaliste. Mais cette forme, toujours conquérante, en étant encadrée par une organisation hiérarchisée était alors fortement influencée par le sens du Bien Public et les diverses cités grecques firent ainsi l'expérience des diverses formes possibles d'Etat.

A Athènes, cité des muses, du commerce, de la science et des arts, la démocratie amenait le peuple à se gouverner lui-même (autonomie) et à rendre la justice ; à Sparte, en revanche, dotée d'un régime plus aristocratique, l'Etat avait un aspect surtout militaire et le citoyen restait toute sa vie à son service et soumis à son contrôle (c'est ce qu'on appelle encore de nos jours un régime spartiate).

Mais les luttes pour la suprématie ou l'hégémonie (déjà) s'engagent entre les deux cités rivales, Athènes et Sparte, aidées chacune par leurs cités alliées, et ces guerres, dues au patriotisme local, c'est-à-dire à l'amour de la Liberté et de l'Indépendance, débouchèrent, il ne pouvait en être autrement, sur la désunion des cités grecques qui devinrent la proie des Macédoniens et d'Alexandre.

Seules, des religions panthéistes, mythologies sans dogme avec leurs oracles, leurs sanctuaires et leurs jeux, les plus célèbres étaient les jeux oOympiques, imprimaient des liens communs entre les habitants, mais ces religions se montrèrent insuffisantes pour le maintien d'une cohésion politique dans la lutte toujours renouvelée, de l'homme contre ses semblables.

Plus tard, la puissance de Rome a pu vaincre la Grèce par les armes, mais la victoire appartint finalement aux vaincus puisque les vainqueurs s'imprégnèrent de leur esprit.

Si les Romains, peuple de conquérants, ont contribué dans une faible mesure aux progrès des sciences, ils furent néanmoins de remarquables bâtisseurs qui s'inspirèrent assez largement de l'architecture et de la sculpture grecque, des soldats valeureux qui n'hésitaient pas cependant à utiliser des mercenaires, et des administrateurs avisés.

Leurs expériences leur permirent de gouverner et d'exploiter les richesses des peuples conquis et d'élaborer les éléments juridiques d'une future civilisation de l'Europe fondée sur la loi écrite

c) Influence de la religion chrétienne

Sous la violence des assauts successifs des tribus germaniques qui ignoraient la jurisprudence romaine et qui étaient venues de l'Est, poussées elles-mêmes par les Slaves ou les Asiatiques de l'Extrême-Orient, miné d'autre part par l'apport de nouvelles forces créées par la morale du christianisme, l'empire romain se décompose, les moeurs se dépravent, mais il s'ouvre aussi, peu à peu, à l'espérance d'un au-delà éternel, propagée par la religion du Nazaréen.

D'après elle, le monde d'ici-bas, périssable et précaire, n'est pas le vrai monde car le véritable, c'est celui de la cité céleste, et l'homme sur la terre n'est qu'un voyageur sans bagages qui vit dans l'attente de ce paradis.

Dès son origine, cette conception se heurte à la longue tradition païenne d'après laquelle l'empereur romain, nommé au début par le Sénat, a fini par se faire passer pour le fils des Dieux auxquels, selon une légende accréditée par le peuple, une filiation sanguine le liait et au nom de laquelle il gouvernait.

Il incarnait l'Imperium, c'est-à-dire la souveraineté.

Les fondements extra-humains de la future monarchie du Moyen Age de grâce divine doivent leur existence, probablement, à ces conceptions.

L'antagonisme entre l'ancienne Rome païenne et le nouveau monde chrétien était total. Les Chrétiens, n'admettant pas cette souveraineté d'origine païenne, s'exposèrent aux persécutions sanglantes des Empereurs ; ils ne reconnaissaient en effet que l'autorité de leurs évêques parmi lesquels le Pape, évêque de Rome, qui ne tarde pas à s'imposer comme chef suprême de l'Eglise, et celle-ci a fini par se définir comme une société de fidèles animés d'une même croyance et d'un même idéal religieux.

Sa double mission était d'assumer l'unité du monde et de propager la même et unique foi parmi tous les hommes, sous la direction et l'autorité du souverain pontife, représentant direct du Dieu unique, hostile au polythéisme païen.

Pour parvenir à ses fins, la papauté s'appuie progressivement sur sa force militaire propre et sur l'alliance des puissants de l'époque.

L'histoire de la propagation de cette croyance dans l'empire romain, et dans les différents Etats qui lui succédèrent, montre que, malgré la foi intense qui animait toutes les populations d'alors, naquit une opposition de plus en plus ouverte entre le pouvoir temporel, représenté par un empereur ou un roi, et le pouvoir spirituel. Ces antagonismes qui se répercuteront sur tout le Moyen Age n'étaient autres que la conséquence des "Volontés de Puissance et de Domination" propres à chacun et qui étaient dans la nature des choses, puisque les deux pouvoirs, le temporel et le spirituel, se réclamaient tous deux à titre égal de l'autorité divine.

Un examen rapide de ces deux réalités - monde matériel et monde spirituel - permet de constater aujourd'hui que tous les hommes se trouvent toujours contraints de vivre, dans une société civile, en dehors de leur communauté spirituelle, et que cette double nécessité a donné naissance à deux pouvoirs, l'un d'ordre spirituel, l'autre d'ordre politique. Le problème pour les hommes d'alors, et pour les Chrétiens en particulier, consistait à concilier, d'une part leur soumission à un pouvoir civil, roi ou empereur, et leur obéissance à leur foi, d'autre part.

Il va sans dire qu'en raison de la nature de l'homme, il est difficile de réunir dans une synthèse ces deux options, on le voit encore aujourd'hui dans certaines contrées. L'imbrication intime de ces deux formes d'autorité dans les esprits et leur coexistence extérieure est ainsi à l'origine de la conception des deux monarchies, l'une d'origine céleste d'essence spirituelle et supranaturelle, fondée sur Dieu, roi des rois, qui règne sur tous et dont le représentant direct sur terre est le Pape, successeur du premier Apôtre, l'autre temporelle, donc d'essence terrestre, incarnée par un roi ou un empereur. Le conflit entre ces deux pouvoirs, comme il était fatal, ne tarda pas à éclater et remplit tout le Moyen Age.

Avec le recul du temps, n'est-il pas alors possible aux hommes du vingtième siècle d'interpréter d'une certaine façon la phrase célèbre du Christ, comme certains l'ont déjà fait "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu"

Ne voulait-il pas affirmer, simplement, qu'il fallait séparer, dès cette époque, le domaine spirituel du domaine temporel ? Sans doute, en raison des principes moraux qu'elle fondait, la nouvelle religion devait influencer le pouvoir des Etats, en raison des abus fréquents commis à ces époques lointaines par les puissants, mais Lui, dans sa vision de l'avenir du monde, pouvait penser aux temps lointains, où tous les hommes, étant instruits, ne pourraient concevoir qu'une séparation complète des deux domaines spirituels et temporels.

S'il est toujours souhaitable que le pouvoir de l'Etat s'inspire de ces principes moraux qui, en dernière analyse, sont simplement ceux de l'humanisme, il n'en est pas moins vrai que, à l'époque, le sage et bienfaisant principe de la séparation des pouvoirs civil et religieux n'était pas encore mûr .

Il a fallu en effet attendre prés de seize siècles en Occident chrétien, pour voir se réaliser, après de nombreuses difficultés, son application alors que les pays musulmans avec le Coran en restent encore, même aujourd'hui, à ne pas séparer le pouvoir civil du pouvoir religieux et c'est cette imbrication qui parait être la meilleure explication du retard des populations arabes dans le développement d'une civilisation technique conséquence de la Société Industrielle (1).

(1) Comme il a été déjà souligné dans ce chapitre "Population" et qu'il en sera question, plus loin, dans le chpitre "Relations intrenationales".

Mais après cette longue période de maturation, le sage et efficace principe de séparation de l'Eglise et de l'Etat a permis dans les deux derniers siècles, un développement économique prodigieux dans les pays Occidentaux où la religion n'était plus imbriquée dans le pouvoir politique de l'Etat, comme ce fut le cas par exemple dans les pays catholiques et mieux encore protestants.

En revanche, les pays musulmans en sont restés, à cette époque cruciale de la croissance matérielle, à cette ancienne disposition et il en est résulté un certain assoupissement qui n'a fait que croître au cours des siècles pour aboutir aujourd'hui à une situation matérielle insuffisante, voire malsaine, pour toutes les couches de leur population. Celle-ci actuellement est très mal ressentie par les populations musulmanes qui envient à l'Occident son modernisme et sa puissance économique, d'où les amertumes actuelles vis-à-vis de l'Occident mais dont le colonialisme européen n'est nullement responsable. En effet ces populations ne doivent pas oublier non plus qu'elles furent aussi colonialistes, en imposant, par exemple, après l'hégire, et par la force, l'Islam, à toute l'Afrique du Nord, de l'Egypte au Maroc, alors sous domination, à l'époque de l'empire chrétien gréco-oriental de Byzance, successeur de l'Empire Romain (1).

(1) l'Ere de l'Islam débute en 622 de l'ère chrétienne, date à laquelle Mahomet s'enfuit à Médine et qui est à l'origine du calendrier musulman.

Si les pays musulmans n'ont pas évolué comme ils auraient du le faire, à qui la faute ? sinon à ceux qui les gouvernaient, c'est-à-dire à eux mêmes et non pas à l'Occident qui s'initiait à l'activité industrielle naissante, alors qu'il n'en était pas de même dans les pays soumis au Coran.

L'exemple du Japon est d'ailleurs bien là pour confirmer ce raisonnement puisque c'est seulement en 1867, que ce dernier s'est lancé à corps perdu dans cette nouvelle forme de l'activité humaine permise par la Société Industrielle, et que l'on en voit les résultats seulement aujourd'hui, c'est à dire près d'un siècle et demi après.

Si l'autorité du Pape s'est imposée aux fidèles chrétiens dans un délai assez rapide, en raison de la nature spirituelle du message divin, en revanche celle du pouvoir temporel a mis beaucoup plus de temps à s'affirmer dans des Etats européens à peine sortis des désordres provoqués par la décadence de l'Empire Romain et par l'invasion des peuples de l'Est (germaniques ou asiatiques).

Comme l'autorité du Pape fut reconnue assez rapidement dans les différents pays de l'Europe, le pouvoir temporel des princes s'est appuyé à son tour sur la papauté qui, par son prestige, pouvait le consacrer. Petit à petit, un homme puissant de l'époque, de telle ou telle provenance, s'est imposé comme chef de la société civile ou temporelle, c'est-à-dire comme empereur ou comme roi , plus tard encore, à son tour, il fut considéré comme mandataire de Dieu dont il tirait sa souveraineté. Son autorité affermie, le roi, Chef de l'Etat, s'est efforcé de se libérer de la dépendance dans laquelle le tenait le pouvoir spirituel de la papauté et l'histoire est remplie de ces luttes voilées ou brutales entre le Chef de l'Etat, empereur ou roi, et la papauté.

Lentement, au Moyen Age, la Chose publique ou la Res publica devient l'affaire des puissants. Ainsi, à l'extrémité de l'Europe, le roi de France rassemble autour de lui, par des liens de féodalité, par la force, les alliances, voire par des liens nuptiaux, les territoires de ce pays. Suzerain suprême de tous les seigneurs (le pouvoir du menu peuple des Serfs était nul à l'époque), le roi est maître de ses vassaux, il est le dépositaire de la souveraineté de par la grâce de Dieu et par la fidélité des seigneurs, son domaine est celui de la terre de France, inaliénable en principe. Premier serviteur de l'Etat, il se confond avec lui et devient ainsi progressivement le Chef du pouvoir central. Entre ses mains se réunissent les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, et les intérêts collectifs de l'ensemble de ses sujets se confondent avec les siens propres, tout en étant en même temps le serviteur de la Chrétienté représentée par le Pape qui le sacre solennellement.

Après la fin du Moyen Age, s'impose cependant, peu à peu, la notion des deux domaines parallèles pour le spirituel et le temporel, qui ne manquent pas de s'opposer. C'est ainsi que, vers 1530, Henri VIII d'Angleterre, pour éviter tout risque de ce genre, fait voter par le parlement l'Acte de suprématie qui fait du roi le chef de l'Eglise d'Angleterre et enlève au Pape tout pouvoir religieux. En France, la proclamation de l'Edit de Nantes en 1598 par Henri IV, roi protestant devenu catholique par réalisme politique, souligne la coexistence chez nous de deux pouvoirs séparés. La décision du Roi de France en faveur des protestants marque une étape importante dans la lente prise de conscience de l'existence d'un pouvoir dont la volonté s'affirme contre l'autorité du Pape, représentant de la société religieuse catholique. Elle place ainsi un jalon sur la voie de l'émancipation des prérogatives de l'Etat français hors du domaine de l'église catholique, c'est-à-dire sur la voie d'une sècularisation qui s'amplifiera, dorénavant, de plus en plus.

Au cours de cette période pendant laquelle le roi asseyait le pouvoir de l'Etat qu'il incarnait, il se heurtait à l'opposition et à la résistance de nombreuses seigneuries. Il n'est que de rappeler à ce propos, les démêlés et les luttes de la royauté contre les grands seigneurs, toujours liés par des liens de vassalité, pour montrer que le Pouvoir Central de l'Etat Français, qui était le défenseur à la fois des intérêts personnels du roi et des intérêts collectifs de ses sujets, ne s'est pas imposé sans difficulté.

Et comme le Roi devait tenir compte, lui aussi, de la nature égoïste des hommes, ses sujets, il a été contraint de concéder des avantages à la noblesse, couche supérieure de la population, et au clergé, et a été amené à maintenir le système hérité de la féodalité dont il était le premier bénéficiaire. Il y ajoutait certains privilèges comme les exemptions d'impôt, dont était exclue la bourgeoisie naissante, et ce sont ces sources d'inégalités entre ses sujets qui ont provoqué, à la suite d'une crise économique et pour une large part, la Révolution française de 1789.

d) Les idées nouvelles

En effet, dans le siècle qui précède cette Révolution, de nouvelles idées ont fait leur chemin, en Angleterre d'abord, sous l'influence du protestantisme moralisateur, en France ensuite, puis en Allemagne, avec le siècle des lumières, celles de la raison. La monarchie absolue fondée par Henri IV et véritablement incarnée par Louis XIV n'est plus acceptée comme un dogme. Le groupe de l'Encyclopédie, avec Diderot et d'Alembert, esquisse des progrès de l'esprit humain. Le despotisme éclairé, conçu comme un gouvernement autoritaire appliquant des théories modernes pour le plus grand bien des sujets, apparaît en Prusse avec Frédéric II ; malheureusement commençait alors dans notre pays, le phénomène de dénatalité qui s'est révélé, dès cette lointaine époque, comme particulièrement néfaste pour notre devenir.

Peu à peu, en se sécularisant, l'Etat rompt le lien qui l'avait relié à la divinité, et les fondements d'une société reposant sur un consensus tacite d'essence religieuse, état de fait auquel présidait le roi, sont remis en cause. Avec les nouvelles idées, la société apparaît comme régie par un contrat entre les individus, et de divine, la monarchie devient constitutionnelle et au gouvernement de l'Etat doivent être appelés les représentants de l'ensemble des citoyens et tout d'abord, à côté des nobles et du clergé, la bourgeoisie et les autres, rassemblés dans le tiers Etat.

L'Etat moderne des Français est né et désormais le règne de la loi succède au pouvoir d'un seul.

En proclamant devant la loi l'égalité des citoyens en abolissant les privilèges des nobles et du clergé remplacés par le droit commun et en sécularisant aussi le domaine propre de l'Etat, en le dégageant des puissances spirituelles d'essence religieuse, la Révolution de 1789 posait les fondements de l'Etat moderne.

A la place d'une société d'ordres prenait naissance, à l'aube de la Société Industrielle, une Société de Classes, qui subsiste encore de nos jours et qui devrait être, elle aussi, remplacée par celle qui résultera des conceptions définies ici (1).

(1) Celles-ci pourraient se résumer de la manière suivante : "Les hommes ne sont pas des adversaires mais des partenaires".

Dans le même temps, notre Révolution mettait aussi en application le principe électif hérité de l'antiquité grecque, de la doctrine protestante (1) et de la constitution anglaise, en chargeant les citoyens eux-mêmes, par l'intermédiaire de représentants élus, de s'intéresser à la Chose publique devenue ainsi, le Bien commun de tous et non plus le fait du roi seul.

(1) D'après elle, le pasteur est l'élu de la paroisse et non consacré par le Pape.

Ce Bien commun ne dépendait donc plus, du moins théoriquement, de l'arbitraire de tel ou tel homme puisque le gouvernement devait respecter la loi écrite, définie par une charte ou une constitution, émanation de la majorité des citoyens, et qui liait le Gouvernement.

Mais, face au danger extérieur, dès 1792, la Révolution Française est contrainte de resserrer fortement le pouvoir centralisateur de l'Etat français et d'accentuer le processus unificateur déjà très largement amorcé par la royauté. C'est ainsi qu'en face de l'ennemi, en 1792, apparut dans son sens actuel, pour la première fois, le mot de Nation prononcé à Valmy par Kellermann pour enflammer ses troupes, une centralisation rigide s'est alors établie sur ce pays, d'autant plus facilement qu'il en avait déjà, avec nos rois successifs, une solide habitude, puis avec les Jacobins, et Napoléon 1er qui l'amenèrent presque à son état actuel .

C'est cet unitarisme qui a imprimé sa marque profonde, non seulement au pouvoir central et à l'administration de notre Etat, mais aussi à la mentalité des habitants de la France et qui tempère, comme on va le voir ci-après, l'individualisme outrancier de nos compatriotes (1).

(1) Cet individualisme découlait probablement de notre ascendance paysanne et de la difficulté des communications intérieures dans ce pays, le tout joint à la dureté des conditions matérielles de vie qui prévalaient à l'époque et qui faisaient que chacun pensait d'abord à soi. On pourra aussi se rapporter à ce qui est dit à ce sujet dans la Première partie de l'essai à propos de la Nation et de l'Etat.

Quoiqu'il en soit, cette représentation élective, fondement de la Démocratie, a revêtu, finalement, une forme excessivement pluraliste (ou encore multiforme), si bien que le gouvernement, émanation de la pensée librement exprimée de nos compatriotes, était très souvent dans l'incapacité de prendre une décision quelconque, ne voulant mécontenter personne (1).

(1) On peut alors affirmer au sujet de cette forme de Démocratie pluraliste qu'elle ne peut s'appliquer que dans des pays qui sont déjà parvenus à un certain niveau de développement intellectuel et économique, donc politique. Aussi est-il préférable, même dans ces pays, de lui donner en même temps, pour qu'elle soit plus efficace, une forme majoritaire, comme l'Angleterre y est arrivée bien avant nous. (On pourra lire dans le chapitre consacré aux Relations Internationales la partie consacrée aux données de l'histoire de la Grande-Bretagne qui se rapporte à cette question.

Pour mieux expliquer cette situation, il suffit de se rapporter aux caractéristiques propres de notre pays qui découlent comme on va le voir de l'histoire et surtout de la géographie.

2. Caractéristiques particulières de notre Pays

a) Influence de la géographie physique

On a souligné dans la première partie de ce livre, à propos de l'examen des notions d'Etat et de Nation que c'était la facilité des transports qui avait eu l'influence la plus marquante sur les formes de société.

En effet, depuis des temps immémoriaux, deux types de société ont cohabité sur un même espace géographique.

C'est d'abord la société agricole qui remonte aux premiers âges de l'humanité, puis la société artisanale et négociante qui est à l'origine de cités qui se sont développées à proximité d'une voie d'eau fluviale ou maritime, dont la présence facilitait l'échange des produits, grâce à des transports par des bateaux, mieux adaptés que la voiture tirée par des chevaux.

Le type de société agricole est fréquent en Europe Occidentale, et on le rencontrait chez nous avec ses aspects habituels, caractérisés par des transports terrestres malaisés et lents qui réduisaient les échanges à peu de chose, et qui amenaient les populations, alors paysannes en majorité, à se grouper en villages, le plus souvent grâce à un idiome commun, autour d'un château fort qui les protégeait des incursions belliqueuses de leurs voisins ou des pillages d'envahisseurs, ce qui était fréquemment le cas à l'époque, par exemple avec la soldatesque anglaise pendant la guerre de Cent Ans.

Ainsi, peu à peu, s'est d'abord établi puis développé le régime féodal où les liens de fidélité personnelle étaient prépondérants pour assurer la cohésion d'une société qui a revêtu, inévitablement, le type militaire et où la discipline permettait à l'autorité du seigneur de descendre jusqu'au paysan.

Avec la société monarchique qui lui succède tout naturellement, le problème n'a pas changé. Le Roi, le plus puissant des seigneurs, est propriétaire non seulement de la terre mais aussi des hommes, ses sujets. Progressivement pour se faire respecter et obéir, le Roi crée une armée dont le rôle s'étend à tout le territoire contrôlé par le pouvoir royal. Pour parfaire son emprise, une vaste administration est adjointe à la noblesse pour appliquer les décisions royales concernant le pays, et peu à peu, le Roi incarne la Nation et l'Etat.

Pour couvrir les frais correspondants, une fiscalité qui devient rapidement très lourde est créée, et, comme il est logique, la structure mise en place pour assurer ces diverses fonctions est centralisée pour que les décisions royales descendent aux différents niveaux de l'exécution. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que la soumission hiérarchique de type militaire propre à l'organisation féodale, ait influencé fortement l'administration royale en étant aussi, comme on vient de le dire, la conséquence de la difficulté des communications, donc des échanges. On doit observer qu'il est alors normal que la forme centralisée du Pouvoir royal, pouvoir exécutif de l'Etat à cette époque, ait permis de créer une Nation telle qu'elle se définit encore aujourd'hui. (1)

(1) C'est la formule royaliste qui en quarante rois a fait la France. Il n'est pas étonnant dans ces conditions que la politique de puissance des Etats soit le reflet de la géographie.

