L'application des principes généraux cités dans la première partie de l'essai, comme fondements d'un humanisme moderne ou d'un nouvel Art de Vivre susceptible de convenir à la forme nouvelle d'activité humaine, entraînée par la Société Industrielle, suppose également une organisation de l'Etat telle qu'elle soit établie sur des institutions facilitant la conciliation entre l'Efficacité d'une organisation collective et le respect de la Dignité de l'homme.
Si le travail est un moyen, c'est l'homme qui en est la fin, et l'être humain en ce siècle n'est pas seulement un producteur, encore moins un produit ou une marchandise au sens industriel de ces termes, il est surtout appelé, à l'époque de la Société Industrielle, à vivre avec ses semblables dans un cadre organisé, indispensable au déroulement de sa vie quotidienne de citoyen.
Les principaux domaines de cette vie journalière ont déjà été examinés et présentés sous l'angle d'une certaine philosophie pragmatique, en somme d'une conduite simple, où l'Efficacité de l'action de l'homme a été considérée comme un principe essentiel, parce que nécessaire à la réalisation effective d'une Equité, étendue à toutes les couches de la population.
Ce sont ces quelques remarques qui précisent les relations qui existent naturellement entre la politique, dont le rôle est d'ordonner les rapports humains, et l'économie qui est chargée, elle, de subvenir aux besoins matériels des hommes.
Cette vision de la vie pratique des citoyens entraîne, comme suite impérieuse, un fonctionnement harmonieux des relations humaines, qu'elles soient nationales ou internationales.
Les premières, impliquent la participation directe de chacun à l'établissement des règles chargées de garantir la cohabitation de tous les membres de la collectivité, et les secondes supposent l'abandon définitif des Volontés de Puissance et de Domination d'un Etat sur un autre, en raison de la puissance destructrice des armes modernes.
Il n'est donc pas étonnant, dans ces conditions, que la politique se rapporte aux institutions chargées d'organiser les rapports humains et que la haute politique, elle, s'applique aux combinaisons variées dont est capable l'esprit dans tous les domaines et en particulier dans celui des Relations Internationales. (1)
(1) Louis Madelin (1871-1956), historien français, rapporte dans son histoire du Consulat et de l'Empire que Bonaparte, futur empereur et créateur de notre administration, affirmait que "Si la politique était la conciliation des intérêts et le calcul des combinaisons, la haute politique, elle, n'était que le bon sens appliqué aux grandes choses".
Dans ce chapitre consacré à l'organisation de notre Etat, il ne s'agira que de politique intérieure, c'est-à-dire de la participation des citoyens au bon fonctionnement de l'Etat.
Sans cette participation, en effet, on glisserait bon gré mal gré, vers une société à réglementations paperassières de bureaucrates et de techniciens où il ne serait pas plaisant de vivre, car l'individu, être pensant, serait abaissé au rang d'un simple numéro matricule, en devenant rapidement la proie de manoeuvriers habiles.
Pour échapper à cette situation, il est donc indispensable que tous les habitants, hommes et femmes de tous les pays, prennent part à la gestion des affaires publiques, mais ils ne pourront le faire que si le cadre dans lequel s'exerce leur activité est assez restreint pour qu'