Quand, en revanche, les transports étaient plus faciles, comme en Angleterre, grâce à la présence de la voie d'eau comme cela se rencontre au voisinage de la mer ou à proximité de fleuves, le négoce va être à la base de l'activité en entraînant la création de villes importantes et d'une société dont les rapports humains ne seront plus ni de fidélité militaire ni de dévouement personnel, mais d'autres formes de relations, qui vont nécessairement découler des contacts entraînés par le négoce. En effet, en raison d'échanges commerciaux nombreux et variés, les hommes de ces régions vont être amenés à voyager fréquemment, à connaître d'autres lieux et à ouvrir leur esprit à la connaissance des autres. Par la force des choses, ils seront conduits à souscrire des accords, à signer des compromis ou des engagements, c'est-à-dire des formes de relations binaires, qui ont trouvé d'ailleurs leur consécration dans l'expression : être de commerce agréable.

Ce sont ces rapports qui ont amené, peu à peu, les populations concernées à pratiquer, sur le plan politique, un régime qui s'apparentait à la démocratie, même si, officiellement, leur régime était toujours la monarchie héréditaire, c'est-à-dire une forme différente de celle qui était habituellement rencontrée, dans un espace dépourvu de transports faciles.

La commodité des transports a eu encore une autre conséquence. En effet, les populations n'ont pas tardé, puisqu'elles pouvaient trouver aisément par le commerce les produits agricoles dont elles avaient besoin, de ne cultiver que ce qui était rentable, c'est-à-dire ce qui était le mieux adapté aux conditions climatiques locales. Pour régler alors leurs dépenses de nourriture, elles ont développé l'artisanat, ce qui leur a facilité, par ailleurs, l'acquisition d'une façon de penser propre à la Société Industrielle.

Après l'invention du chemin de fer, dans ces mêmes pays, les populations rurales, pour les mêmes raisons de facilité des transports, ont abandonné rapidement la polyculture pour se consacrer à une monoculture plus rémunératrice.

En résumé, on peut concevoir que c'est sûrement la qualité des transports qui a eu l'influence la plus marquante sur le développement économique.Quand ils étaient commodes, il en est résulté un commerce important qui a conduit d'abord à créer une monnaie puis un système bancaire, et surtout une forte marine qui permettait au négoce de s'étendre à l'ensemble du monde.

Ces deux types principaux de société ont existé simultanément chez nous, mais comme la population agricole était très largement majoritaire, ce sont les caractéristiques de la société agricole qui ont prévalu et qui ont influencé notre système politique, qu'il soit monarchique, impérial ou républicain, avec une caractéristique essentielle qu'il a tirée du système d'allégeance personnelle propre au système féodal et dont la centralisation est la conséquence principale. On peut alors remarquer, dès l'abord, que la société négociante s'applique mieux que celle d'origine agricole à la Société Industrielle.

En effet, dans celle-ci, l'importance des accords est primordiale et, comme l'activité résulte de l'action simultanée de plusieurs individus oeuvrant dans la même direction, la société commerçante, qui a l'habitude des accords ou des compromis, c'est-à-dire d'une certaine forme de démocratie, est mieux adaptée que la société agricole, à condition toutefois qu'une direction commune puisse être acceptée et conservée.

A l'habituelle centralisation rencontrée chez nous, quel que soit le régime politique de notre Etat, il faut ajouter, en raison de la prépondérance de la population d'origine rurale, un individualisme très prononcé qui trouve sa source probablement dans les très dures conditions d'existence de cette population, pendant toute la période qui a précédé la mise au point d'un machinisme agricole bien adapté, c'est-à-dire pendant des millénaires. Avant cette époque, en effet, la masse de nos agriculteurs ne disposait que de ses bras et d'outils rudimentaires pour travailler le sol et en récolter les fruits, à la "sueur de leur front".Chacun devait alors se débrouiller seul pour vivre, et c'est probablement cette difficulté de l'existence de nos ancêtres agriculteurs qui a fait des habitants de ce pays des individualistes forcenés.

On peut d'ailleurs remarquer que cette ascendance paysanne, et nous en sommes fiers, se retrouve dans toutes les réactions de notre peuple, d'autant plus que notre système d'enseignement a toujours été proche de l'univers rural. Les valeurs populaires, proverbes, fables du grand La Fontaine, goût du travail bien fait, ont constitué jusqu'à ces dernières années les fondements d'une morale simple, sur laquelle reposait notre société.

b) Autres causes

A côté des causes géographiques de l'individualisme des populations de ce pays, il en existe encore d'autres : les premières se rapportent à l'exercice du droit de propriété, les secondes à l'amour du verbe.

- Au sujet du droit de propriété, la Révolution de 1789 l'a sacralisé à l'excès aux yeux d'une population d'origine paysanne qui n'en avait jamais bénéficié au cours des siècles passés, aussi il a fortement contribué à renforcer, dans notre pays, un individualisme qui n'avait déjà que trop tendance à s'imposer.

- Au sujet de l'amour du verbe qui découle, semble-t-il, de nos ascendances latines (1), on peut observer que, à certaines doctrines qui font appel à cet amour de la parole, s'ajoute aussi celle d'imposer ces doctrines aux autres, tout en leur masquant les conséquences économiques inévitables.

(1) Il n'est que de voir le plaisir de nos beaux parleurs à s'écouter.

A cela, il faut ajouter le plaisir de la discussion et de la contradiction qui fait partie de notre intimité. La confrontation des idées, les oppositions de pensée même violentes, loin de nous intimider, nous égaient et on peut encore ajouter que le goût du dénigrement national est un de nos plaisirs préférés.

Compte tenu de ces caractéristiques, il est banal de constater que chaque habitant de cette portion de terre située à l'extrémité de l'Europe a une pensée et des réactions propres, différentes de celles de son voisin, c'est-à-dire, finalement, des conceptions politiques qui n'appartiennent qu'à lui seul. En se différenciant, par des nuances subtiles, difficiles et par là incompréhensibles pour un étranger, celles-ci ont été, dès que l'idéal démocratique est apparu, il y a deux siècles, à l'origine d'un très grand nombre de théories et de partis politiques (1).

(1) On dit quelquefois, pour railler ce caractère, qu'il nous faudrait autant de partis politiques que de citoyens.

3. Conséquences dans le domaine politique

La référence à notre histoire montre la versalité de nos institutions, conséquence des caractères qui viennent d'être rappelés. Pour nous en tenir, en effet, aux faits principaux, notre Pays, depuis 1789 seulement, a connu toute une série de régimes politiques divers. Après cette date mémorable, ce fut d'abord une Monarchie constitutionnelle jusqu'en 1792, puis une première République de 1792 à 1795, un Directoire de 1795 à 1799, un Consulat de 1799 à 1804, un premier Empire de 1804 à 1814, une première Restauration de 1814 à 1815, interrompue par le vol de l'Aigle pendant les Cent jours, une seconde Restauration de 1815 à 1830, une Monarchie bourgeoise de 1830 à 1848, une seconde République de 1848 à 1851, un second Empire de 1852 à 1870, une troisième République de 1870 à 1940, une République exilée et un Etat Français de 1940 à 1944, une quatrième République de 1944 à 1958, une cinquième République depuis cette date et le processus n'est probablement pas achevé. Certains de ces régimes ont disparu sous l'action de révolutions internes, conséquences d'exagérations, les autres se sont volatilisés à la suite de défaites militaires, comme ce fut le cas en 1870 et en 1940.

On peut aussi dénombrer quinze Constitutions, plus ou moins éphémères, qui peuvent être citées à l'appui de cet amour assez spécial de la liberté qui frise souvent l'indiscipline, indiscipline dont il était déjà question du temps de Vercingétorix vaincu par César (1).

(1) A ce sujet on peut observer également que notre Nation, qui puise sa source principale dans les héritages gaulois, romains ou germains, conserve toujours le travers traditionnel de la dissension au sujet de tout et de tous. Chez nous, l'unanimité ne se crée qu'en des circonstances exceptionnelles, car notre fond gaulois d'anarchie et de la haine viscérale de l'Etat refait souvent surface, sous le vernis romain et germain qui nous fut légué jadis.

Cet amas de textes inutiles est alors probablement la transposition, dans le domaine de la politique pure, de l'ascendance latine de notre peuple qui préfère la loi écrite et précise à l'empirisme anglo-saxon. Et comme, de temps en temps, il doit l'adapter à l'évolution de sa pensée, il est conduit assez souvent à le faire, quelquefois brutalement par une forme révolutionnaire, d'autres fois plus pacifiquement par changement des majorités parlementaires.

A ce trait caractéristique, il faut ajouter un certain culte de l'autorité du pouvoir central de l'Etat, résultat de son action pour la défense des petites gens vis-à-vis des exagérations des diverses castes privilégiées, et il ne faut pas s'étonner qu'il se soit souvent appuyé directement sur le peuple pour briser telle ou telle tentative divergente des particularismes locaux au cours de la très lente formation de notre unité nationale.

On peut encore ajouter que nos compatriotes ont aussi une conception assez spéciale de l'Etat. Ils ne l'aiment pas ; à leurs yeux il est tantôt un monstre dévorant qu'il est indispensable de duper, tantôt une vache à lait qu'il faut traire à merci. Trop souvent, ils sont des révoltés en puissance, toujours prêts à se faire justice eux-mêmes, dès la moindre contrainte ou obligation. Mais s'ils sont dans ces dispositions d'esprit, il n'empêche qu'ils attendent tout de lui et, s'ils le soupçonnent toujours d'être l'instrument des puissants et des nantis, le plus humble d'entre eux n'hésite jamais à demander voire à exiger de ses représentants politiques de bénéficier de telle ou telle faveur, même si la tendance de ces derniers ne correspond pas à la sienne, ce qui a pour effet de transformer ces représentants en quémandeurs professionnels, tout en étant ainsi à l'origine d'une certaine absence d'intégrité qui leur est très souvent reprochée.

La grande majorité des habitants de ce pays se réjouit aussi que l'Etat accroisse ses interventions économiques ou sociales, tout en jalousant ses fonctionnaires, mais en même temps ils se méfient de cet Etat tentaculaire, inhumain et secret, tout en s'abandonnant volontiers à son pouvoir, puisque son rôle, d'après eux, est de protéger leurs biens, de garantir l'ordre et de chasser les risques.

Nos compatriotes sont alors un curieux mélange de tranquillité et d'anarchie, de travail mais aussi de désordre politique, et tous ceux qui détiennent une parcelle d'autorité et de responsabilité sont des suspects.

Aussi n'est-il pas étonnant que ce pays ne soit pas facilement gouvernable !

D'ailleurs, toutes les réactions personnelles des citoyens vont à l'encontre de l'autorité quelle qu'elle soit, amis automobilistes, par exemple, voyez notre comportement au volant, c'est un détail direz-vous, mais c'est un défaut qui nous caractérise très bien. Chacun est prêt à utiliser sa priorité de la façon la plus stricte et la plus impérative, et à la refuser à son voisin, en le traitant de tous les termes imagés que recèle notre argot, et à considérer l'autre conducteur comme doté de toutes les tares possibles, étant entendu que cet autre conducteur, quelques instants après, réagira d'une manière semblable vis-à-vis d'un autre. Ce même compatriote, dans le même temps, se confondra en politesses pour s'effacer devant quelqu'un à la porte d'un ascenseur ! ... Allez donc y comprendre quelque chose ...!

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que notre peuple ne soit pas facile à diriger et que la moindre crise politique tende rapidement à devenir une crise de régime, voire de constitution.

Seuls jouent encore certains réflexes de prudence, conséquences de notre vieille histoire et de notre civilisation, qui permettent une certaine stabilité à un moment où justement la Société Industrielle exige une marche sans heurts, grâce à des mécanismes bien huilés.

Façonnées, comme on l'a dit ci-dessus, par des siècles d'individualisme, voire d'égoïsme, nos conceptions économiques sont d'allure défensive et se satisfont fort bien d'un Etat fort et centralisé, qui évite aux élites intermédiaires de faire preuve d'initiative et de prendre des responsabilités, tout en leur offrant le délicieux plaisir de la critique stérile et permanente, qui constitue, pour eux, un délassement agréable et quotidien.

4. Expérience du Passé

Il était aussi entré dans les habitudes, comme il est normal dans un régime de démocratie, que le pouvoir exécutif qui est l'organe central de la direction de l'Etat soit choisi, en partie du moins, parmi les représentants des tendances majoritaires des motivations des citoyens, ainsi pouvait-on tenir compte des pensées politiques des habitants. Mais l'expérience a prouvé, chez nous, que le pouvoir exécutif, choisi théoriquement dans un courant majoritaire de pensée, ne l'était pas en réalité, puisqu'il dépendait, suivant les circonstances et les époques, de la cohabitation plus ou moins éphémère de tendances, peu ou prou organisées dans des partis politiques qui reflétaient, dans une certaine forme de pluralisme démocratique et dans un régime de démocratie parlementaire, les multiples attitudes de la pensée exprimée par le vote libre de notre peuple.

Ce n'est pas trahir la vérité d'affirmer que, avec cette manière de concevoir le pluralisme, il était difficile de réunir une majorité capable de soutenir le pouvoir exécutif, si bien que nous avons vu, avec cette forme de démocratie parlementaire à la française, ce pouvoir se dissoudre dans un ensemble de marchandages et de compromis qui débouchait inévitablement sur des oppositions stériles de pensées propres à perpétuer l'anarchie, aboutissement fatal de l'instabilité du pouvoir exécutif.

C'est sans doute la grande diversité des attitudes politiques de nos représentants qui n'a pas permis au principe majoritaire de s'appliquer loyalement, et qui a entraîné par ricochet les simples citoyens, membres de notre collectivité, à se désintéresser de la chose publique, lassés par une politique pratiquée de la sorte et qui jetait le discrédit sur nos représentants et par là sur le parlementarisme lui-même. Tous ces hauts responsables politiques se sont bien gardés de nous prévenir des résultats de semblables pratiques, car l'entretien de nos divisions intestines était aussi la conséquence des lointaines traditions d'indiscipline qui existaient déjà, comme on vient de le dire, quand notre pays était encore la Gaule.

Mais aujourd'hui, les temps ont changé.

Il faut surtout que nous soyons bien gouvernés puisque les affaires de l'Etat, qui sont aussi les nôtres, ont une influence marquante sur notre prospérité personnelle. Un humoriste dirait : créons donc une école dont il faudra obligatoirement sortir pour devenir député ou ministre .. Mauvaise plaisanterie certes, car des classes, des catégories, des chapelles, des mafias, nous n'en avons déjà que trop ! Et il n'est pas sûr que notre collectivité y trouverait son compte. Une école de ce genre conférerait peut-être une éloquence verbeuse mais de l'éloquence, nous en avons assez. Nous avons trop souffert de tant de palabres, de tant de discours, de tant de belles promesses.

De grâce, la paix, la coupe est pleine.

C'est seulement pour ces raisons de mauvaise gestion que l'antipolitisme est très fréquent chez nous, en étant aussi la conséquence de scandales financiers ou d'amnistie pour des représentants élus et votée par eux, sans oublier les souvenirs des préliminaires de la Seconde Guerre mondiale, dont beaucoup de nos compatriotes attribuent une très grande part de responsabilité au manque de décision et à la conduite de notre représentation politique à ce moment précis.

La conclusion à tirer de ces observations est que ceux de nos concitoyens qui se sentent attirés par la Politique doivent la pratiquer seulement par idéal et dévouement mais hélas n'est-ce pas trop demander à des hommes ! S'il en est ainsi, la Politique, chez nous, comme ailleurs, sera condamnée à la vertu, vertu qui se trouvera aussi bien d'un côté que de l'autre des formations idéologiques. Notre peuple souhaite encore que ses problèmes soient résolus à temps, au lieu de les laisser s'envenimer à plaisir, et que le niveau de vie des plus humbles soit amélioré.

Comme le nombre de ces déclassés est encore élevé, il y a là un champ d'activité pour tous.

5. Caractéristiques humaines générales de notre Pays

Depuis la fin déjà lointaine du dix-huitième siècle, le but des diverses féodalités n'est plus l'éclatement de notre unité nationale, mais la satisfaction d'intérêts égoïstes grâce à la participation excessive de certains groupes de pression au pouvoir politique et surtout au pouvoir économique. Plongé récemment et rapidement dans l'action frémissante de la Société Industrielle, voici notre peuple confronté à des problèmes auxquels il n'est pas habitué : industrialisation rapide, bouleversement de structures agricoles médiévales, concurrence de pays étrangers dynamiques, etc. Il ne pourra alors s'affirmer et continuer à vivre que s'il accepte lui-même un minimum de logique dans son action, qu'il pourra atteindre plus facilement s'il accepte, lui-même, un minimum de cohésion dans cette action.

Et que réclame cette cohésion ? en vérité peu de chose ! sinon un Etat ferme dans ses directives, mais libéral pour que l'initiative individuelle soit décuplée par un Profit qui ne sera pas encaissé par quelques uns, mais équitablement réparti entre tous ceux qui ont collaboré à le créer. Il faut donc que chacun de nous acquière l'esprit de la Société Industrielle, et en particulier l'Esprit d'Entreprise, à l'image de ce qui se passe chez nos voisins germaniques, puisque l'Efficacité de l'action est la condition initiale de l'Equité chère à notre pays.

Pour répondre à l'Efficacité de l'action collective, condition première de la satisfaction des besoins individuels, il faudra non seulement recourir à l'unité de vues qui n'implique nullement que la décision relève d'un seul, mais qui découle seulement d'un commun accord établi entre gens compétents ; mais il faudra, encore et surtout, insuffler aux échelons intermédiaires l'enthousiasme indispensable au niveau de l'exécution, au moyen d'une décentralisation ou d'une déconcentration mesurée, puisque à notre époque on fait mieux les choses quand on peut les voir de près et quand on en connaît les raisons.

C'est ce que traduit d'ailleurs la formule : "Centralisation de la pensée et Décentralisation de l'action" citée dans la première partie de ce livre comme condition initiale de la bonne organisation de la Société Industrielle.

Comme, d'autre part, l'Efficacité, elle, est fonction de la taille modérée des organismes de gestion ou coordinateurs, nos structures administratives ne peuvent être repensées que dans la voie d'une certaine décentralisation, étant entendu, également que les désirs politico-économiques des citoyens pourront se manifester de telle sorte qu'ils ne troublent pas le déroulement de la vie collective nationale.

C'est pour ces raisons qu'il sera suggéré plus loin un système de représentation qui devrait permettre de faire admettre à une opinion publique avertie la nécessité absolue de l'Efficacité de l'action, condition première du progrès économique et, par là, de l'Equité dont découle également l'Urbanité des relations humaines.

C'est ce dernier besoin d'Efficacité collective qui doit amener l'Etat à être à la fois centralisateur au niveau de l'inspiration des idées générales et décentralisateur, c'est-à-dire régionaliste, au niveau de l'exécution, pour que la participation du citoyen à la vie collective, fondement de la Démocratie, puisse être aussi Efficace, tout en permettant à l'Equité de se manifester. Ainsi la Centralisation de la pensée jointe à la Décentralisation de l'action, gage de l'Efficacité sera, elle aussi, au service de la Dignité de l'homme.

Mais il faudra, surtout, que les responsables chargés de cette régionalisation, qui n'est pas encore entrée dans nos habitudes, fassent très attention aux dépenses supplémentaires liées en particulier, à celles de prestige ou de personnel, dépenses consécutives aux nouvelles divisions administratives et aux volontés de puissance des nouveaux Responsables qui ne doivent surtout pas oublier que c'est toujours le même citoyen électeur qui règle l'addition de dépenses de prestige, souvent inutiles.

Quant aux relations internationales, si notre Etat doit être un partisan convaincu et éclairé de l'indépendance, il doit être aussi en faveur d'une indépendance ouverte à l'association, à une association respectueuse des voisins, d'abord dans le cadre de l'Europe, puis dans celui plus vaste du monde, puisque tous les Etats ne peuvent vivre aujourd'hui que s'ils abandonnent définitivement, en raison des armes modernes, leurs habituelles "Volontés de Puissance et de Domination".

On peut encore observer que, dans un monde qui se rétrécit de plus en plus, il est difficile pour un gouvernement d'agir à sa guise et, dans la plupart des cas, il n'y a pour lui qu'une voie moyenne, qui passe par une porte étroite, si bien que les séparations classiques de la population en de multiples nuances politiques n'ont plus guère de sens aujourd'hui, surtout si les conceptions économiques d'Equité qui sont à la base de ce livre sont effectivement appliquées. Il nous faut donc essayer d'adapter notre vieux cadre politique pour asseoir, chez nous, une société nouvelle qui pourrait répondre aux besoins actuels, besoins et souhaits qui ont été définis, de près, dans l'ensemble de cet essai.

Dans ces conditions, le rôle présent des pouvoirs publics n'est plus de faire le jeu d'intérêts puissants, défendus soit par des féodalités financières, soit par des groupes de pression divers, représentant des familles idéologiques, sociales ou professionnelles, mais de coordonner et d'harmoniser la vie collective. Il leur incombe alors de le faire en tenant compte non seulement des impératifs techniques, économiques et sociaux propres à notre époque, mais aussi de l'accession progressive de la masse de la population à un certain niveau d'éducation et d'instruction, alors qu'autrefois notre population, ignorante et incompétente, ne pouvait que se laisser mener et dominer par des dirigeants mieux informés.

C'est précisément cet accroissement du savoir qui doit amener l'Etat à tenir compte, dans ses décisions relatives à l'organisation de la vie collective, non seulement de l'intérêt commun, mais aussi des différentes nuances de la pensée, grâce à une représentation sélective, fondement de la Démocratie. Dans ce domaine, la vertu du débat est essentielle car elle fait apparaître le champ du possible, étant entendu, cependant que la Participation des citoyens sera mesurée et adaptée à chaque niveau, pour que l'Efficacité de l'action collective ne soit pas entravée par des palabres sans fin.

On peut alors observer que l'application du principe majoritaire née chez nos voisins d'Outre-Manche, permettrait d'éviter chez nous cet inconvénient, en partie tout au moins, sous réserve cependant que le vote des citoyens soit rendu obligatoire, pour éviter la domination politique de minorités agissantes qui, de plus, sont le plus souvent sectaires et intransigeantes, en n'hésitant pas, si besoin, à brimer les opposants par le biais d'une fiscalité par exemple, dont le rôle n'est plus de faire payer tout le monde, mais les autres.

Actuellement, ce sont les partis politiques qui regroupent les différentes nuances des pensées personnelles et qui sont à l'origine du contrôle du pouvoir exécutif. Il est donc important que ces partis politiques canalisent l'évolution des idées, mais ils ne pourront le faire valablement que si l'opinion n'est pas pervertie par une Information qui, à longueur de journée, répandrait le doute et l'inquiétude. Ce sont donc eux en particulier qui doivent être au premier rang des défenseurs d'impératifs économiques élémentaires.

Il ne faut plus aujourd'hui que l'on puisse reprocher aux partis politiques et aux syndicats de salariés de perdre, par démagogie et incapacité, les finances publiques, la valeur de la monnaie, le respect des lois et de la morale indispensable à toute vie collective et particulièrement à une société technique qui a encore bien du mal à se définir. Alors, trêve de ces déclarations fracassantes, de ces prises de position tapageuses, de ces promesses que l'on sait ne pas pouvoir tenir, de ces slogans de nationalisation, d'autogestion et autres mythologies, qui sont aussi loin de la vie pratique que de la vérité économique la plus élémentaire qui, seule, compte.

Quand il s'agit de logements, d'écoles, de routes, de prix ou de salaires, le mal est déjà grave, mais s'il s'agit des relations entre les différentes communautés humaines, tous nos responsables doivent exclure de leur vocabulaire toutes ces rodomontades que nous avons bien connues et qui, de défis en surenchères, ont conduit par exemple les peuples de notre Europe, trois fois en moins d'un siècle, à des situations explosives et meurtrières et, par deux fois, notre patrie, à se voir arracher, inutilement, deux provinces particulièrement chères. Et le brave, le bon peuple suit toujours, surtout quand il n'existe pas entre l'Etat et la foule, qui aime toujours la violence et la cruauté, des organismes représentatifs qui temporisent, puis neutralisent ces fâcheux instincts.

Le civisme, le sens de l'Etat ou du bien public, faut-il le rappeler, correspondent à l'intérêt supérieur de la collectivité, et l'honnêteté, la rigueur de pensée, l'honneur, le courage de prendre ses responsabilités, sont aussi bien l'apanage d'un ouvrier, d'un paysan, que celui d'un intellectuel. Pour les posséder, il suffit d'avoir la foi seulement, en un mot d'avoir un idéal. Mais ces qualités, si elles relèvent de l'instruction, de l'éducation et du civisme, font surtout partie de la nature intime de l'individu. On peut donc les posséder au départ, mais aussi les acquérir et les développer.

On doit alors enseigner à la jeunesse, le sens du devoir, de la bonne humeur, de la camaraderie, de la coopération, de la franchise, de la loyauté, de l'honneur sous toutes ses formes, c'est-à-dire d'une certaine éthique. Il ne faut donc plus, en conséquence, que l'Etat laisse nos enfants exposés sans protection aux influences pernicieuses de livres de bas étage, de films infects qui leur faussent la vie réelle ou qui portent préjudice à leur équilibre moral, de disques stupides ou dangereux, de fausses idoles nées d'une publicité effrénée, d'une presse juvénile stupide ou malsaine. Quant à la presse pour adultes, elle devra elle aussi se pénétrer de sa haute mission dans le partage de ses responsabilités, dans l'apprentissage du civisme et concourir, par une pensée réfléchie et honnête, à la concorde réelle entre les hommes.

C'est pour toutes ces raisons, que beaucoup de nos compatriotes souhaitent, avec l'expérience, s'écarter des jeux politiques qui ne conduisent qu'aux mensonges et aux haines superficielles et néfastes et qui amènent inévitablement l'abus, dans un sens ou dans l'autre, ou même aux conflits ou aux guerres dont nous n'avons plus que faire. Tous ces motifs font encore que la critique systématique des actions du pouvoir politique, et non pas la critique constructive, par l'opposition politique, entraîne inévitablement, si elle n'est pas mesurée, l'anarchie de l'action.

Celle-ci ne pouvant pas être supportée facilement, particulièrement par un régime démocratique, ce sera l'honneur des partis politiques de refuser de se laisser aller à ces excès qui caractérisaient une autre époque. C'est aussi parce que les relations entre le pouvoir et l'argent sont presque inévitables, que les représentants de la pensée politique des citoyens, qui doivent être à l'origine du contrôle du pouvoir exécutif, doivent posséder toutes les qualités qui sont précisées dans la première partie de cet essai à propos du Responsable.

La première des qualités à exiger de l'homme politique, dans une société matérialiste qui maintenant est la nôtre et qui repose le plus souvent, soit sur l'argent, soit sur la volonté d'imposer à autrui des conceptions politiques ou économiques particulières, est alors le civisme.

On doit cependant observer que, depuis quelques décennies, en gros depuis la seconde conflagration générale, la mentalité de la majorité de notre population se transforme et semble accepter plus volontiers les impératifs de rentabilité propres à la Société Industrielle. A cela une raison essentielle, notre population agricole a diminué récemment dans une proportion considérable avec la mécanisation des travaux des champs et nous voici amenés, un siècle plus tard que les peuples commerçants, à nous lancer dans l'activité industrielle qui exige d'autres qualités que celles héritées de nos ancêtres agriculteurs et ruraux.

Nous ne devrons plus alors considérer la nouveauté avec méfiance et les inventeurs comme de bons plaisants, dont les trouvailles sont bonnes pour l'étranger, le terme industrie ne doit plus se confondre avec celui d'artisanat, et surtout il ne nous faut plus considérer le Profit comme un mal mais comme un bien, puisque c'est sur lui que repose toute l'activité économique.

Il est donc de la plus haute importance que sa répartition, comme il est suggéré dans cet essai, soit Equitable et ne constitue plus un motif de divisions supplémentaires, qui affaibliraient une activité économique qui est la source unique du progrès .

La participation du citoyen aux affaires privées et publiques, qui commence à être admise comme un facteur de progrès, amène aussi nos concitoyens à prendre mieux conscience de réalités pratiques, jusqu'alors quelque peu négligées. Si chacun de nous est convaincu, aujourd'hui, de la nécessité d'appartenir à un Etat prospère, puissant et actif, lui garantissant, de par la loi, la jouissance pacifique d'un niveau de vie correspondant au progrès, et sa Liberté individuelle, c'est-à-dire sa Dignité d'homme, il ne peut que convenir, presque obligatoirement, de la nécessité d'un minimum d'efficience dans tous les domaines d'activité fondée sur une responsabilité partagée par tous.

On peut certes concevoir une société idéale assurant la juste répartition des biens matériels.

Mais si l'Efficacité n'est pas la loi d'airain de cette société, la masse des richesses créées sera insuffisante et la répartition, même équitablement effectuée, ne pourra assurer aux individus qu'une quantité insuffisante de ces biens, et une philosophie de ce genre ne convient pas à la vie pratique.

Comme l'évolution de la pensée sociale fait souhaiter que ce niveau matériel élevé soit, autant que possible, le même pour tous les membres de la collectivité nationale, nos concitoyens comprennent, de mieux en mieux, que cette notion d'Efficacité est la toute première condition de cette Equitable répartition des biens d'usage. Mais comme elle dépend aussi de la taille modérée des organismes chargés de coordonner les différentes activités des hommes, tous nos compatriotes commencent à s'interroger sur la valeur de la centralisation, qu'elle soit privée ou publique, économique ou administrative.

On a montré plus haut les raisons pour lesquelles les habitants de ce pays situé à la pointe occidentale de l'Europe éprouvaient un penchant non dissimulé pour une centralisation, ce qui a eu comme conséquence la suprématie intellectuelle, économique, artistique de Paris, notre capitale depuis presque mille ans, et qui a exercé, depuis des siècles, une attirance fascinatrice sur la province, longtemps somnolente dans sa petite vie agraire et artisanale à une époque où les communications commodes étaient inexistantes. Ainsi, à la faveur de ces habitudes contractées dans un centralisme dominé par la capitale, nombre de nos compatriotes, jusqu'à présent, répugnaient à l'administration locale ou départementale trop vidée de sa substance et qu'ils jugeaient volontiers, à tort ou à raison, incapable ou soumise de trop près à l'intérêt personnel et aux petites "affaires" personnelles de leurs représentants (1).

(1) Malheureusement certaines petites affaires semblent déjà compromettre notre décentralisation et il conviendrai que les dispositions mises en place pour y remédier soient appliquées brutalement pour échapper à ces fatales possibilités.

Ce trait nous distingue d'autres pays d'Europe différents du nôtre en raison des traditions historiques ; jaloux de leurs libertés locales, libertés concrètes en face d'une liberté plus abstraite, à la française, ils peuvent peut-être nous reprocher notre goût un peu anarchique de la liberté individuelle qui est le fondement, dans notre conscience de Français, de la Dignité de l'Homme.

C'est pour tous ces motifs qu'il paraît raisonnable de transformer notre Etat excessivement centralisé en une juxtaposition de grandes entités régionales équilibrées, dont les caractéristiques géographiques, humaines et économiques, tiendraient compte de nos diversités, tout en étant homogènes du point de vue de l'économie. Ceci pourrait sans doute faciliter l'Efficacité tout en assurant, dans le même temps, la Dignité des individus, à condition toutefois d'éviter tout ce qui pourrait mettre en danger notre unité nationale qui est, justement, sa meilleure garantie, tout au moins tant que l'union de l'Europe n'aura pas encore été acceptée affectivement par tous les peuples du continent et appliquée effectivement.

6. Problèmes de l'heure pour notre Collectivité nationale

Si l'un des rôles essentiel de l'Etat moderne consiste en tout premier lieu, à assurer et à garantir les droits et les devoirs du citoyen, il se trouve placé maintenant, non sans surprise, devant des solutions qu'il est chargé d'apporter à l'organisation de la Société économique moderne.

En effet, à côté de la Société politique héritée chez nous de notre grande Révolution de 1789 et qui correspondait à la bourgeoisie des villes et des grands propriétaires ruraux, s'est rapidement développée au dix-neuvième siècle une nouvelle Société économique et industrieuse, grâce au progrès technique, au développement des transports terrestres, à la croissance des échanges, et le cadre de cette société coïncidait difficilement avec les structures de l'ancienne société monarchique d'essence rurale et peu urbanisée.

C'est alors, chez nous, l'époque de la naissance de la Société Industrielle dont la force va s'accentuer et s'imposer à nous, et aussi à tous les peuples de l'Occident.

Au cours de cette évolution, de nouvelles couches de citoyens ont ainsi émergé, d'abord les industriels et commerçants qui ont voulu, eux aussi, participer à l'administration de la chose publique, ce qui d'ailleurs apportait à quelques-uns certains avantages rémunérateurs ; puis récemment, sous l'influence de l'instruction, la masse des salariés réclame à son tour sa participation au pouvoir.

On voit alors, partout en Occident, le pouvoir de l'Etat s'agrandir, car il doit en plus, s'intéresser à l'organisation économique, et son action a une grande influence sur les intérêts particuliers des hommes.

Cette fonction est alors délicate, donc difficile à remplir, car grande est la complexité des problèmes, en raison de l'influence réciproque des diverses techniques dans toutes les sphères de la vie journalière, et qui est fondée également sur l'intérêt de chaque homme en particulier et du groupe où il est inséré.

Depuis deux siècles, dans notre pays, en gros depuis la Révolution de 1789, le régime politique préconisé par Montesquieu, selon le modèle anglais fondé sur la séparation des trois pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire, a constitué l'armature de la structure politique de notre pays et des pays occidentaux. Mais, à côté de ces trois pouvoirs traditionnels, ont pris naissance, au fur et à mesure du développement de la Société Industrielle, d'abord le pouvoir économique ou quatrième pouvoir composé par les Syndicats d'employeurs et de salariés, ensuite le pouvoir technique ou cinquième pouvoir constitué par l'ensemble des compétents dans tous les domaines, donc très diffus.

En raison de la difficulté technique des problèmes actuels, ce pouvoir de compétence risque de devenir le véritable pouvoir de l'Etat moderne car, aujourd'hui, dans une grande partie des cas, il n'est possible que de suivre les conseils de techniciens spécialisés.

Ces deux pouvoirs, économique et technique, devront donc déjà se référer aux principes généraux rappelés ici, pour essayer d'empêcher notre pays de tomber dans une technocratie abusive et sans âme qui ne manquerait pas de découler de la simple application de techniques diverses.

C'est pour ces raisons qu'ils doivent d'ailleurs, l'un et l'autre, dépendre du pouvoir politique (1) qui représente, lui, la pensée profonde des citoyens, et qui devrait éviter d'ailleurs à ces mêmes hommes de confondre pouvoir politique et administration, ce qui implique toutefois que leur conduite se réfère toujours aux principes fondamentaux rappelés dans la première partie de ce livre. Si la royauté, jusqu'en 1789, a dirigé la France et lui a fait prendre conscience en un millénaire de son individualité, elle a dû s'effacer pour n'avoir pas su comprendre à temps, avec l'accroissement des connaissances, que la Participation des citoyens à la vie publique allait, dès ce moment, dans la nature des choses.

(1) Par définition, le pouvoir politique doit s'identifier avec la Nation non seulement dans le présent mais encore dans le passé et plus encore dans l'avenir, ce qui implique une belle dose d'enthousiasme pour ceux placés dans cette situation. Malheureusement, dans ce pays le citoyen quelconque constate que les hommes sont particulièrement rares dans ce domaine, et les doigts d'une seule main peuvent suffire à les dénombrer en un siècle.

Après cette époque, notre pays a fait l'essai de divers régimes pour arriver finalement à la forme républicaine de l'Etat où le pouvoir exécutif est très limité du fait de la démocratie multiforme qui présidait jusqu'alors à sa mise en place.

L'expérience aidant, il paraît évident que notre Etat ne peut plus, aujourd'hui, s'il ne veut pas disparaître, maintenir flottante sa direction, au gré des événements, en conservant un régime qui n'assure pas la persévérance de l'action, du fait de l'instabilité du pouvoir exécutif.

Mais les critiques adressées à la démocratie multiforme laissent cependant intact le principe même de la représentation des aspirations profondes de la population, elles veulent simplement insister sur une forme d'application de la participation qui est, pour le moins, discutable. Depuis l'époque, en effet, où le principe représentatif, fondement de la Démocratie a été mis en pratique, est apparue la Société Industrielle qui a bouleversé les rapports économiques.

Et le problème qui se pose actuellement est de savoir comment rendre la Démocratie Intelligente, c'est-à-dire comment concilier la Politique et l'économique ou, encore, comment tenir compte de l'économie sans pour autant, trop négliger les questions qui se rapportent à l'homme, être pensant.

On doit constater encore que notre pays vient enfin d'entrer dans l'époque moderne, essentiellement caractérisée par la grande Entreprise avec ses concentrations industrielles, financières ou commerciales, réclamant l'emploi de centaines de milliers de citoyens instruits, informés et compétents, appelés cadres ou élites spécialisées, qui constituent les corps intermédiaires de notre Nation.

Comme l'Efficacité est l'objectif permanent de ces milliers de travailleurs salariés, leur mode de penser, tout à fait particulier et qui n'a rien à voir avec la spéculation intellectuelle, chère à certaines élites, se diffuse autour d'eux et leurs désirs intimes et profonds, disons leurs aspirations politiques, les conduisent tout naturellement vers une société Efficace et humaniste, vaste entreprise nationale dont les actionnaires seraient les citoyens et le conseil d'administration, le gouvernement.

Et si nos compatriotes attendent du pouvoir politique une bonne gestion de l'Etat, ils souhaitent aussi qu'une source de chaleur humaine puisse souffler dans l'univers de la Technique qui ne peut être que glacé.

En appliquant alors les idées de cet essai, ils joindront à l'Efficacité d'une économie où la répartition du profit serait Equitable et non égalitaire, la générosité résultant de l'application pratique d'une nouvelle forme économique qui assurerait à chacun des participants cette part équitable, tout en maintenant les libertés individuelles, chères et nécessaires à notre vieille Nation, grâce à un "Capitalisme à accession communautaire" fondement de la pensée économique de cet essai et finalité de ce livre.

Le mode de vie actuel, conséquence du progrès technique, ne peut alors tolérer l'anarchie de l'action et encore moins celle de la pensée politique.

Malheureusement il n'est que de voir actuellement, dans tous les pays occidentaux, les troubles généralisés, mais superficiels, qui paraissent souvent se rapporter à des exigences d'une société trop riche, pour admettre qu'il ne faut pas persévérer dans une voie que la majorité de la population, dans son for intérieur, réprouve fortement.

Alors qu'actuellement prolifèrent différentes formes de violences, une partie importante de l'opinion, et Dieu sait si celle des citoyens a du poids dans nos pays démocratiques, exige l'adoucissement des lois sous prétexte du respect de la Dignité de ceux qui, justement, ne respectent pas la Dignité de leurs voisins, si bien que la notion de crime ou de délit n'effraie plus que les victimes.

On constate aussi que la Société Industrielle s'ingénie actuellement à produire au meilleur compte tout ce que l'imagination peut créer, alors que les oppositions idéologiques exaspèrent les insatisfactions, pour les rendre insupportables à une grande partie de la population dans le but de lui faire admettre des régimes politiques où la pensée individualiste ne serait plus qu'un souvenir.

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que la tâche de gouverner un pays trop heureux, et particulièrement le nôtre, devienne de plus en plus difficile, en raison du désir exacerbé d'un égalitarisme démagogique, qui voudrait prouver à la grande masse de la population qu'elle vit dans un état de frustration et de malheur.

De plus, on constate encore une interpénétration de plus en plus complète des problèmes extérieurs et intérieurs et les gouvernements doivent trouver dans les délais les plus brefs des solutions à des problèmes, que les exigences d'une société jusqu'alors trop riche et trop prospère rendent difficiles.

Il résulte d'une telle situation que les hauts dirigeants des Etats modernes, humbles mortels comme chacun de nous, doivent avoir des informations sur tous les sujets, si bien que harcelés par des exigences successives, ils ne peuvent plus consacrer assez de temps à une réflexion personnelle pourtant indispensable.

On les voit aussi se déplacer perpétuellement, tantôt à l'intérieur de l'hexagone, tantôt à l'étranger sous prétexte de ramener, soi-disant, des contrats de fournitures industrielles, alors qu'en réalité, ces fabuleux contrats, résultats du Tourisme ministériel, aux frais du citoyen contribuable, se soldent le plus souvent par du vent, tandis que certains de nos voisins, qui étudient plus sérieusement, en restant sagement chez eux, se les font généralement attribuer.

On constate également que nos grands responsables aujourd'hui doivent s'expliquer à tout moment, se justifier de leurs actes et répondre aux critiques, fondées ou non, non seulement d'un parlement, dont c'est la fonction normale et légitime, mais aussi d'une presse dont le rôle actuel, on est bien obligé de le reconnaître, n'est plus d'être que pour tout ce qui est contre, et contre tout ce qui est pour, et surtout de nous monter les uns contre les autres.

Dans ces conditions, le pouvoir exécutif en étant placé devant un forum électoral permanent, tend à démontrer aux yeux de tous que cette conception vise à faire de notre régime, un régime où la Démocratie n'est pas Intelligente mais anarchique, prélude d'une direction autoritaire dont notre pays n'a que faire, quelle que soit la couleur de l'idéologie qui l'animerait.

On peut alors observer, dans les pays où l'opinion s'exprime à travers un parti unique et où les moyens de l'information font partie de l'appareil de l'Etat, que les responsables peuvent alors réfléchir calmement et mûrir des solutions dans la tranquillité, génératrice d'Efficacité. Ce système ne manquerait pas de le faire préférer à l'anarchie qui est souvent constatée dans nos régimes où la Démocratie n'est pas toujours Intelligente, s'il n'avait pas, par ailleurs, montré ses autres défauts qui l'avaient amené aussi à faire la guerre.

Mais, avant de suggérer une solution capable de répondre aux problèmes de l'heure qui viennent d'être évoqués, il faut maintenant préciser quelles doivent être les caractéristiques de l'homme politique moderne, quel que soit d'ailleurs le niveau de responsabilité où le sort, la compétence, l'ambition ou la valeur personnelle, l'auront placé.

7. Caractéristiques de l'Homme Politique Moderne

a) Caractéristiques générales

La Société Industrielle exige de l'homme politique, homo politicus, un ensemble de qualités dont les principales sont celles de tous les Responsables et qui ont été déjà définies dans la première partie de cet essai. (1)

(1) Première partie : Le Responsable.

- En premier lieu l'homme politique doit posséder une conscience élevée de son devoir, c'est-à-dire avoir l'esprit civique qui pourra se confondre avec le sens de l'Etat ou tout simplement avec le Bien public.

Il implique alors pour les élites politiques, responsables de la vie quotidienne, un dévouement particulier à la collectivité et non pas à un homme ou à une communauté partisane et moins encore à la défense d'intérêts particuliers, l'homme politique devant avoir (ce devrait être l'évidence), vis-à-vis de la collectivité dans son ensemble, beaucoup plus de devoirs que de droits.

La fidélité à l'Etat, le sens aigu de ses responsabilités vis-à-vis de cet Etat et la volonté de trouver des solutions simples et non forcément originales pour répondre aux problèmes humains posés figurent parmi les qualités les plus utiles à l'homme politique moderne.

- En second lieu, non seulement il doit être intègre et intellectuellement honnête comme tout responsable, mais il doit posséder ces qualités à un niveau plus élevé encore. En effet, l'exercice du pouvoir, ou tout simplement d'une certaine responsabilité politique, n'est pas un obstacle, bien au contraire, à l'intérêt personnel et il est bien connu que la corruption politique n'est le monopole d'aucun régime, d'aucun parti, d'aucune idéologie et de nombreux exemples sont là pour justifier ce raisonnement chez nous ou à l'étranger, surtout quand le parti politique reste trop longtemps au pouvoir et place ses amis politiques sans retenue, aux postes de commandement financièrement intéressants.

Nos compatriotes n'ont pas à fouiller beaucoup leurs souvenirs pour se remettre en mémoire les nombreux scandales, passés ou récents, qui prenaient source dans les réseaux de protection, de complaisance, de remerciements des partis politiques au pouvoir, quelles que soient leurs orientations idéologiques à l'abri desquelles la cupidité se donne libre cours, puisqu'il est bien connu que la vertu n'est l'apanage de personne surtout quand on se trouve à l'origine des décisions économiques. (1)

(1) Comme par exemple chez nous : l'affaire des fausses factures des années 90.

L'homme politique doit donc être irréprochable, vis-à-vis du public, car cette qualité est à l'origine du régime démocratique, puisque la critique des oppositions ne manquerait pas d'intervenir, au risque d'entraver le fonctionnement du gouvernement de l'Etat, et en manquant aux devoirs de sa charge, il serait à l'origine de son dépérissement ou de la disparition de notre régime démocratique, alors qu'il doit en être un garant digne et Efficace (1).

(1) Le chef de l'Etat dans un régime démocratique doit être en particulier irréprochable et ne pas tolérer les malversations ou les comportements douteux de ses partisans électoraux . Il doit être le premier à sanctionner ces malversations car s'il les tolérait, il se révélerait comme incapable d'assurer le fonctionnement régulier de l'Etat en permettant à l'anarchie de descendre du sommet de l'Etat à sa base, comme cela se passe souvent malheureusement.

Pour parer à ces inconvénients qui sont dans la nature des choses, on pourrait par exemple exiger que la fonction politique s'exerce à plein temps, mais il faut reconnaître que ce serait bien souvent priver la collectivité des compétences de ceux qui ne pourraient pas se faire remplacer commodément ou bien on pourrait encore contrôler plus minutieusement les revenus des hommes politiques.

On peut alors rappeler que si le cadastre des fortunes pour les particuliers ou les Entreprises déjà suggéré ci-dessus était retenu (1), il serait possible de contrôler l'accroissement des fortunes sans que les hommes politiques puissent considérer cette mesure comme vexatoire à leur égard, puisque tous les citoyens y seraient soumis. Cette mesure parait préférable à celle adoptée récemment chez nous, pour les politiciens.

(1) voir "Problèmes Fiscaux" - Le contrôle des assujettis

C'est parce que l'intérêt personnel est capable d'influencer l'honnêteté intellectuelle, voire l'intégrité de l'homme politique, qu'il est nécessaire que la collectivité se prémunisse contre le danger des liaisons possibles entre la politique, le pouvoir et l'argent, sans que l'homme politique se réfugie derrière la protection de la vie privée.

Les liaisons véritables entre la gestion politique et la gestion économique ne pouvant manquer de se renforcer avec le développement récent, chez nous, de la Société Industrielle, il est indispensable de rechercher des moyens susceptibles de répondre au problème de l'honnêteté individuelle.

Puisque le scandale possible et souvent fatal réside surtout dans l'imbrication de la politique et des affaires, avec comme dénominateur commun l'argent, il faut donc, et c'est seulement le bon sens, réexaminer les incompatibilités déjà établies par notre législation à ce sujet, étant entendu cependant que le cadastre fiscal serait déjà largement suffisant pour aboutir à une moralisation indispensable.

La tâche à accomplir dans ce domaine est cependant délicate puisqu'elle consiste à surveiller le comportement et l'honnêteté de l'homme politique. Mais que faire d'autre ? à part des lois d'amnistie que les partis politiques sont obligés de voter pour se blanchir et qui les déconsidèrent encore davantage.

Si la prévarication des fonctionnaires était limitée jusqu'alors, du fait de la centralisation de notre système, en revanche, les concussions occultes, l'affairiste des politiciens, ou l'appui financier de grandes Entreprises aux partis politiques sont difficiles à déceler et plus encore à déjouer, car ils donnent lieu ultérieurement à remerciements sous forme de crédits, de marchés publics ou de bonnes places (1).

(1) Et que la décentralisation rendra plus difficile à déceler et à déjouer comme viennent de le prouver dans notre pays "les affaires" des années 90, 91, ou 92.

Certes, l'Etat, chez nous, a mis en place des organismes de contrôle comme la Cour des comptes, mais il importerait aujourd'hui qu'ils ne se contentent pas de signaler les erreurs ou les abus commis mais qu'ils suggèrent au pouvoir exécutif la nature des mesures à prendre et si besoin des sanctions à prendre pour y remédier, tout en indiquant à la population, par la voie de la presse, la suite donnée à des observations qui ne devraient pas tomber dans l'oubli administratif comme cela se fait d'ordinaire.

- En troisième lieu, il serait particulièrement souhaitable que l'homme politique à notre époque, ait le sens de la simplicité et de l'idée générale car, au niveau élevé du choix, c'est lui qui prend les décisions préparées par les compétents du pouvoir technique.

Il doit donc se faire lui-même une opinion personnelle, même si celle-ci ne correspond pas aux décisions du pouvoir technique.

Et l'on ne peut dire, en effet, que les décisions de ce pouvoir technique aient toujours respecté, chez nous, le simple bon sens, ne serait-ce, par exemple, que pour certains équipements collectifs, comme la desserte des aérodromes, la localisation des Halles ou des abattoirs de la Villette, erreurs qui résultent aussi d'une application défectueuse de la première des conditions nécessaires au développement de la Société Industrielle, c'est-à-dire la "Centralisation de la pensée et la Décentralisation de l'action".

L'ambition est cependant nécessaire à l'homme politique, mais encore faut-il qu'elle soit mise au service de l'intérêt public car l'exercice du pouvoir n'est pas une fin en soi, puisque c'est le citoyen qui en est la fin.

Elle ne pourra donc être nourrie que si elle s'appuie sur des programmes définis nettement. Il ne suffit pas en effet à l'époque de la technique de prodiguer de bonnes paroles, de parler de paix ou d'Equité, si les éléments nécessaires au bon fonctionnement de l'économie générale ne sont pas réunis pour que leur réalisation soit possible.

De plus, la résistance physique lui est indispensable, surtout pour ceux qui sont placés dans les sommets de la hiérarchie du Pouvoir exécutif.

En effet, le système nerveux de l'homme politique est mis à l'épreuve tout le long de la journée, il doit donc être en mesure de supporter facilement cette usure car une défaillance ou un ralentissement dans son activité intellectuelle pourrait avoir des conséquences graves sur le déroulement de la vie publique. C'est pour ces raisons que les relations du Pouvoir exécutif et des assemblées de contrôle devraient s'exercer sous l'égide de l'Urbanité qui rend la vie plus facile. Dans ces conditions, l'homme politique serait probablement mieux à même de remplir une tâche écrasante de ministre ou même celle plus simple de député.

C'est en raison de la nature de cette tâche et de l'influence de l'âge sur les facultés intellectuelles de l'homme, que l'on peut se demander s'il ne conviendrait pas de fixer, à l'image du secteur industriel et pour les hauts postes de responsabilité, certaines limites pour les fonctions de Président, de ministre ou de député.

D'ailleurs, certaines expériences françaises ou étrangères pendant et depuis la Seconde Guerre mondiale pourraient appuyer, si besoin en était, la justesse de ce souhait (1).

(1) Ne pas laisser vieillir les hommes doit caractériser la politique du pouvoir politique de l'Etat moderne. Avec l'âge en effet, naît très souvent une soif de pouvoirs et d'honneurs, fût-ce à n'importe quel prix, ce qui peut être dangereux pour la collectivité nationale, et notre pays a pu déjà apprécier, plusieurs fois, ces situations au cours des quatre-vingt dernières années, et même récemment.

Quant à la constance des opinions du leader politique pour telle ou telle question, elle n'est pas une nécessité absolue quand celui-ci a des responsabilités.

En effet, la politique est mouvante, elle doit se soumettre rapidement aux circonstances et, comme celles-ci changent très souvent, la politique doit suivre pour s'adapter si bien que l'homme politique doit être toujours inquiet des résultats et ne pas être un éternel satisfait, en modifiant complètement au besoin son orientation.

A un haut niveau moral et à une conception élevée de son rôle important, l'homme politique doit ajouter une solide culture car, aux problèmes d'hier, s'ajoutent ceux d'aujourd'hui qui préfigurent ceux de demain.

Cette connaissance doit s'appliquer non seulement à ce qui se passe chez nous, mais aussi en dehors de nous, d'abord en Europe, puis à l'échelle plus vaste du monde dans d'autres groupes humains. Souvent, d'ailleurs, le simple bon sens lui sera d'un précieux secours, car son rôle majeur est de percevoir l'extraordinaire complexité actuelle des choses et d'y introduire la simplification, gage de l'unité de pensée.

Une vaste information sur le passé récent ou ancien et sur la situation actuelle, économique, financière, militaire, sociale, lui est donc nécessaire. Si l'erreur de l'interprétation personnelle est sans doute toujours possible, elle est susceptible d'être corrigée par l'avis des autres, ce qui est à la base d'une appréciation ouverte et intelligente des situations et par là le fondement d'une Démocratie Intelligente.

En raison de la complexité croissante des problèmes auxquels est confronté l'Etat moderne, les responsables politiques, surtout ceux placés au sommet de la hiérarchie, ne peuvent donc que recevoir, en vue du choix final, des informations précises et chiffrées sur les conséquences directes ou indirectes de tel ou tel projet.

Elles permettront alors d'éclairer l'homme politique mais elles risqueront de peser sur son choix et c'est cette certitude qui fait rejeter certaines velléités de créer un groupement de techniciens, car cette nouvelle caste ne pourrait que s'ajouter encore aux classes existantes et à la multiplicité tapageuse des trop nombreux partis politiques actuels qui caractérisent notre Démocratie parlementaire multiforme.

Mais, comme le plus souvent, il n'est possible, actuellement, de mettre à exécution que les solutions suggérés par la technique, la multiplicité des tendances politiques occasionnée par des vues légèrement différentes sur des points de détail, est maintenant un anachronisme, car elle est, et nous sommes bien placés pour le savoir, en raison de l'expérience vécue, un motif particulièrement Efficace de l'inefficacité collective.

C'est pourquoi, il est utile maintenant de soumettre quelques réflexions à la fois sur la fonction parlementaire et sur la fonction gouvernementale que ces hommes politiques sont susceptibles de remplir.

b) La fonction parlementaire

Comme tous les métiers d'ailleurs, la fonction parlementaire réclame non seulement une compétence solide et une très longue et studieuse connaissance des milieux humains, mais aussi et surtout le civisme, c'est-à-dire le sens du bien public.

Si l'éloquence d'un tribun populaire pouvait jadis entraîner les foules, il faut bien reconnaître que, de nos jours, une telle fonction a perdu en art ce qu'elle a gagné en compétence, puisque les discussions portent aujourd'hui sur des connaissances techniques approfondies, souvent très spécialisées.

Comme ces diverses spécialisations ne relèvent le plus souvent ni de la gauche, ni de la droite, et si l'on peut encore se servir de ces appellations périmées dans une société moderne, les problèmes, eux, ne sont ni de gauche ni de droite, ils sont tout simplement des problèmes qui ne peuvent être abordés que par une intelligence généreuse et avertie conciliant la Politique et la Gestion pour que l'Equité soit au service de l'Efficacité.

De nos jours, il paraît donc nécessaire de renoncer aux méthodes classiques d'opposition systématique, car c'est la technique qui déterminera le plus souvent la vie de tous les citoyens, sous réserve cependant qu'elle s'applique dans un cadre général s'inspirant des principes généraux cités ici.

Dans ces conditions, la fonction de nos représentants n'est plus de défendre des thèses qui s'affrontent dans des querelles idéologiques, la droite justifiant la gauche et réciproquement - ce sont là des oppositions stériles de pensées - mais de rechercher une forme de gestion bien adaptée à une Société économique de plus en plus complexe.

Celle-ci réclame aussi une cohésion sociale suffisante pour ne pas dissoudre l'action dans des affrontements stériles et inefficaces. Ces affrontements étaient généralement entretenus par la presse et des partis politiques dont la fonction essentielle se ramenait à une critique systématique et destructrice de préférence à une opposition sensée et constructive vis-à-vis des actes du pouvoir exécutif, étant ainsi la meilleure condamnation de ce genre de politique. Dans ces conditions, on peut déjà affirmer que la recherche de la meilleure forme de gestion sera facilitée par la cordialité des relations entre les divers représentants politiques de la Nation, et qu'elle sera certainement compromise dans le cas contraire.

Il convient donc déjà que ces représentants abandonnent des méthodes inefficaces qui, de plus, déconsidèrent nos mandataires aux yeux des citoyens avertis.

C'est pourquoi, au nom de l'Efficacité dans le contrôle des affaires de l'Etat, on souhaitera ici que les nuances variées de la pensée politique de nos concitoyens soient ramenées à deux options principales dont l'une majoritaire dira ce qu'il faut faire, puisqu'il faut bien que finalement un homme dise oui ou non et décide si l'action doit se faire dans telle ou telle direction, mais cette disposition nécessitera l'instauration du vote obligatoire.

Il paraît donc indispensable aujourd'hui de réduire le nombre des tendances qu'un régime politique de démocratie parlementaire multiforme entretient inévitablement en accentuant des oppositions souvent superficielles. Le chiffre de deux ou de trois nuances au maximum de la pensée politique paraît alors être suffisant pour traduire la variété des opinions idéologiques et on suggérera, plus loin, une disposition qui permettra d'aboutir effectivement à ce souhait. Mais il faudra surtout que ces représentants aient une politique qui refuse la démagogie (1) et qu'ils ne se laissent pas gouverner par des passions passagères en laissant glisser par exemple notre Pays vers une Société Permissive qui nous mettrait dans l'incapacité d'aborder les difficiles problèmes amenés par la Société Industrielle. Dans la formule précisée plus loin, la majorité dirige mais, pour qu'elle le fasse honnêtement, il est nécessaire que l'opposition politique puisse se manifester dans les organismes gouvernementaux, et c'est ce qui conduit à examiner de quelle façon l'opposition pourra le faire.

(1) La démagogie est le pire défaut d'un chef d'Etat et le rend indigne de cette fonction et de ce nom. Sa fonction, en effet n'est pas de plaire mais de bien gouverner.

Elle doit en effet pouvoir exprimer vis-à-vis du pouvoir exécutif les voeux de ses mandants et critiquer de façon créatrice et objective l'action du pouvoir politique.

Une bonne méthode permettant de parvenir à un résultat de ce genre consisterait à confier systématiquement aux membres de l'opposition la vice-présidence des commissions qui sont utilisées dans les assemblées, suggérées plus loin pour le contrôle du pouvoir exécutif.

Il serait également possible d'accorder constitutionnellement à l'opposition la possibilité de discuter, à intervalles définis et assez rapprochés, avec la portion majoritaire de notre représentation, de questions qui lui tiennent à coeur et cela systématiquement, quelques jours par mois.

On pourrait encore suggérer que la procédure des commissions d'enquête soit renforcée et que la minorité puisse bénéficier d'une priorité pour les questions suggérées par elle. D'ailleurs, nos compétents en droit auraient tôt fait de mettre sur pied les procédures nécessaires (1).

(1) En imbriquant par exemple dans une telle fonction la presse d'opposition

c) La fonction gouvernementale

A l'époque de la Société Industrielle, la pérennité de l'action gouvernementale paraît être essentielle et il semble nécessaire que le haut responsable de l'Etat soit élu par l'ensemble des citoyens. Le service de l'Etat aux niveaux élevés de la responsabilité est aussi un honneur, honneur qui ne réclame ni le culte du chef ni celui de la personnalité, comme on dit aujourd'hui. Sans doute, l'Etat a besoin d'un symbole.

Chez nos voisins d'Outre Manche, la royauté héréditaire joue ce rôle. Pour nous, étant donné notre tradition républicaine déjà lointaine, cet emblème nécessaire ne peut-être que la Dignité, l'Equité, l'Urbanité et l'Efficacité que doit symboliser ce haut responsable et pour qu'il puisse y parvenir, il faut comme on vient de le dire qu'il soit l'élu de tous les citoyens.

L'action et la direction d'une collectivité appellent une certaine continuité et la monarchie chez nous a longtemps rempli cette fonction qui fut souvent favorable à l'action, à condition que le Roi soit bien conseillé et commande justement (1). C'est cette indispensable pérennité qui fait du Chef actuel de notre Etat une sorte de monarque élu.

(1) A ce sujet, on peut rappeler que notre roi Louis XVI, ayant été mal conseillé peu avant notre Grande Révolution, avait rompu avec la politique de ses ancêtres en interdisant aux roturiers l'accès au corps des officiers de l'armée royale, si bien qu'à partir de ce moment la révolution était inévitable, ce qui revient à affirmer qu'une classe sociale qui se referme est une classe condamnée. On pourra d'ailleurs se reporter, à ce qui est dit dans "l'Education et l'Instruction" à propos du renouvellement de l'origine sociale des Elites.

Si ce pays apprécie encore quelque peu les parades ou les défilés, s'il s'enthousiasme rapidement pour tel ou tel leader, dans le même temps il est versatile dans le domaine politique qui caractérise l'individualisme latent qui sommeille toujours en lui.

Jadis, ce trait n'était qu'un moindre mal, il représentait même une certaine force, mais avec la Société Industrielle qui se construit actuellement chez nous, nous n'avons besoin ni de fanfaronnades que certains de ces leaders puisaient dans le tréfonds de nos origines latines, ni de luttes idéologiques, mais seulement d'action, de courage, de persévérance, de simplicité. Que nos éphémères responsables chargés de gérer nos collectivités évoluées ne nous parlent donc ni de sacrifice ni de dévouement ! Nous leur demandons seulement de bien faire leur devoir, ce qui est la tâche pour laquelle ils sont payés, et bien payés, ce qui est normal si leur travail est bien fait.

Qu'ils ne nous parlent donc pas, sauf cas exceptionnels, de plans de redressement, ils n'ont qu'à gérer les finances comme il faut le faire, en évitant les gaspillages des deniers publics. Ce souhait est d'autant plus justifié qu'ils peuvent obtenir, largement à temps, les informations économiques leur permettant de juger et de juguler si besoin les résultats de telle ou telle politique. Le rôle actuel de nos gouvernements est alors de gérer sainement et correctement les affaires de l'Etat, de maintenir l'ordre et la sécurité des citoyens, d'assurer le progrès social, et la juste répartition des biens d'usage par la réduction du chômage et l'expansion économique, ce qui constitue une mission difficile et non pas de le faire croire pour se faire valoir aux yeux des électeurs.

Compte tenu de l'ensemble de ces observations, il n'est pas étonnant que la Démocratie multiforme subisse actuellement dans notre pays, et ailleurs, une crise qui pourrait même risquer de remettre en cause le principe du suffrage universel, puisque souvent elle n'est pas capable d'assurer, sans équivoque, la bonne gestion de l'Etat.

Dans ces conditions, on va suggérer maintenant une solution qui devrait permettre d'assurer à la fois l'Efficacité de l'action du pouvoir politique et la Dignité des citoyens, en somme de rendre la Démocratie Intelligente.

8. Suggestions pour une forme d'Etat

Le régime politique qui paraîtrait convenir de façon satisfaisante à la fonction gouvernementale serait un juste milieu entre la Royauté héréditaire quand le Roi a toutes les qualités requises et la République parlementaire.

Si la première forme ne paraît plus devoir être retenue chez nous, du fait de notre long passé républicain, il n'empêche que la stabilité du haut responsable, dans une forme d'Etat qui assurerait à la fois la pérennité du pouvoir exécutif et la représentation des pensées individuelles, serait une solution bien adaptée à l'époque.

Ce régime politique est celui, où le haut responsable de l'Etat, pour satisfaire à la pérennité de l'action, est l'élu direct du peuple, et où l'on applique certaines modalités aux règlements et lois de l'Etat pour tenir compte de la diversité des populations grâce à la décentralisation des structures administratives.

Avec un système de ce genre qui assure également la pérennité de l'action de l'Etat, toutes les lois faites par exemple à Paris ne s'appliqueraient pas obligatoirement et indifféremment aux régions qui, ensemble, constituent notre Pays et qui sont diverses, tant par leurs ressources que par leur comportement psychologique, comme le sont par exemple la Bretagne, le Pays Basque, l'Alsace, la Franche-Comté, la Corse ou le Languedoc (1) .

(1) On peut observer à ce sujet que la gestion de l'Etat est peu influencée par la nature du pouvoir politique, mais l'est en revanche beaucoup par la continuité dans sa direction. L'exemple de la Monarchie anglaise le montre assez bien et prouve que le régime démocratique peut être Efficace, quand la persévérance de l'action est assurée grâce au système majoritaire, comme ce fut le cas longtemps chez nos voisins d'outre-Manche.

En un mot, si la centralisation du pouvoir exécutif est la garantie absolue à la fois de notre unité nationale et de l'Efficacité collective, la décentralisation de l'action à l'échelle de la grande région géographique, est celle du respect de la personne, c'est-à-dire de la Dignité de l'homme, car elle assure, dans la diversité des particularismes, le développement économique permettant d'arriver à une certaine Equité.

La régionalisation doit alors revivifier les forces du passé qui émanent d'individus issus d'un groupe humain qui tire son appartenance d'une certaine ambiance morale et intellectuelle léguée par l'histoire.

Dans un cadre de ce genre, le pouvoir politique pourra s'adapter plus facilement aux différences géographiques et humaines, c'est-à-dire en dernière analyse aux hommes, pour leur laisser la qualité d'êtres pensants. Jouir de sa vie propre c'est, en fin de compte, bénéficier d'une certaine autonomie administrative dans des domaines qui ne mettront pas en cause notre unité nationale, consécration d'un millénaire d'efforts de tous les régimes qui ont eu, entre leurs mains, le devenir de notre pays, voici ce qu'est la région dans l'esprit de ce livre.

C'est cette forme de régionalisation qui sera la meilleure garantie de notre Dignité, c'est-à-dire d'une indépendance qui respecte celle des autres, en attendant la venue de l'Europe des régions humainement et économiquement homogènes souhaitée ici et qui sera, elle, respectueuse de la pensée de chacun de ses habitants.

Si une décentralisation mesurée paraît être l'indispensable condition de départ, non moins indispensables sont le travail et l'action qui encouragent l'effort de créativité individuelle de l'homme, le travail de groupe, la franchise et la loyauté qui élèvent, la simplicité qui amène la clarté dans les rapports humains, sans oublier une inévitable modernisation et une planification rationnelle, sources essentielles de l'amélioration du sort de tous, et enfin le civisme, base indispensable dont doit s'inspirer l'action de tous les responsables compétents, c'est-à-dire des cadres et des élites de la Nation.

Dans ces conditions, il paraît intéressant que la forme d'Etat pour notre Pays

- tienne compte de l'opinion des diverses populations sans compromettre l'Efficacité de l'action ; c'est à ce souhait que devrait répondre la Régionalisation des structures de notre Etat par trop centralisé ;

- associe le pouvoir économique à la Direction de l'Etat, dans une participation mesurée de tous les participants à l'activité économique, ce qui peut se résumer par l'expression : Comment accorder la Politique à la gestion ?

- assure un fonctionnement paisible de la vie politique, au moyen d'un système particulier de Démocratie majoritaire, qui permet à la Démocratie pluraliste d'être Efficace, en rendant obligatoire le vote des citoyens pour éviter le gouvernement de l'Etat par des minorités agissantes et sectaires.

Les réponses à ces trois points importants qui permettront à la Démocratie d'être valable, c'est à dire Intelligente, vont être examinées maintenant.

9. Comment rendre la Démocratie valable c'est-à-dire Intelligente ?

a) La Régionalisation des structures de notre Etat

Situation actuelle

Constatation banale, nous vivons encore en France dans une structure administrative vieillote, fille de la royauté et de la Révolution de 1789 (1) que Napoléon 1er eut le mérite d'asseoir en la codifiant.

(1) On peut remarquer, à ce propos, que dès l'achèvement de la période violente et sanglante de notre Révolution, c'est à dire vers les années 1800, l'économie de notre pays a pu repartir normalement, en étant toujours fondée sur la notion du profit individuel, qui est le seul stimulant de l'activité humaine, alors qu'en URSS, après la révolution de 1917, le perofit individuel ayant été banni en 1992, trois-quarts de siècle après, l'économie de l'ex URSS se réduit à celle d'un pays sous-développé, sauf dans certains domaines, malgré sa richesse en matières premières et en pétrole, pays qui, par ailleurs, s'est effondré dès qu'une certaine liberté a été redonnée à ses nombreuses ethnies.

Mais n'est-ce pas encore rendre hommage à cet organisateur de génie et ambitieux qui possédait au plus haut point non seulement des clartés exceptionnelles, mais aussi la conscience des devoirs de l'Etat, en constatant que ces principes et structures qui se résument dans les mots de centralisation unitariste étaient encore en place, il y a quelques années seulement, c'est-à-dire cent soixante-dix ans après sa mort ?

Cette centralisation unitariste qui était aussi la fille de l'esprit jacobin et révolutionnaire de 1793 était elle-même l'expression d'une continuité qui prenait sa source aux racines de notre histoire, quand le pouvoir royal étendait peu à peu son autorité sur des populations disparates vivant, sur les territoires qui allaient constituer progressivement le domaine de notre Etat.

Dans le même temps, la royauté créait notre unité nationale à une époque où le sentiment d'appartenir à une patrie commune n'était pas encore ancré dans les coeurs, ou tout au moins n'était pas celui d'aujourd'hui.

Aussi, grâce au pouvoir centralisateur de plus en plus renforcé de nos rois, et aussi de la religion catholique romaine, très centralisée, puis ensuite, de nos révolutionnaires jacobins, de nos empereurs, de nos républiques successives, notre pays est devenu un grand Etat que domine Paris, notre capitale, centre du pouvoir politique, judiciaire, administratif, vers lequel convergent toutes les tendances et les valeurs, intellectuelles, scientifiques et artistiques, de ses citoyens.

On pourrait être tenté d'inviter les successeurs du créateur de notre administration à tirer de leur grand devancier certaines leçons de modestie, mais pour rester objectif, il faut reconnaître que, habitués à une société à base agraire et à une pensée religieuse conservatrice, hostile au changement, ils furent tout surpris par l'irruption récente de cette Société Industrielle dans notre domaine

Ils se sont montrés alors, en raison de leur inexpérience, souvent incapables d'adapter tout l'appareil administratif à la situation nouvelle et, en particulier, aux effets de la révolution technique, économique, et sociale qui était à l'origine de l'incursion chez nous de cette Société Industrielle.

La centralisation unitariste, nécessaire autrefois, alors qu'il convenait d'achever notre unité dans un monde qui évoluait peu, ne pouvant plus convenir aujourd'hui, il serait facile d'utiliser comme thème de propagande politique l'hostilité contre une centralisation trop rigide, fondée sur un autoritarisme outrancier du pouvoir central, mais, pour notre pays, il s'agit aussi d'un état de fait, où la centralisation est une seconde nature.

Mais aujourd'hui les temps ont changé, le danger d'éclatement de notre unité nationale n'existe plus, et la Centralisation unitariste à la manière royaliste, jacobine, napoléonienne ou républicaine est plutôt un obstacle à l'évolution sociale et économique de ce pays qui s'efforce de construire une Société Industrielle équilibrée.

Peu à peu, il prend alors conscience du cadre administratif trop rigide de ce centralisme unitariste et des inconvénients qu'il entraîne, puisque dans d'autres pays, du fait de circonstances historiques différentes, le fédéralisme, qui était l'expression d'un morcellement territorial ancien, a permis à ces pays de répondre aux exigences du monde actuel, souvent dans de meilleures conditions.

Comme, d'autre part, notre globe tend à réaliser son unité, il devra passer par de grands ensembles intermédiaires qui réclameront obligatoirement une décentralisation assez poussée si leurs habitants veulent conserver le bien irremplaçable qu'est la Dignité de chacun.

Le monde actuel est alors soumis en quelque sorte à deux mouvements contradictoires, le premier centripète, puisque les applications des techniques tendent à l'unité du monde, le second centrifuge, pour que chaque peuple maintienne son individualité sous une forme d'association respectueuse des langues nationales, des croyances, des coutumes, des façons de vivre de chaque groupe humain, milieu naturel où s'enracine et grandit l'individu. Chaque être ne désire-t-il pas, dans son for intérieur conserver ses particularités ethniques, ses habitudes culturelles et, dans une juste mesure, son dialecte régional, charme et grandeur de sa manière de vivre et de la civilisation dont il fait partie ?

Dans le même temps, l'habitant de ce pays et l'Europe ayant enfin pris conscience des pitoyables résultats qu'ont provoqués les divisions antérieures et les guerres avec leur cortège de misères, il est assez normal de rechercher, pour l'association de peuples aux coutumes particulières et aux langues différentes, un schéma d'organisation collective permettant de lier, au mieux, l'efficience économique à la liberté des individus. A plus longue échéance, cette même méthode permettra de jeter les bases de l'unité du monde, peuplé de communautés humaines à la fois homogènes et diverses, appelées à vivre ensemble sur la même Terre, dans l'Urbanité si elles ne veulent pas disparaître en cas d'emploi des armes modernes.

Pour faciliter l'adaptation de notre pays à ce genre d'organisation, il est nécessaire qu'il établisse ses structures d'une manière analogue, aussi n'est-il pas étonnant que notre pouvoir politique ait commencé récemment à démarrer un processus de décentralisation des structures de notre pays. Mais l'union de l'Europe, et à plus forte raison celle du Monde, suppose, au préalable, que les responsables des différentes nations renoncent à leur "Volonté de Puissance et à leur soif de Domination", en un mot à leur impérialisme, que celui-ci soit d'ordre politique, idéologique, technologique, économique, linguistique ou philosophique.

Conditions générales d'une décentralisation pour notre pays

Des idées exposées au début de ce chapitre, il résulte que si l'Efficacité de la Société Industrielle dépend en partie de la taille modérée des organismes chargés d'ordonner l'activité humaine, la vie quotidienne des citoyens dépend, elle, de l'Administration, c'est-à-dire des lois et règlements d'un Etat, dont le rôle est d'harmoniser la vie collective.

Il est souhaitable pour des raisons qui se rattachent à la Dignité de chacun que les dispositions législatives nécessaires à la vie commune puissent être, si besoin, adaptées aux caractères ethniques des diverses populations qui, ensemble, constituent notre Pays, populations qui sont encore assez différenciées les unes des autres et qui ont conservé une certaine originalité, malgré le long passé de vie en commun dans un monde centralisateur (1).

(1) En somme la régionalisation, dans l'esprit de cet essai, laisserait surtout à nos compatriotes l'identité sécurisante de la tradition.

La taille modérée des diverses organisations administratives nécessaires devant favoriser à la fois l'Efficacité de la Société Industrielle et la Dignité du citoyen, il convient d'examiner rapidement les différents points en relation avec ces questions et en particulier avec la décentralisation et la déconcentration dont les différences essentielles vont être examinées maintenant.

Décentralisation et Déconcentration

Si l'on se rapporte à l'étymologie, la décentralisation consiste à doter d'une certaine autonomie les divers organismes constituant une collectivité : Administration, Entreprises publiques et privées, Education etc.

Quant à la déconcentration, elle consiste à confier le pouvoir local de décision à des délégués du Pouvoir exécutif national résidant sur ce territoire. Elle s'applique donc sur un plan uniquement administratif, étant entendu que le pouvoir central se réservera toujours le dernier mot.

Dans l'esprit de ce livre, la déconcentration n'est pas la liberté anarchique, mais le respect des objectifs, des directives et des règles d'action définies par le pouvoir central de l'Etat grâce à un Plan prospectif d'action, déjà négocié avec les représentants politiques et économiques de la collectivité.

Jusqu'à maintenant, les structures de notre pays étaient centralisées et concentrées à l'excès. Si notre peuple veut améliorer l'Efficacité de son action, sans nuire à la Dignité de l'individu, il faut, à la fois, qu'il décentralise ses structures publiques ou privées et qu'il déconcentre les pouvoirs de l'Etat, ce qui constitue pour notre pays un problème très difficile qui revient en quelque sorte à concilier le régionalisme et l'unitarisme, si bien que, dans l'esprit de ce livre, la régionalisation, en résumé, est seulement une reconnaissance du droit à la différence.

Les solutions possibles

Les modifications à apporter aux structures de notre pays seront délicates à mettre au point, car elles supposent un certain équilibre entre la décentralisation et la déconcentration puisque les modifications ou les adaptations à apporter devront souvent répondre à des nécessités pratiques qui seront quelquefois même contradictoires.

C'est ainsi que la décentralisation ne doit surtout pas remettre en cause notre unité nationale tant qu'une Europe collective et garante de la liberté des différents peuples de ce continent ne sera pas effective.

Une dégradation de cette unité nationale dans le cas de notre pays, unifié depuis très longtemps, est sans doute une vue de l'esprit, mais le risque, même s'il est négligeable, ne peut être cependant totalement écarté, en raison des Volontés de puissance et de la soif de puissance de certains citoyens, qui leur feraient préférer être roitelets dans leur province que simples citoyens dans la Nation. Mais il ne faut pas cependant négliger les aspirations profondes à la régionalisation qui s'expriment dans de nombreuses régions et qui visent, tout

simplement, non pas à l'autonomie, voire à l'indépendance, mais à un certain accroissement des responsabilités régionales, voire locales, tout en conservant le cadre National garant d'une unité qui est la meilleure protection de toutes nos libertés individuelles.

Ce serait en effet, d'une part, bafouer le sentiment profond de l'immense majorité des habitants de ce pays, qui n'a jamais remis en cause son appartenance à la collectivité française et, d'autre part, faire comme si notre pays était une construction tellement superficielle qu'il était indispensable d'en maintenir la cohésion, au moyen d'un fort pouvoir de coercition, comme ce fut le cas jadis au cours de la formation de notre Etat, qui s'est pratiquement achevée il y a deux siècles.

C'est cependant parce que les hommes sont des hommes qu'il faudra prendre des précautions pour éviter les anomalies propres à leur nature, anomalies qui risqueraient de réduire à néant les efforts entrepris pour donner au citoyen une portion plus importante de pouvoir et de responsabilités.

D'ailleurs, si dans notre pays, les vrais particularismes ne sont manifestes que dans certaines régions, il importe cependant d'attacher une grande prudence dans le domaine de la déconcentration des pouvoirs de notre Etat et c'est cette prudence qui doit aider à préciser les limites possibles de cette déconcentration qui, néanmoins, est nécessaire.

Il faudra donc rejeter toute formule qui pourrait conduire au démembrement de notre domaine et à une déconcentration exagérée du pouvoir de décision qui permettrait seulement, d'accorder quelques prébendes à quelques beaux parleurs à l'indépendantisme de façade et à l'anarchisme larvé, d'autant plus que l'exercice d'un pouvoir, même limité, n'est pas exempt de petites satisfactions de prestige et d'avantages personnels pour les chevaliers d'un nouvel ordre anarchique, aux frais des citoyens contribuables.

Si, depuis 1789, le Droit des peuples à disposer d'eux-mêmes est reconnu, il ne faudrait surtout pas que, dans le cas de notre pays, dont les structures sont celles de l'Etat-Nation, une déconcentration exagérée des pouvoirs nous apporte, par exemple dans une période troublée, quelques menaces pour une unité qui est, comme on vient déjà de le dire, la meilleure sauvegarde de notre manière de vivre.

Si, du côté humain, disons sentimental, le désir sous-jacent dans l'âme de chacun de l'appartenance régionale apparaît et n'est pas négligeable, on doit cependant observer, maintenant côté économique, que le progrès technologique entraîne des investissements considérables, c'est-à-dire des sommes très importantes qui ne pourront être rassemblées, c'est simplement le bon sens, que si la dimension du support est suffisante.

En effet, pour que la grande masse des simples citoyens bénéficie comme il se doit du progrès et des services techniques nécessaires, il faut que l'Etat soit assez étendu, pour être actif, ce qui postule une industrie moderne, une agriculture prospère, une administration adaptée et par là Efficace, des ressources financières importantes, une monnaie solide, et surtout un Plan prospectif d'action et de développement cohérent et bien établi, tel celui qui est précisé ci-après.

C'est en raison de ce rendement maximal qu'il faut rejeter des formules de découpage qui conduiraient à des assises économiques insuffisantes, car qui dit aujourd'hui rendement ou Profit dit aussi crédits d'investissements, études de rentabilité et de marché, etc., toutes choses qui impliquent d'abord une vue d'ensemble, qui seule permet de peser valablement les besoins et de rassembler les sommes importantes nécessaires, et surtout de procéder à une répartition qui doit être Efficace.

Cette décentralisation à réaliser ne peut donc être excessive, l'ère des mini-organismes confinés dans l'étroitesse d'un petit terroir dénué de ressources, tels qu'ils existaient au Moyen Age, est révolue, puisque les investissements nécessaires ne pourront être rassemblés que par une collectivité nombreuse et puissante, c'est-à-dire aujourd'hui, dans un premier temps, par la Nation entière et demain, dans un second temps, par l'ensemble des pays de notre chère Europe libérale et humaniste.

La répartition des crédits entre ces nouvelles divisions régionales sera délicate puiqu'elle ne peut s'effectuer que dans l'optique d'un Plan prospectif d'action à l'échelon national puis régional.

Mais encore faut-il que ce type de crédits, fourni par l'ensemble des citoyens contribuables, qu'ils soient du Nord, du Sud, de l'Est ou de l'Ouest de notre hexagone, ne soit pas attribué suivant les opinions politiques des représentants des régions, comparées à celles d'un Pouvoir central, quel qu'il soit.

Ces observations concernant les crédits d'équipement, et surtout leur répartition, tendraient à prouver que la meilleure formule pour assurer l'indispensable coordination des besoins, dans une France décentralisée, serait encore de recourir à l'Etat centralisateur auquel nous sommes habitués depuis des siècles.

Et, comme l'on dit que l'habitude est une seconde nature, on pourrait conclure sommairement que la centralisation à laquelle notre pays est habitué n'est peut-être pas un mal, si elle est appliquée de façon libérale et intelligente comme il va être suggéré maintenant.

Ces remarques générales faites, on pourra souhaiter dans ces conditions que notre territoire soit divisé en grandes régions équilibrées, d'après des caractéristiques communes, s'adaptant dans toute la mesure du possible aux données de l'histoire, de la géographie et de l'économie.

Il faudra que ces régions soient suffisamment peuplées et riches en ressources pour qu'elles puissent, autour de petites capitales constituant des pôles d'attraction industriels, commerciaux, administratifs, intellectuels, culturels voire folkloriques, former des ensembles vivant leur vie propre.

Pour les choses importantes (par exemple : Devenir industriel, Défense nationale, Politique étrangère, etc.) qui engagent l'avenir, elles devront rester subordonnées au gouvernement central, garant, lui, de l'Unité nationale et de l'Efficacité globale du pays.

Ce nouveau découpage, qui devra être défini en fonction d'unités économiques capables d'accéder à un certain devenir, devra être aussi relié à l'histoire de notre cher hexagone et remettre alors en bonne place et à l'honneur les noms chantants de nos anciennes provinces, associés à ceux des montagnes, des mers qui le baignent, des rivières qui le parcourent, pour que ce nouveau cadre s'accorde aux nécessités de la vie économique, aux facilités des transports et aux traditions séculaires, pour que les individus retrouvent dans leur terroir, où baigne leur âme, l'enthousiasme de leur pensée, indispensable à l'action coordonnée qui est aujourd'hui le gage, de l'action et du progrès.

Ces souhaits fort généraux ne peuvent que recueillir l'approbation de beaucoup de citoyens, mais l'application, elle, sera cependant difficile à réaliser, car les limites de ces nouvelles régions, provinces de l'époque moderne, ne sont pas évidentes en général.

Quelques formules éventuelles de décentralisation
Rattachement au cadre des anciennes provinces royales

Ainsi, la résurrection de l'ancienne trame des provinces royales, d'une France paysanne et girondine, enserrée dans des conceptions médiévales, relève de l'utopie après deux siècles de centralisme jacobin, napoléonien et républicain et la propagation rapide mais récente de la Société Industrielle qui exige de vastes supports.

Ce découpage serait seulement capable de faire renaître les querelles de clocher et de compétences, les volontés d'expansion ou d'accès à la mer de telle ou telle province vis-à-vis de telle autre, c'est-à-dire, pour nos compatriotes, un ensemble de faits prêtant à sourire, mais qui ne manquerait pas cependant, peu à peu, de remettre en cause une unité séculaire qu'il s'agit, aussi, de conserver par dessus tout, comme gage de notre Liberté tout court (1). La formule du repli sur l'histoire des siècles passés, à part le motif affectif qu'elle peut satisfaire, n'est malheureusement pas applicable dans notre pays, du fait de l'environnement que réclame l'économie moderne et des dangers qu'elle pourrait présenter, éventuellement pour notre unité.

(1) Il est alors curieux de constater que la conception centralisée de l'Etat a été imposée à la France républicaine de 1789 par Napoléon 1er, originaire d'une région, la Corse, où justement l'idée d'appartenance à une ethnie particulière se manifeste bruyamment depuis quelques années, ce qui doit contribuer à le faire se retourner dans sa tombe de porphyre des Invalides.

Il ne sert donc à rien d'oeuvrer dans ce sens.

Les Régions de programme

Les habitants de notre pays ont fait connaissance récemment avec les Régions de programme qui sont une forme plus moderne de découpage administratif, incluant cette fois des domaines géographiques où se posent des problèmes économiques similaires.

Au nombre de vingt environ, les régions correspondantes ont encore des dimensions insuffisantes aux yeux de la Société Industrielle qui réclame, elle, un vaste environnement et des ressources financières et démographiques suffisantes. De plus, dans chacune d'elles, les moyens de communications rapides permettant à de petites métropoles régionales de bien remplir leur rôle en servant de centre administratif, ne peuvent pas convenir à une telle fonction, et il est probable que, pratiquement, ces transports ne pourront jamais être adaptés à de tels besoins.

On peut alors se demander si ces Régions de programme trop nombreuses n'ont pas été créées pour satisfaire l'avancement déjà important de très hauts fonctionnaires, qui de départementaux sont devenus régionaux, afin de satisfaire et de récompenser certains des promoteurs de cette décentralisation, même si celle-ci ne peut convenir en raison déjà des dimensions trop faibles de ces régions.

Ainsi, sur le plan sentimental, le retour au cadre des anciennes provinces royales ou l'adoption de celui plus récent des vingt régions de programme, en raison de territoires trop petits que ces formules incluent, l'une ou l'autre, ne semble pas devoir être retenu.

Comment faire ?

Il faut donc décentraliser et déconcentrer notre Etat pour libérer les échelons intermédiaires de la tutelle pesante, quelquefois paralysante, de l'administration centrale, et redonner aux citoyens quelque goût à la gestion de leurs affaires, tout en les plaçant devant des responsabilités effectives qu'ils ne pourront plus éluder en se retranchant derrière l'autorité du pouvoir central, en se contentant de contester généreusement.

Le travail d'étude à entreprendre dans ce domaine pour fixer les limites de ces adaptations est très important. Il constitue une oeuvre de très longue haleine qui doit se référer à des éléments concrets qui s'appellent histoire, géographie économique, communications, ressources, et non pas passions idéologiques.

Cette étude sera d'autant plus passionnante qu'elle va mettre en cause deux options essentielles, l'unité de notre Nation d'abord, et l'Efficacité de la région ensuite, qui dépendra surtout, à ce moment, de l'action de l'exécutif régional.

Dans les suggestions faites ci-après, le lecteur constatera que la région n'est pas un obstacle à notre unité nationale, ce qui rassurera notre esprit centralisateur, qu'il soit royaliste ou républicain, en permettant une solution nouvelle pour l'exécutif régional, combinant à la fois l'autorité du pouvoir central, et le contrôle démocratique des populations locales.

C'est de cette façon qu'il sera possible d'assurer à notre pays, à une époque essentiellement matérialiste, des conditions intellectuelles satisfaisantes qui lui permettront de conserver l'essentiel des caractéristiques et des traditions régionales résultant de sa longue histoire.

b) Quelques propositions

Une formule qui se rapprocherait davantage des réalités paraît être de découper notre corps national en un nombre de régions, de l'ordre de dix, et dont les caractères seraient voisins, mais non semblables afin de faire cohabiter dans une même unité administrative des populations différentes de par leur origine ethnique fondée, par exemple, sur la survivance d'un dialecte ou d'une langue différente du français, langues ou dialectes qu'il conviendrait de maintenir comme élément de tradition et de culture.

Une formule de ce genre constituerait aussi une assurance sérieuse contre une atteinte à notre unité nationale et cette formule serait dans le même temps probablement mieux adaptée à la future association des pays européens, en raison des dimensions plus importantes auxquelles elle conduirait.

Leur délimitation territoriale n'est d'ailleurs pas facile à définir dans la pratique et les exemples des pays voisins ne peuvent pas non plus nous aider, puisque leur régionalisme est l'expression moderne d'un morcellement ancestral auquel se sont habitués depuis longtemps leurs citoyens, morcellement qui a débouché sur l'organisation fédérale, organisation fondamentalement différente de celle qui nous fut léguée par l'histoire (1).

(1) En plus de ces considérations, on peut encore remarquer que les très grands Etats comme les Etat-Unis ou l'Union Soviétique, ont été mis, il y a très longtemps déjà, dans l'obligation d'adopter pour leurs structures administratives une structure fédérale. Certains de leurs Etats ont en effet des dimensions géographiques et humaines supérieures à celles de notre pays et il n'était pas possible, dans ces conditions, de ne pas adopter une structure fédérale qui permettait seule une gestion acceptable et possible de ces contrées.

On peut d'ailleurs observer que la réalité régionale, quand elle existe vraiment dans notre pays et qu'elle n'est pas la simple manifestation d'une opposition de principe à l'autorité de l'administration parisienne, ne compte pas non plus devant la rapidité des communications telles que l'économie des temps modernes les a établies chez nous.

Pour étayer ce raisonnement, il suffit de regarder seulement sur une carte de France, l'étoile des chemins de fer, des routes ou même des lignes aériennes convergeant presque toujours sur Paris, pour constater que, avec l'accroissement des vitesses, Lille, Strasbourg, Marseille ou Bordeaux, sont déjà dans la grande banlieue de Paris pour être, demain, à sa porte, en particulier avec le développement du train à grande vitesse, le TGV qui roule à 300 Km/heure en vitesse commerciale.

On peut encore observer que nos pouvoirs publics, même avec des structures centralisées, ont déjà beaucoup de difficultés à maintenir certaines positions, même justifiées, devant l'action d'Entreprises industrielles puissantes et on peut craindre avec raison qu'un pouvoir politique qui serait régionalisé aurait plus de mal à résister, sans oublier l'effet de la concurrence que ces firmes pourraient utiliser pour obtenir de plus grands avantages par telle ou telle région.

Ces quelques remarques montrent les difficultés que nous aurons à vaincre pour rendre malgré tout aux régions de notre pays la possibilité de gérer, seules, les affaires qui les regardent directement et qui n'interfèrent pas dans le domaine du voisin.

Pour symboliser les réformes nécessaires, on peut rappeler que si la pensée directrice doit dépendre du Pouvoir central de l'Etat, l'exécution, elle, doit relever des autorités de la région car les décisions d'application sont généralement meilleures si elles sont prises le plus près possible du lieu où l'on dispose des éléments pour juger.

C'est d'ailleurs ce qui découle logiquement de la formule "Centralisation de la pensée et décentralisation de l'action" déjà indiquée dans la première partie de cet essai, comme première des conditions visant à la bonne organisation de la Société Industrielle.

Ces quelques considérations amènent alors à évoquer le rôle important que doivent jouer, dans une décentralisation de ce genre, les échelons intermédiaires, communaux, cantonaux ou départementaux disposés cette fois, entre l'homme et la région ou l'Etat.

Fonctions des communes, des cantons et des départements

La commune est le premier des échelons intermédiaires intéressant directement le citoyen. Première unité fonctionnelle, héritée de la paroisse sous la royauté et conservée par la Révolution de 1789, elle est aujourd'hui, dans le cas des communes rurales, trop petite pour résoudre à elle seule les problèmes posés par la vie collective du siècle (c'est par exemple le cas pour les adductions d'eau, l'organisation scolaire etc.).

Le cadre des cantons regroupant plusieurs communes paraîtrait tout indiqué et serait un élément très important dans une réorganisation d'ensemble qui viserait à rapprocher la vie communale du citoyen, puisque celui-ci participe à l'élection du maire et du conseil municipal. Dans le cas des grandes villes, la vie municipale est cette fois très lointaine et les problèmes à résoudre, comme ceux de la circulation ou de l'urbanisme, nécessitent l'intervention des administrations compétentes, et les conseils municipaux ne peuvent être souvent que dépassés par l'ampleur des problèmes à résoudre et l'insuffisance des moyens d'étude et de réflexion.

Quant au cadre départemental, il fait partie depuis près de deux cents ans de notre organisation territoriale et est un rouage très important de notre Démocratie et de notre représentation élective.

Son rôle, dans le cas ou l'on adopterait l'organisation régionale serait fortement réduit car il serait financièrement insupportable de maintenir à la fois des structures départementales et régionales.

Dans ces conditions, on pourrait suggérer de conserver le département seulement du point de vue électif, en transformant et en étendant la structure administrative actuelle pour qu'elle s'adapte au cadre de la région, afin de limiter au strict nécessaire les dépenses de l'Etat, c'est à dire aux possibilités des citoyens contribuables qui sont les premiers intéressés.

Rôle de l'Etat et des régions

Une très grande difficulté réside aussi dans la répartition des pouvoirs et des responsabilités entre l'Etat et les régions. Il va sans dire que si certains services comme les affaires étrangères, la défense ou les finances sont évidemment du ressort de l'Etat, en revanche, les services du Plan prospectif d'action ou des Enseignements de notre jeunesse, par exemple, s'ils doivent comporter des parties dépendant directement de l'Etat, doivent en comporter d'autres placés sous la responsabilité des régions.

C'est ainsi, par exemple, que les services du Plan prospectif d'action constituent un cadre particulièrement bien choisi pour faire participer les citoyens à la manifestation démocratique de leurs souhaits, en les persuadant par ailleurs de la nécessité d'un développement coordonné de notre pays, qui est aussi le but d'une régionalisation valable.

Conclusion

Seule une étude détaillée et objective dans les divers secteurs intéressés, qu'ils soient administratifs ou privés, permettra de définir les attributions afférentes soit à l'Etat soit à la région, soit au canton, soit à la commune, c'est-à-dire les limites de la décentralisation.

Pour simplifier et résumer, on peut dire que la répartition des tâches d'exécution entre les différents échelons dépendra des possibilités propres d'exécution de chacun de ces organismes.

Ainsi, ce que ne pourra faire la commune sera du ressort du canton, ce qui dépassera les capacités de ce dernier sera du ressort de la région, il en sera de même entre la région et l'Etat.

Ce qui reviendrait à dire en d'autres termes, pour reprendre une idée de Saint Simon déjà citée dans l'Avant-Propos :

"Au gouvernement des hommes, il faut faire succéder l'administration des choses" A notre époque on pourrait alors dire :

- à l'Etat, la décision c'est-à-dire le gouvernement des hommes,

- à la région, ou éventuellement au canton ou à la commune, l'administration des choses.

Comme l'organisation régionale devra également servir de cadre à tous les secteurs de la vie nationale dont l'objectif est d'être en contacts permanents avec la population pour satisfaire ses besoins, il faudra que les domaines géographiques d'action ne se recouvrent pas, pour permettre des études et des comparaisons valables.

Ce sera notamment le cas dans le domaine de la statistique économique, de l'université, de l'éducation nationale et même de l'organisation militaire. Mais cette rationalisation simplificatrice devra s'étendre à d'autres domaines, même s'il s'agit de détails, puisque le but recherché est de faciliter au maximum la vie propre de chacun de nous (1).

(1) C'est ainsi que l'on peut regretter, par exemple dans notre pays, la différence entre les codifications postales et celles du réseau téléphonique.

Les nouvelles régions à créer ne devront surtout pas être trop nombreuses, afin de jouir d'un support de population et d'une activité économique suffisante. Elles pourront alors constituer, autour de petites capitales régionales, le solide tremplin nécessaire au développement de notre société dans les cinquante prochaines années .

Mais il faut bien convenir que cela n'est pas facile et ce n'est pas encore la transposition de ce problème, dans une bataille de nature idéologique, chère à notre peuple latin, qui fera abstraction d'une tradition centralisatrice vieille de mille ans.

Si nous voulons donc créer une structure mieux adaptée à l'époque, notre pays doit, en s'inspirant déjà des quelques idées exprimées ci-dessus, procéder, au moyen de ses assemblées politiques actuellement en place, à un examen objectif et approfondi d'une question qui risque d'engager son avenir dans les prochaines décennies, en raison de notre appartenance sentimentale et intéressée à une Europe qui aurait rejeté définitivement les "Volontés de Puissance et de Domination" et qui pourrait alors se définir comme celle des régions économiquement et humainement homogènes.

A partir de ce moment, la région et le canton, en étant les fondements d'une nouvelle organisation régionale, pourront éviter, au moyen d'un développement économique coordonné, les nouveaux pauvres du vingtième siècle.

Un autre point important mérite l'attention ; il concerne cette fois la déconcentration des pouvoirs de l'Etat et l'on doit se poser la question : qui sera le responsable politique de la Région ? sera-t-il l'élu des populations concernées ou le représentant du pouvoir central de l'Etat ?

Lors de la création des départements, à l'époque de la Révolution de 1789, ceux-ci avaient à leur tête un représentant élu, réaction logique à l'absolutisme du pouvoir royal.

Ce système fut abandonné par Napoléon 1er qui, en créant les préfets, accentuait les prérogatives du pouvoir central et mettait toutes les activités correspondantes sous la dépendance de ce pouvoir.

On peut toutefois remarquer aujourd'hui que si l'absolutisme de notre pouvoir central apparaît plutôt comme une vue de l'esprit, en revanche celui de l'administration est souvent bien réel, ce qui cependant ne justifie pas de revenir à la conception de 1789 car la représentation élective des citoyens, telle qu'elle est envisagée ci-après pour chaque région, sera suffisante pour remédier à la dictature administrative, surtout si la presse d'opposition a pour objet le contrôle de ses rouages, comme il a été dit déjà (1).

(1) Deuxième partie "L'Information et les moyens modernes du conditionnement collectif de la Pensée. Mission moderne pour la presse écrite".

D'ailleurs, si les pouvoirs législatif et exécutif ont une conception élevée de leurs fonctions, ils ne manqueront pas de déteindre sur l'Administration et celle-ci, étant essentiellement anonyme et irresponsable, ne devra pas se substituer au pouvoir politique, ce qui exigera pour ses dirigeants un sens civique élevé. En revanche, en raison des risques éventuels qu'une régionalisation anarchique pourrait comporter pour notre unité nationale et vis-à-vis aussi de l'Efficacité collective, on préférera que le responsable de la région soit placé sous la tutelle du représentant du pouvoir central.

D'ailleurs, on verra dans ce qui suit que ce haut représentant de l'Etat sera soumis au contrôle d'une assemblée régionale élue de caractère politique. C'est cette obligation, indispensable à la démocratie, qui amène à poser le problème de la représentation élective des citoyens, puisqu'il s'agit d'abord de tenir compte de l'opinion des habitants sans compromettre toutefois l'Efficacité collective, problème essentiellement humain, donc politique et par là particulièrement difficile à résoudre.

10. Comment accorder la Politique à la Gestion ou comment tenir compte de l'opinion des individus sans compromettre l'Efficacité ou comment permettre pratiquement à la Démocratie d'être Intelligente ?

a) Conditions générales

Le problème à résoudre se ramène le plus souvent à associer la Technique à l'homme, ou les souhaits à la simple réalité des faits.

On peut alors déjà remarquer qu'en raison de l'obligation pour les humains de vivre ensemble, il sera certainement plus facile et plus Efficace de trouver des solutions valables aux multiples problèmes qui assaillent nos sociétés dans la concorde plutôt que dans l'hostilité ou le ressentiment de partis politiques traditionnels, dont les luttes ne sont plus guère appréciées de nos jours par tous ceux qui réfléchissent et même par la grande masse des citoyens, alors qu'il y a tant et tant de choses à faire ou à améliorer.

A cet effet, il faudrait donc que les relations entre individus, ou entre associations d'individus soient, autant que possible, régies d'abord par l'Urbanité.

Est-ce trop demander à des individus persuadés des nécessités de la vie en commun à l'époque de la Société Industrielle ? Le citoyen réfléchi ne le pense pas et les autres non plus!

Les principes généraux d'une décentralisation venant d'être posés, on peut déjà observer que la structure administrative à définir devra aussi accorder la décentralisation indispensable des structures de l'Etat à son autorité.

Il faut éviter, par exemple, que certains intérêts régionaux paralysent ou perturbent exagérément le fonctionnement du coordinateur, le Pouvoir exécutif de l'Etat, les différents intérêts devant s'accorder de la meilleure façon possible à ceux de la communauté nationale pris dans leur ensemble.

Ce sera alors l'oeuvre du Plan prospectif d'action de réaliser l'harmonisation des désirs régionaux et des possibilités de l'Etat, tâche particulièrement importante pour les spécialistes compétents des corps intermédiaires.

En d'autres termes, si le devoir et le rôle des représentants des diverses entités territoriales est, par exemple, de faire connaître au pouvoir exécutif de l'Etat, les intérêts et les besoins des populations qu'ils sont chargés de représenter, le devoir et le rôle du pouvoir exécutif de l'Etat sont d'harmoniser ces intérêts particuliers avec ceux de la collectivité nationale.

Dans ces conditions, il faudra mettre sur pied des organismes représentatifs assurant une double fonction :

- d'abord exprimer la pensée politique des citoyens ;

- ensuite traduire les intérêts économiques, techniques et sociaux de ces citoyens.

Pour tenter de trouver des solutions à ce problème crucial, plusieurs conditions sont déjà utiles et même indispensables pour résoudre notre Devenir.

Celles-ci peuvent se rassembler en deux groupes, le premier se rapporte aux individus, le second à l'organisation.

Conditions propres aux individus

- En premier lieu, il faut redonner à nos élites responsables, c'est-à-dire aux citoyens compétents du cinquième pouvoir, à tous les niveaux, dans ce siècle de vie collective, le sens de l'intérêt de la communauté et du Bien public. L'époque des combinaisons, de l'anarchie, des critiques dissolvantes, de l'amour immodéré des honneurs et de l'argent est aujourd'hui révolue .

Avec l'amélioration des conditions matérielles de la vie, grâce aux multiples applications des techniques, les idées de tous les hommes ont évolué sensiblement, aussi est-il indispensable que ces élites donnent toujours l'exemple de la droiture, de la régularité et de l'honnêteté dans l'action quotidienne.

- En second lieu, et cela demandera beaucoup de temps et de compréhension, il faudra s'efforcer de réduire, comme on l'a déjà dit, au nom de l'Efficacité collective et dans toute la mesure du possible, l'influence divergente des multiples nuances de la pensée politique des citoyens de ce pays, forme particulière de l'intelligence et de l'égoïsme, mais motif essentiel de l'inefficacité collective.

Après la Révolution de 1789, après Napoléon 1er, qui avaient fait passer notre pays en un quart de siècle seulement d'un stade quasi féodal, à celui d'une France bourgeoise, artisanale et paysanne, avait été mis en pratique, quand le calme fut revenu, un système représentatif fondé sur un parlementarisme multiforme qui accentuait nos divisions internes, alors qu'il eût été normal, pour conduire un Etat et surtout pour bien le gérer, de s'efforcer de réduire ces différences.

C'est ce dernier parlementarisme qui a habitué nos compatriotes à un gouvernement d'assemblée, qui est la caricature d'une Démocratie pluraliste, système dans lequel aucune majorité ne pouvait se manifester durablement pour pouvoir gouverner normalement.

Cette forme de pouvoir politique a amené l'instabilité de la Direction de l'Etat, à une époque où justement la Société Industrielle qui commençait à se développer chez nous ne pouvait plus s'accommoder de ces méthodes.

Conditions propres à l'organisation

Il nous faut : tout d'abord trouver des formules pour que les intérêts économiques puissent s'exprimer et s'accorder avec les désirs intimes des citoyens, c'est-à-dire avec les souhaits politiques ; attacher, ensuite, une importance particulière au futur, c'est-à-dire à un Plan prospectif d'action qui permettra de définir les grandes lignes des objectifs et les souhaits à réaliser, dans un ordre à préciser par le pouvoir politique.

Si notre pays veut donc véritablement embrasser cette Société Industrielle qui exige à la fois la permanence, la persévérance et l'Efficacité de l'action, il doit abandonner un système parlementaire multiforme, puis accepter un système représentatif où les conceptions d'une majorité de citoyens puissent se manifester clairement pour pouvoir aboutir à des réalisations effectives.

L'exemple de cette situation nous est souvent donné par les Anglo-Saxons ou les Germains et, pour y parvenir, il suffit avant tout de rendre chez nous le vote de tous les citoyens obligatoire, pour que le parti des abstentionnistes ne soit pas celui qui permette à une minorité agissante, de détenir trop longtemps le pouvoir de l'Etat.

Pour qu'il en soit ainsi, il faudra encore que les élections générales soient séparées par une durée d'au moins quatre ans pour limiter l'abstention par lassitude de l'électorat, comme cela s'est passé souvent chez nous, même récemment.

Dans une démocratie élective véritable, le respect de la minorité doit être impératif, car la règle de la majorité pervertit la manière dont est posé le problème et la règle de la majorité n'est possible que pour des problèmes d'importance secondaire.

Les questions importantes ne doivent dépendre, dans un parlement, que d'une majorité responsable et avertie, c'est-à-dire composée de citoyens compétents, responsables et surtout bien informés des conséquences des options choisies.

De même on peut observer que l'élection du Président de la République au suffrage universel peut présenter de ce point de vue de graves inconvénients si le candidat ne possède pas, à un niveau très élevé le sens de l'Etat, et présente son programme sous forme démagogique, car la vérité économique, souvent impopulaire, risquerait de compromettre son élection. Il en serait aussi de même s'il intervenait à tous propos dans la gestion de l'Etat, car son rôle n'est pas de flatter l'opinion par des interventions démagogiques propres à faire sourire, par exemple en prenant le parti de défendre certains salariés, car là n'est ni son rôle ni sa fonction.

Alors, maintenant, il faut nous refuser à être, malgré nous, ou de plein gré, divisés, catalogués en une multitude de nuances diverses, classés en blancs, en jaunes, en rouges, en verts, en bleus, en pour, en contre, en moitié moitié.

Seuls, les bien placés, tireurs de ficelles y gagnent, honneurs, bonnes places, souvent malgré leur incompétence dissimulée sous leur faconde. Notre peuple est bien fatigué de toute cette gabegie nauséabonde, conséquence de divisions sans nombre et factices.

Ne croyez pas cependant, amis lecteurs, que l'ordre avec un O majuscule soit nécessaire, la marche au pas relève de la discipline de la caserne qui heureusement, pour le soldat, n'est que passagère.

Ce qu'il faut à notre pays, c'est avant tout un gouvernement qui gouverne déjà au mieux des seuls intérêts de la Nation et, pour qu'il puisse correctement le faire, il faut que la pensée politique de la population se cristallise et s'exprime au niveau de l'Etat dans un ensemble politique, sous deux formes seulement pour que le gouvernement puisse être assuré de la stabilité indispensable à l'action et à la persévérance de l'effort, étant entendu, cependant, que la minorité sera toujours respectée comme il vient d'être dit.

Mais si cette forme d'expression de la pensée paraît satisfaisante pour la pérennité de l'action, encore faut-il qu'un courant majoritaire se manifeste dans l'assemblée représentant les tendances politiques et que celui-ci soit cependant compréhensif, c'est-à-dire tolérant pour l'autre partie qui est l'opposition, car la fonction de cette dernière est importante.

Elle est même fondamentale dans un régime de ce genre et elle doit être d'aiguillonner, de surveiller l'action de la majorité, de la critiquer avec sagacité et lucidité.

Mais cette nécessité impérative entraîne pour l'opposition l'obligation d'un programme précis, sensé et complet sur l'action politique, programme qui constituera l'assise d'un futur gouvernement de remplacement.

C'est dans une opposition de ce genre que se manifestera la perspicacité et l'Efficacité de la Démocratie pour qu'elle puisse être qualifiée d'intelligente.

C'est en procédant de cette façon et de cette façon seulement que, dans notre pays, on parviendra à réconcilier la politique avec l'économique, c'est-à-dire la pensée politique avec la gestion, ou encore l'homo politicus et l'homo économicus, tout en laissant au premier la responsabilité d'un Etat, garant de la vie collective et fondement de cette Démocratie Intelligente.

Pour aboutir à cette situation idéale, il faudra encore que les participants à l'action économique, en s'élevant au-dessus de leurs préoccupations personnelles résultant de leurs activités, s'intéressent aussi à la politique et que les hommes politiques apportent une attention soutenue aux problèmes économiques.

C'est ce souhait qui doit conduire les citoyens compétents, membres des divers corps intermédiaires indispensables à la société moderne et participant au cinquième pouvoir, à s'élever au-dessus des intérêts qu'ils sont censés représenter, pour les accorder avec ceux de la société communautaire, conséquence de l'application des sciences et des techniques.

Ce sera la seule façon pour que les Corps intermédiaires remplissent leurs fonctions et que la collectivité entière en tire Profit.

b) Suggestions pour l'organisation pratique

On a souhaité ci-dessus que notre pays soit doté d'une structure administrative régionale et quand les divisions correspondantes auront été précisées, et malgré la difficulté de ce problème, il faudra réunir un ensemble de représentants qui permettront de traduire, dans chacune d'elles, à la fois les désirs des différentes nuances de la pensée politique des habitants et les incidences économiques auxquelles elles ne manqueront pas de correspondre. Quelles que soient alors les nuances librement exprimées par les habitants, il faudra que les représentants choisis soient d'abord persuadés de la nécessité d'une saine gestion des affaires publiques, car elle seule peut conduire à l'Equité grâce à l'Efficacité du travail en intégrant dans le fonctionnement de l'Etat, à l'époque de la Société Industrielle, à la fois le pouvoir économique ou quatrième pouvoir de l'Etat moderne et le pouvoir technique ou cinquième pouvoir.

Dans ces conditions, il est possible de suggérer quelques idées au sujet de la manifestation des désirs politiques et des réalités économiques.

Manifestation des désirs politiques

La stabilité du gouvernement étant indispensable à l'Etat, surtout dans un régime où le pouvoir de décision découle du peuple, par l'intermédiaire de représentants élus, celle-ci ne pourra être obtenue que si les nombreuses nuances de la pensée politique des habitants sont réduites, comme déjà dit, à deux options principales, ce qui est seulement le bon sens et la leçon de l'expérience. Ainsi, dans ces conditions, le fonctionnement de la démocratie sera rendu possible et la démocratie sera une démocratie qui pourra être qualifiée d'intelligente.

- La première nuance, nécessairement majoritaire, assurerait au pouvoir exécutif de l'Etat, toujours choisi parmi les représentants de cette pensée politique, au niveau national, le soutien permanent et durable d'une majorité nécessaire à la pérennité de la Direction du Pays et à son action globale, étant entendu que cette majorité aura l'esprit large tout en étant tolérante vis-à-vis de la minorité.

- La seconde nuance constituerait le cadre d'une opposition loyale et constructive, étant entendu aussi qu'un choix judicieux des objectifs à atteindre, grâce à un Plan prospectif d'action, aura été établi préalablement, avec l'accord des différentes parties de la population qui collaborent à l'activité économique.

Le problème important qui découle de ces suggestions est de savoir comment ramener à deux tendances principales les conceptions politiques multiples des citoyens de ce pays

On peut alors suggérer la solution suivante :

Jusqu'à présent, notre Démocratie élective était fondée sur la structure départementale, rien n'empêcherait de la maintenir, puisque nous en avons l'habitude, pour élire des représentants qui feraient partie de conseils régionaux dont le rôle cette fois serait double :

- d'abord, adapter les lois de l'Etat, dans des domaines constitutionnellement limités, aux caractéristiques propres des habitants de chacune des grandes régions humainement et économiquement homogènes et qui seront établies dans le cadre d'une décentralisation administrative mesurée de ce pays ;

- ensuite, proposer aux habitants de chacune de ces régions l'élection de représentants nationaux dont le nombre serait proportionnel à l'importance de la population ; le nombre de candidats à chaque siège serait obligatoirement et constitutionnellement réduit à deux ou à trois au maximum, afin de permettre la manifestation de certains courants peu importants mais indispensables à la démocratie (en général : les extrêmes ). On peut alors remarquer que, avec une solution de ce genre, la coupure de notre pays en deux blocs, redoutée avec juste raison par certains, serait évitée puisque la libre manifestation des diverses nuances de la pensée de nos libres citoyens serait toujours respectée au niveau régional et que la formation du courant majoritaire au niveau de l'Etat serait encore le résultat de vote libre de tous les habitants.

On doit cependant observer que la division de la pensée politique des citoyens de notre Etat en deux tendances, même de forces presque équivalentes, ne sera pas un obstacle à la Démocratie, à condition que le respect de la minorité soit assuré dans une tolérance de bon aloi et que, dans le même temps, le vote soit rendu obligatoire pour que la Démocratie soit intelligente afin que le parti des abstentionnistes ne dénature pas le système de représentation des citoyens, en laissant à une minorité sectaire et étroite le pouvoir de direction de l'Etat pendant de longues années .

Le parlement élu de cette façon devra évidemment s'adapter à une époque où la discussion est surtout d'ordre technique et recevoir les avis des spécialistes des diverses questions dont il a à débattre, avant d'approuver ou de rejeter telle ou telle proposition, et cette remarque entraîne de renforcer les moyens d'information dont disposent les parlementaires.

L'assemblée politique ainsi constituée à l'échelon national serait à la base du contrôle du pouvoir exécutif ; elle assurerait son orientation et serait responsable des choix d'ordre économique.

Certains, craignant les variations et les violences rencontrées avec l'assemblée unique que nous avons déjà expérimentée au cours de notre histoire fertile en changements, lui adjoignent une seconde assemblée, le Sénat, dont le mode d'élection différent de celle chargée de représenter la pensée politique des citoyens, permet de parer à ces inconvénients,

Cette dernière disposition n'est cependant pas très économique, car elle entraîne des dépenses particulièrement lourdes pour le budget de l'Etat.

Pour tenir compte cependant des réserves manifestées par beaucoup de nos compatriotes à l'égard de l'assemblée politique unique, on pourrait adjoindre à l'assemblée définie ci-dessus une autre qui serait aussi élue en même temps et de la même façon, mais dont les citoyens électeurs devraient, par exemple, être âgés d'au moins quarante-cinq ou cinquante ans et qui pourrait constituer une sorte de conseil des anciens dont le rôle serait d'examiner et d'amender, si besoin est, les décisions politiques de la première assemblée.

Cette deuxième assemblée pourrait siéger dans les locaux du Sénat actuel et devrait délibérer des textes établis par la première assemblée en les acceptant ou en les refusant dans les moindres délais.

Il faudra également que les diverses élections s'effectuent au suffrage majoritaire qui permet, seul, la formation d'un courant prédominant de pensée dans les assemblées régionales et nationale, alors que la représentation proportionnelle, sous prétexte d'égalité, paralyse pratiquement n'importe quel gouvernement, quelle que soit sa tendance.

A cet ensemble, il conviendra d'ajouter une Cour arbitrale pour remédier aux diverses et légitimes oppositions ou conflits entre les différents participants cités.

Les diverses assemblées mentionnées, de caractère politique, à l'échelon régional devront surtout avoir des pouvoirs strictement et constitutionnellement limités, pour qu'elles ne puissent jamais prendre des décisions générales qui concerneraient l'ensemble de la Nation, décisions qui sont réservées à ses représentants politiques au niveau national.

Ce principe général posé, on peut estimer que la solution suggérée ne pourra pas mettre en danger la vie de notre pays et son indépendance, car elle vise seulement à le mieux administrer, dans la diversité de nos concitoyens, par delà le découpage administratif départemental hérité de notre Révolution de 1789.

Peut-on d'ailleurs aujourd'hui parler de séparatisme dans notre pays à l'heure des voyages intercontinentaux et des atterrissages sur la lune ?

Cette idée elle aussi est périmée !

Le but de ce chapitre était seulement de prouver l'importance qu'a aujourd'hui pour le devenir de notre pays, et des autres d'ailleurs, un fonctionnement aussi amical que possible des relations internes, pour nous faire vivre ensemble et sans heurts, car, si nous avons besoin d'un peu, mais d'un peu seulement, d'anarchie, juste ce qu'il faut pour donner un goût à la vie, nous avons surtout beaucoup besoin d'Efficacité à l'époque de la Société Industrielle.

Manifestation des réalités économiques

La manifestation des désirs politiques ne pouvant plus aujourd'hui s'effectuer sans qu'il soit tenu compte des réalités économiques, il est indispensable que la représentation Politique soit bien informée pour savoir ce qu'il est possible de faire et ce qui ne l'est pas.

Cet état de fait amène la création d'assemblées de caractère économique, technique et social aux trois niveaux qui existeront avec le nouveau découpage administratif suggéré ci-dessus : cantons, régions, nation.

Le rôle de ces assemblées, à ces différents échelons, sera celui d'un conseiller technique des assemblées politiques correspondantes et l'on peut déjà observer que ce sera à l'assemblée économique, à l'échelon national, de définir par exemple la proportion du produit national qui pourrait être affectée au budget de l'Etat.

On pourra souhaiter que ces assemblées, en particulier aux deux premiers niveaux cités, ne soient pas trop nombreuses afin d'éviter à la fois les palabres et des frais de fonctionnement importants.

Ces diverses assemblées devront être aussi en rapports étroits et confiants avec les services du Plan prospectif d'action, afin d'établir les diverses variantes aux nombreux problèmes économiques et sociaux entre lesquels, finalement, le pouvoir politique de la région et de l'Etat devront choisir.

Ainsi, pourront se manifester, au grand jour, les quelques façons de voir des différents intérêts économiques, sociaux ou d'autre nature, puisque les diverses assemblées devront d'abord rassembler puis amalgamer et représenter, les nombreux intérêts matériels ou moraux des nombreuses entités économiques de la Société moderne, qui constituent le cadre obligatoire de la civilisation technique et matérialiste de l'époque.

Au sujet du mode de désignation des membres de ces assemblées, on peut suggérer que, dans un premier temps, les représentants de ces intérêts soient nommés par leurs organisations ; plus tard, quand l'expérience aura produit ses effets, ces représentants devront être élus par leurs mandants, dans chacun des secteurs intéressés.

Il paraît aussi utile que les membres des assemblées économiques soient des citoyens déjà habitués à la vue d'ensemble des problèmes de leur compétence.

En tout état de cause, ces assemblées pourraient être composées :

- de délégués choisis par les organisations représentatives, aux échelons régionaux et nationaux, des divers intérêts économiques et en fonction de leur importance économique (organisations syndicales de salariés et d'employeurs, représentants des professions agricoles, ou commerciales et libérales, associations familiales et de défense des consommateurs, etc. ) ;

- de délégués des grandes entreprises, dont le capital appartient à la collectivité (chemin de fer, distribution d'énergie, communications, etc.), et des grands services dont l'action a une influence particulière sur l'ensemble de la collectivité (éducation, logement, communications, prévoyance, défense, etc. ).

La désignation de ces derniers délégués pourrait être bipartite, une moitié par les différentes directions, l'autre par les organisations syndicales.

Conclusion partielle

Les formules suggérées ci-dessus vont entraîner inévitablement une modification sensible du comportement des hauts responsables de l'administration chargés d'appliquer les décisions du pouvoir politique.

Alors qu'un pouvoir politique instable imposait, pour assurer la pérennité de l'Etat, la permanence des bureaux, comme on l'a déjà souligné dans la première partie de cet essai à propos du rôle du Responsable, un régime politique stable, fondé sur les principes définis ci-dessus, impose cette fois que les hauts responsables de l'administration appliquent effectivement les décisions du pouvoir de l'Etat.

Une formule de ce genre permettrait également de faire appel aux compétents exceptionnels du secteur privé, afin de remédier à la sclérose habituelle due à la sécurité traditionnelle de la fonction publique, puisque la concurrence est facteur de progrès.

L'expérience des Etats-Unis d'Amérique qui utilisent cette méthode découlant d'un régime à deux tendances prouve que ce système conduit à un fonctionnement correct de l'administration.

C'est en appliquant de semblables méthodes que la Participation des citoyens, fondement de la démocratie, restera efficace à tous les échelons indispensables à la vie moderne, à condition toutefois que chacun des représentants politiques ait une conception élevée de son devoir civique.

Mais tous ces souhaits exigent que le Pouvoir technique ou cinquième pouvoir, qui finalement est le véritable pouvoir de l'Etat à l'époque de la Société Industrielle, soit composé non seulement, comme il est normal, de citoyens compétents mais encore de citoyens qui appliquent effectivement les principes élémentaires rappelés ici.

Il ne suffit pas en effet, à notre époque, de vouloir porter le citoyen au pouvoir, il faut surtout rendre son action constructive, grâce à la compétence et à l'honnêteté intellectuelle et personnelle de chacun et au dévouement, qualités qui ne doivent pas être de vains mots, dans ce siècle de bien-être matériel où la consommation représente actuellement le seul critère du progrès.

En ramenant alors les multiples tendances des habitants de ce pays à deux courants principaux et en imbriquant le pouvoir économique dans les structures de la Direction de l'Etat, le schéma ci-dessus paraît devoir répondre aux nécessités de l'heure.

C'est encore le désir général d'Efficacité, de plus en plus marqué dans toutes les familles de pensée de ce peuple, qui demande la persévérance et la permanence de l'effort collectif qui découle de la façon dont sera conduit l'Etat, point qui va être traité maintenant.

En effet l'exemple donné par le ou les hauts responsables de l'Etat, descend jusqu'au simple citoyen et ce dernier a pu fréquemment s'en rendre compte par des interventions démagogiques, plus ou moins intempestives, de ces hauts "irresponsables".

11. Comment diriger l'Etat ?

Quant au gouvernement, pour satisfaire à la Démocratie, il peut être de forme présidentielle ou revêtir la forme dite du gouvernement d'assemblée, dans laquelle le chef de l'exécutif est soumis en permanence au jugement d'un parlement tout puissant, qui fait ou défait le gouvernement.

C'est parce que nous avons fait depuis un siècle l'expérience désastreuse de cette dernière forme, qu'elle ne peut plus être retenue aujourd'hui comme garante de l'Efficacité de notre pays. Le régime d'assemblée ne peut échapper, en effet, aux délices des multiples combinaisons personnelles des représentants politiques, combinaisons où l'attrait d'un portefeuille ministériel n'a pas été la moindre cause des trop nombreuses crises que notre pays a connues autrefois.

Forts aussi des expériences cruelles que nous avons subies avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale, nous devons nous donner des institutions telles que la vacance du Pouvoir exécutif ne puisse jamais plus résulter d'une certaine forme de contrôle politique, comme ce fut le cas dans des moments dramatiques d'une histoire nationale récente, en 1940, quand l'ensemble de notre collectivité nationale a failli disparaître dans un cahot sans nom, après une horrible débâcle militaire.

Ce sont ces faits qui ont condamné, sans retour pour beaucoup de nos compatriotes, un parlementarisme pratiqué de cette façon, sans pour autant les amener à accepter un système où il ne serait pas tenu compte de l'avis des citoyens.

C'est l'expérience subie qui devrait, même encore aujourd'hui, après presque un demi-siècle de paix, nous prouver à nous autres Français, que l'anarchie politique est le mal le plus dangereux qui menace une démocratie qui nous est chère parce que respectueuse de l'homme, être pensant. C'est pour cela que la Constitution de 1958, qui régit notre pays, est du type présidentiel avec un Président élu au scrutin majoritaire, rééligible et que depuis cette époque elle remplit son rôle.

Sans doute, le contrôle par l'Assemblée Nationale de caractère politique est indissociable de la Dignité et des libertés du citoyen, mais encore faut-il que celui-ci s'exerce sous des formes telles que la vacance, même limitée à quelques jours, de ce Pouvoir exécutif ne puisse jamais plus en résulter.

Pour qu'il en soit ainsi, c'est-à-dire pour concilier à la fois les notions d'Efficacité et de Dignité, il faut, et c'est seulement le bon sens et la logique, que le Pouvoir exécutif soit organisé à deux niveaux pour satisfaire, même à cet échelon élevé de la direction générale de l'Etat, au principe général de Centralisation de la pensée et de Décentralisation de l'action.

a) Le premier niveau

C'est celui du Chef de l'Etat qui devra être le représentant de la souveraineté populaire et de la volonté profonde de la communauté nationale, en un mot, le symbole de la Nation.

En étant à la fois l'instigateur et l'incarnation de la Nation, le Chef de l'Etat devra avoir à la fois le sens de la destinée nationale et celui d'une vision conforme à nos traditions et aux possibilités du siècle.

Son rôle sera alors de réfléchir à l'essentiel, de veiller aussi à ce que l'équilibre traditionnel entre l'industrie et l'agriculture ne soit pas trop rompu au bénéfice de la première, grâce à l'emploi sur place des cultivateurs excédentaires, sans oublier :

- ni la nécessité d'une Europe affective, (celle des régions humainement et économiquement homogènes, souhaitée dans cet essai, et respectueuse des individualités particulières des différentes ethnies qui la peuplent),

- ni les conditions nécessaires à l'établissement d'une paix mondiale.

C'est donc lui qui doit être le garant de la Politique globale de l'Etat et par là de l'Efficacité de son action.

Ces diverses conceptions conduisent alors à la présence à la tête de l'Etat d'un second niveau d'exécution qui sera celui du gouvernement et de son chef.

C'est pour ces raisons que le Chef de l'Etat, à l'époque de la Société Industrielle, doit exercer véritablement le pouvoir de décision et non le délayer, comme ne manquerait pas de le faire le Président d'un régime d'assemblée, dans les plaisirs délicieux des manigances des parlementaires pour le partage du gâteau.

C'est d'ailleurs l'abus de ces procédés démagogiques qui amène aujourd'hui un nombre non négligeable de citoyens à penser qu'un régime royaliste tempéré, comme l'est par exemple celui de l'Espagne actuelle, aux pouvoirs strictement définis, ne serait pas une mauvaise solution pour notre cher Pays qui traîne encore derrière lui, inconsciemment peut-être, la nostalgie de dix siècles de monarchie héréditaire, même si cette période s'est achevée par le meurtre de la famille royale en 1792, meurtre regrettable et probablement regretté maintenant par une très grande majorité de nos compatriotes.

C'est pour l'ensemble de ces motifs que notre pays, qui découvre tardivement les impératifs, les règles et les nécessités de la bonne gestion, doit encore faire appel plus largement à ses élites économiques ou techniques pour que celles-ci ne négligent plus la Politique qui est chargée d'organiser les rapports humains.

Celle-ci doit donc permettre dans la Liberté et non dans l'anarchie, l'épanouissement de pensées fécondes et constructives.

La politique dans ces conditions sera alors "la science des sciences ou l'art des arts" ; aussi peut-on souhaiter que nos représentants ne nous donnent plus dorénavant l'occasion de nous en désintéresser puisque le déroulement harmonieux de la vie collective en dépend.

Le régime qui permettra à la Démocratie d'être Intelligente s'appelle la Démocratie présidentielle. Il devrait nous permettre d'éviter les inconvénients que nous avons bien connus.

Malheureusement, notre pays n'est pas encore bien habitué à ce régime, qui n'est entré en pratique que très récemment dans nos institutions, car nos compatriotes ont encore l'esprit déformé par les pratiques du régime d'Assemblée et par une Information qui corrompt leur jugement à longueur de temps.

Si l'élection par l'ensemble de la population du Chef de l'Etat entraîne nécessairement l'adhésion de ce dernier à l'un des deux groupements politiques suggérés pour l'Assemblée de même caractère prévue à l'échelon national, la conséquence immédiate de cette formule est de conférer au Chef de l'Etat, élu du peuple entier, le rôle de monarque élu.

Ces pouvoirs étendus nécessiteront de sa part des qualités exceptionnelles : un civisme hors de pair, une conduite irréprochable hors de tout soupçon, car il est La France .

Il doit donc être à la fois intelligent et homme de culture capable d'entrevoir, avec l'aide de ses conseillers, les probables situations que rencontrera prochainement notre pays dans tous les domaines importants, au premier rang desquelles il devra placer l'avenir économique et les problèmes de la démographie mondiale qui sont aujourd'hui les plus importants car ils conditionnent tout l'avenir de notre Europe et même de toute la Terre.

S'il ne possédait pas en effet ces qualités à un très haut niveau, il risquerait de présenter son programme sous une forme démagogique pour plaire à ses électeurs et notre pays ne tarderait pas à s'apercevoir de son erreur, car la vérité économique et démographique a toujours le dernier mot et ne tolère pas la démagogie.

Dans un régime monarchique, comme celui de la Grande-Bretagne, notre voisine du Nord, à la fois si proche et si lointaine, les manifestations extérieures de la couronne britannique sont de tradition ancienne puisqu'elles remontent à plusieurs siècles, mais, dans notre pays, des méthodes de ce genre sont plutôt d'allure caricaturale, car elles ne font pas appel à une lointaine tradition mais au mauvais goût et, que de plus, elles caractérisent bien à la fois le gaspillage des fonds publics et la démagogie de partis politiques qui sont encore insuffisamment imprégnés du sens de l'Etat et qui cherchent seulement à plaire à la grande masse inconsciente des électeurs, au moment du renouvellement de leurs mandats.

Une fois élu, notre monarque républicain devra encore s'élever au-dessus des idées politiques de son groupe d'origine pour devenir le représentant de tous les citoyens, pour fixer les grandes lignes de la conduite des affaires de l'Etat, et non pas le représentant sectaire d'une certaine frange des électeurs, ce qui impliquera pour lui une belle dose de civisme et de conscience de ses devoirs d'Etat.

Pour que la pérennité dans la conduite de l'Etat soit aussi assurée, il ne faut pas non plus qu'il soit directement responsable devant l'Assemblée politique nationale, mais que ce soit le gouvernement dont le chef sera choisi par lui, Chef de l'Etat, qui constituera l'élément susceptible de recevoir la sanction du contrôle du pouvoir législatif, à un niveau qui ne mettra pas en danger la pérennité de la direction du Pays.

b) Le second niveau

Ce sera celui du gouvernement proprement dit, dont le rôle est à ce moment d'appliquer la politique générale définie par le Chef de l'Etat, politique qui aura reçu préalablement les conseils et les avis de l'assemblée économique qui doit être son conseiller technique.

C'est à ce niveau, et à ce niveau seulement, que le contrôle de l'Assemblée politique à l'échelon national doit intervenir, c'est-à-dire approuver ou rejeter l'action entreprise par le gouvernement, étant entendu cependant que le rejet d'un projet de décision n'entraînera sa chute que dans des cas très particuliers, quand il aura posé la question de confiance.

C'est dans la séparation des rôles du Chef de l'Etat et de Chef de gouvernement proprement dit, que réside l'Efficacité dans la Dignité et il est possible de rapprocher ce schéma de celui qui est suggéré plus haut pour l'organisation de la Société Industrielle et qui est fondé, lui aussi, sur le même principe général de "Centralisation de la pensée et de Décentralisation de l'action" (1).

(1) Dans ce schéma, le rôle du Pouvoir exécutif est semblable, toutes proportions gardées à celui qui est dévolu au Président du Conseil de gestion, dans l'Entreprise.

La politique globale de l'Etat étant définie par le Chef de l'Etat, pour qu'il soit effectivement le mandataire de la Nation, il faut, et c'est encore l'évidence, qu'il soit élu directement au suffrage universel par tous les citoyens, mais il faudra surtout qu'il le soit sur les bases d'un programme d'action nettement défini, étant entendu qu'il aura la possibilité de l'adapter au fur et à mesure de l'évolution des circonstances ou, tout simplement, si, dans l'application effective, les résultats ne correspondent pas à l'attente.

Il n'y a en effet que ceux qui ne font rien qui ne se trompent jamais.

L'application de la politique globale définie par le Chef de l'Etat, entraîne comme corollaire que le chef du gouvernement soit nommé par le Chef de l'Etat puisqu'il est chargé d'appliquer une politique générale ayant déjà reçu l'approbation nationale, lors de l'élection du Chef de l'Etat par tous les citoyens, et que le Chef du gouvernement soit donc aussi responsable devant lui.

Certains peuvent opposer à ce système les risques du pouvoir personnel, mais ce risque semble cependant assez aléatoire en raison d'une part de l'intrusion des multiples techniques dans la vie nationale, qui font que personne ne peut plus, de nos jours, ni acquérir ni dominer tout le savoir, et d'autre part de la séparation fonctionnelle entre le rôle du Chef de l'Etat et celui du gouvernement et du contrôle de ce dernier par l'Assemblée nationale de caractère politique.

Avant que toute décision soit prise, il importe donc que ce Pouvoir exécutif rassemble l'Information, qu'il la discute, qu'il évalue son importance, et toutes ces tâches complexes dépassent sans contredit les possibilités d'un seul homme.

En ce domaine, si l'intuition est utile, elle est insuffisante, seule la réflexion d'un groupe composé de compétents est possible pour l'élaboration d'une solution valable en raison de l'imbrication des multiples données nécessaires.

Si la supériorité du groupe est incontestable dans la puissance et la rapidité de la critique constructive par rapport à celle de l'homme isolé, encore faut-il que le groupe suive, dans ses raisonnements, une ligne de conduite cohérente, de nature essentiellement politique.

Avec les conceptions définies dans cet essai, la ligne de conduite globale est définie par le Chef de l'Etat, mandataire élu par l'ensemble de la Nation qui joue ainsi le rôle du fil directeur.

C'est grâce à l'association des idées et des tendances de chacun des membres du groupe de compétents qui l'entourent et des communications intellectuelles auxquelles elles donneront naissance que l'élaboration des choix pourra s'effectuer.

Ceux-ci seront facilités s'ils se définissent dans un climat de confiance, disons d'Urbanité et dans une certaine discipline des débats pour que l'intelligence du groupe puisse se manifester.

C'est donc dans cet équilibre entre les rôles fonctionnels du Chef de l'Etat et du groupe que résident la difficulté dans la conduite de l'Etat moderne, et l'Efficacité de la démocratie.

Si la direction unique n'est plus concevable en raison des conséquences mutuelles des diverses techniques, dans le même esprit, la direction collective ou collégiale, comme on l'appelle quelquefois, est, elle aussi, insuffisante, si elle n'est pas contrebalancée par un autre avis, c'est-à-dire, dans ce système, par celui du Chef de l'Etat.

Les exemples d'erreurs d'application, quand ces deux rôles fonctionnels ne sont pas suffisamment imbriqués, ne manquent pas dans l'histoire récente du monde et il n'est besoin que de rappeler l'exemple de l'Allemagne ou de notre pays avant la Seconde Guerre mondiale, ou de celui plus récent des multiples crises d'après-guerre en Europe et dans le monde, pour se convaincre, s'il en était besoin, de la nécessité, mais aussi de la difficulté de parvenir à un juste équilibre entre ces deux fonctions irremplaçables dans la direction de l'Etat moderne.

Le Chef de l'Etat, avant de prendre une décision, ne pourra qu'être conseillé par un organisme spécial, sorte de conseil du pouvoir, dont le rôle essentiellement technique serait de présenter au Chef de l'Etat les probables conséquences des diverses propositions, afin qu'il puisse prendre sa décision en pleine connaissance de cause et, dans les cas importants, il n'y a aucune raison pour que celle-ci soit collective, c'est-à-dire prise avec l'aide du gouvernement tout entier.

Pour éviter les difficultés résultant de la nature humaine (problèmes de préséance, d'attribution, de compétences et de responsabilités etc.), il semblerait intéressant que ce Conseil du pouvoir soit choisi par le Chef de l'Etat, en partie, tout au moins, parmi les membres qualifiés, spécialistes compétents des deux assemblées prévues à l'échelon national, étant entendu que ces derniers auraient un civisme hors pair et un sens élevé du bien public, qui impliquerait une indépendance intellectuelle absolue.

Ainsi, les liaisons entre le Pouvoir exécutif et la représentation politique seraient facilitées, tout en permettant à la démocratie d'être non seulement Efficace mais surtout Intelligente.

Il est un dernier point qui doit être abordé, c'est celui de la Défense Nationale.

Dans la solution où le Chef de l'Etat est l'élu de tous les citoyens, celui-ci, en période de crise, aura le redoutable devoir de disposer de la force de Dissuasion nucléaire de notre Pays, puisqu'il est l'élu direct et le représentant au plus haut niveau de notre Nation.

Dans le chapitre qui sera consacré ci-après à cette obligation de défense, encore malheureusement nécessaire en raison des "Volontés de Puissance et de Domination"de toute nature qui continuent à se manifester de par le monde, on dira, avec la structure du Pouvoir exécutif décrite ci-dessus, que la décision d'emploi de l'arme de Dissuasion nucléaire va conférer au Chef de l'Etat un rôle stratégique qui avait pratiquement disparu depuis cent ans de l'histoire de notre Pays.

Il faut en effet recourir aux exemples fournis par nos Rois ou nos Empereurs, au cours du millénaire passé, pour retrouver l'action directe du Chef de l'Etat dans la conduite des armées.

Comme celui-ci, aujourd'hui, ne disposera que de quelques minutes pour décider de notre avenir, le lecteur pourra être persuadé, sans qu'il soit besoin d'insister, de la gravité de ses décisions, puisqu'il connaît, mieux que quiconque, l'exiguïté de notre hexagone ; aussi pourrons nous seulement espérer, pour lui et pour nous, de ne pas être jamais placés dans cette situation.

Remarquons enfin que le mandat du Chef de l'Etat, élu par la Nation, doit avoir aussi une durée supérieure à celui de l'Assemblée politique, à l'échelon national, pour assurer la continuité de la stratégie du Pouvoir exécutif (1).

(1) Il apparaît avec l'expérience qu'un délai de sept ans non renouvelable serait le mieux approprié.

Mais cette disposition impose de remédier à l'éventuelle et probable opposition, qui ne manquera pas de se produire, entre la tendance politique du Pouvoir exécutif et celle de l'Assemblée nationale, après le renouvellement de cette dernière dans le courant du mandat du Chef de l'Etat.

C'est alors qu'intervient la personnalité humaine du Chef de l'Etat.

Haut représentant de la Nation, il se doit d'infléchir, si besoin est, la politique de l'Etat dans le sens de la variation de la pensée reflétée par la nouvelle Assemblée nationale.

S'il a cette qualité, la durée différente des mandats du Chef de l'Etat et de l'Assemblée nationale ne sera pas un inconvénient, mais au contraire un avantage car l'Etat ne sera pas soumis à des fluctuations politiques diamétralement opposées, qui ne manqueraient pas de se produire si les durées des mandats étaient identiques.

Cependant, dans le cas où il se révélerait une incompatibilité politique absolue entre le Chef de l'Etat et l'Assemblée nationale renouvelée au cours de son mandat, il doit pouvoir constitutionnellement la dissoudre et procéder, dans un délai restreint, à de nouvelles élections.

Si l'Assemblée est réélue dans le même esprit, c'est le Chef de l'Etat qui cette fois doit se démettre et se présenter devant le pays avec le représentant de la majorité de l'Assemblée nationale, chacun élaborant un programme politique et économique d'action qui permettra à la volonté nationale de choisir, démocratiquement, son représentant au niveau le plus élevé.

Espérons cependant que cette situation ne se produira pas car, pendant ce temps, le pays serait soumis aux effets désastreux des passions politiques qui couvent toujours dans ce pays latin.

Pour éviter encore la vacance possible du pouvoir exécutif en cas de disparition prématurée du Chef de l'Etat, pour quelque cause que ce soit, il est indispensable que la Nation élise, en même temps que lui, un remplaçant qui serait choisi seulement par lui. En effet, il est nécessaire que ce remplaçant applique la même politique et il faut convenir que ce sera difficile, en raison même de la nature variée des hommes, qui donc alors peut être mieux placé que le Chef de l'Etat, lui-même, pour apprécier les qualités et la pensée intime de son éventuel remplaçant ?

L'institution d'une vice-présidence assurerait ainsi, sans à-coups et automatiquement, la continuité de l'Etat et éviterait une nouvelle élection qui, dans notre pays, ne manquerait pas d'amener de nombreux candidats à vouloir encore "se sacrifier pour notre bien à tous," tout en créant un climat passionnel incompatible avec l'Efficacité.

En faisant élire un vice-président qui serait en communion de pensées, puisqu'il aurait été suggéré par lui, le Chef de l'Etat serait soulagé dans une tâche qui devient de plus en plus écrasante, en raison même de l'étendue des obligations, puisque, dans ce système, c'est lui qui dirige la politique globale du pays.

L'élection d'un vice-président serait aussi un bon moyen de mettre au courant le successeur, elle jouerait alors le rôle de l'hérédité propre au système monarchique.

Dans cette optique, le vice-président pourrait avoir pour mission essentielle de réfléchir aux grands problèmes actuels et au devenir du Pays en se préparant aux fonctions que, peut être, il serait un jour amené à remplir.

Il conviendrait encore de prévoir une Cour constitutionnelle et des procédures de conciliation et d'arbitrage permettant d'harmoniser, autant que faire se peut, les relations entre le Pouvoir exécutif, gardien de l'unité nationale et garant de l'Efficacité collective, et les nouvelles entités régionales, garantes, elles, de la Dignité des individus, grâce aux adaptations qu'il sera constitutionnellement possible d'apporter aux lois et règlements de l'Etat dans chacune de ces régions.

Ce sera alors aux spécialistes de préciser, dans le détail, ce canevas dont le seul but est d'associer les hommes entre eux, compte tenu de leur individualité.

Si l'élection du Chef de l'Etat au suffrage universel va, sans contredit, dans le sens de la Société Industrielle, c'est-à-dire de l'Efficacité, et si elle permet également à la Nation d'exprimer son jugement souverain, on doit aussi remarquer que les consultations par trop fréquentes du corps électoral par le moyen des élections ou du référendum, dans un grand pays comme le nôtre où la magie du verbe a une influence profonde, sont néfastes à la santé morale et à la bonne gestion .

Il convient en conséquence de fixer constitutionnellement la durée à respecter de façon impérative entre les différentes élections nationales, régionales ou locales.

Le mode de consultation populaire par référendum n'est possible que dans un pays aux dimensions réduites ou quand l'idéologie politique laisse l'ensemble des citoyens dans un calme relatif, ce qui manifestement n'est pas le cas de notre peuple, qui, de par ses ascendances latines, est sensible à la parole.

De plus, quand il s'agit d'organiser notre Etat et à plus forte raison l'Europe dans un nouveau cadre, il faut bien reconnaître que, la grande masse des citoyens et même des élites étant incompétente sur ces points particuliers de droit, ces problèmes ne peuvent relever que d'une longue étude, sanctionnée par l'ensemble de nos représentants politiques à l'échelon national, qui ne pourront se décider seulement qu'en connaissance de cause.

Toutefois, rien n'empêcherait de soumettre au jugement de la Nation, par référendum, la solution retenue par l'Assemblée politique au niveau national pour la construction de l'Europe, de cette Europe des régions humainement et économiquement homogènes qui semble désirée, actuellement par la majorité de nos compatriotes.

Le fonctionnement des organismes décrits ci-dessus repose en grande partie sur le dévouement, le civisme et la compétence des Corps intermédiaires, qui constituent de nos jours l'armature du véritable pouvoir qu'est le Pouvoir Technique, à l'époque de la Société Industrielle.

Il suppose également que les Partis politiques, indispensables à l'expression de la pensée, changent leurs méthodes, qui ont conduit souvent les libres citoyens de notre collectivité à se désintéresser des problèmes politiques qui pourtant les concernent au premier chef.

Pour qu'il en soit ainsi, il suffit que la loyauté pénètre l'esprit de leurs responsables et que le civisme guide leur action, pour que celle-ci se conforme à l'intérêt de la collectivité nationale, et non pas à celui d'une communauté partisane .

C'est en particulier le choix entre la facilité immédiate et la facilité future ou celui de l'action constructive et l'inaction, qui doit séparer maintenant les grandes nuances de la pensée des citoyens. Ce choix étant essentiellement politique, c'est à lui principalement que doivent se référer maintenant les différents courants d'opinion au lieu de perpétuer des oppositions stériles et des querelles idéologiques inefficaces.

12. Conclusion

Depuis la fin de la seconde conflagration générale, c'est-à-dire depuis cinq décennies, chacun de nos compatriotes peut constater que notre pays a probablement plus changé dans cette période que dans les cent cinquante ans précédents. De sous-peuplé et de sclérosé à l'intérieur de frontières économiques hermétiquement closes, voici enfin notre cher pays, après avoir remédié partiellement à sa sous-population chronique, lancé dans la compétition économique moderne.

En étant, de plus, un partisan actif de la concorde internationale et d'une Europe débarrassée de ses conceptions nationalistes étroites, dues aux manifestations dépassées des "Volontés de Puissance et de Domination", il peut comparer maintenant les résultats de deux systèmes politiques

- le premier fondé sur une démocratie parlementaire multiforme s'est achevé par une débâcle sans nom en 1940,

- le second de type présidentiel avec contrôle démocratique est en vigueur depuis quelque temps et fait preuve d'une meilleure Efficacité, même si tout n'est pas parfait et si, en particulier, le vote de tous les citoyens n'est pas encore rendu obligatoire pour que la démocratie puisse être qualifiée véritablement d'Intelligente, en évitant ainsi à des minorités sectaires et agissantes de trop perpétuer leur idéologie vis à vis de leurs compatriotes minoritaires

La gestion de l'Etat à l'époque de la Société Industrielle exige à la fois la permanence de l'action et la persévérance dans l'effort. Les résultats souvent négatifs obtenus par le parlementarisme multiforme ont convaincu la majorité des citoyens des lacunes d'un système qui s'est montré, au fil des temps, incapable de répondre aux problèmes de l'époque.

On pourrait cependant encore améliorer notre régime actuel en prévoyant, comme aux Etats-Unis, un vice président élu aussi au suffrage universel dont la fonction serait de remplacer en cas de décès, par exemple, le Chef de l'Etat.

C'est vers un renforcement du régime présidentiel que doivent se diriger nos élites, en adaptant notre règle de vie politique à la rigueur de gestion appelée par la Société Industrielle.

C'est alors l'ensemble de ces remarques qui amène à penser que, aujourd'hui, dans n'importe quel domaine, les responsables, les élites ou les cadres de la Nation qui constituent l'armature du pouvoir technique, à tous les échelons, doivent posséder non seulement les diverses connaissances techniques dispensées par l'Instruction, mais aussi d'autres qualités assurées, cette fois, par l'Education, pour que leur action s'effectue au bénéfice de la communauté.

Le développement sans borne des techniques conduit finalement la Société de ce siècle à un simple choix entre le bien et le mal, et leurs diverses applications doivent faire prendre conscience aux dirigeants de leurs responsabilités particulières vis-à-vis de leur communauté nationale.

Il convient donc d'associer à l'instruction technique, quelle qu'elle soit, l'éducation, le civisme, et la culture générale, pour que chacun des dispensateurs de ces techniques soit capable d'agir, au-delà de sa spécialité, pour le Bien Public.

C'est en effet cette technicité très poussée des problèmes d'ordre économique et de leurs implications financières, qui les rendent inaccessibles, en raison de leur complexité croissante, à la grande masse incompétente et à la plupart, malheureusement, de nos représentants politiques. Ainsi est-il nécessaire de faire appel aux élites de la Nation, jouissant du privilège de l'éducation et de la culture, privilège qui leur fut accordé par la participation financière de tous.

Ce réveil des esprits supérieurs, enfin intéressés à la chose publique et à la vie en commun, imprégnera l'exercice des techniques d'un caractère plus humain. Et puisque la vie moderne ne peut que dépendre de ces diverses techniques, pourquoi ne pas demander à ceux qui les possèdent de mettre à la disposition de cette vie publique leurs connaissances et leurs talents d'organisation, pour en éloigner l'ignorance des uns et l'incapacité des autres ?

Ne sont-ils pas amenés, dans l'exercice de leurs fonctions quotidiennes et à tout instant, à associer l'homme à la machine, la technique à la vie courante, les hommes entre eux ?

C'est parce qu'ils sont habitués, de par leurs pratiques professionnelles, à promouvoir le travail collectif, qu'il est désirable qu'ils s'occupent enfin de cette vie publique, qui doit être un judicieux équilibre non seulement entre l'Efficacité et la Dignité mais aussi entre l'Equité et l'Urbanité.

Si ces élites entrent comme membres à part entière dans les Assemblées de caractère politique ou économique proposées ci-dessus, ces représentants, en pleine connaissance de cause, pourront remplir un rôle efficace à condition, toutefois, de renoncer à toute démagogie et de régler leurs avis et leurs choix sur l'Equité et l'Efficacité.

Ce sera une bonne façon de mettre à jour la pensée politique et d'empêcher la vie technique du siècle de s'éloigner de l'homme, c'est-à-dire finalement de réconcilier la Politique et la Gestion, l'homo politicus et l'homo économicus, tout en faisant de l'Equité la condition impérative de l'Efficacité.

On ne peut donc que souhaiter que notre peuple mette sur pied d'urgence cette organisation régionale pour que l'Etat coordinateur d'une Nation, unie mais multiple dans sa diversité, rende aux régions, ensembles économiques et humains homogènes, le pouvoir d'administrer et de gérer leurs intérêts propres, tout en tenant compte des intérêts collectifs de l'ensemble et d'une unité nationale, aboutissement de mille ans d'efforts et qu'il importe par dessus tout de conserver, comme garantie absolue de la Dignité de chacun.

Carrefour d'éléments de civilisations diverses lentement assimilées au cours des siècles, notre pays est non seulement le plus européen des peuples, mais aussi la symbiose ou l'intégrale de l'Europe. Latin, germanique, normand, basque, catalan, celte, provençal, corse, il est uni, malgré sa diversité, par deux mille ans d'histoire, par la centralisation unitariste habituelle de nos différents régimes politiques, mais il l'est aussi par son amour de la liberté et son goût de l'individualisme.

A la fois national et européen, il se doit maintenant d'être Efficace, grâce à un nouveau cadre adapté à l'époque nouvelle de la technique, cadre qui doit lui permettre de conserver sa Dignité tout en assurant un meilleur équilibre des niveaux de vie entre tous les citoyens que permet enfin aujourd'hui la Société Industrielle.

Celle-ci, grâce au travail Efficace et rentable résultant de l'association féconde du Travail et des Moyens Techniques dans un Capitalisme à accession communautaire fondé sur la Concertation et la Participation, nous permettra de vivre en harmonie, les uns avec les autres, à l'époque de l'an 2000 d'abord dans notre France Industrielle, Efficace et Européenne puis dans notre Europe de l'Economie moderne, de l'Esprit, de la Tolérance, de l'Efficacité et de l'Equité, telle celle souhaitée ici.

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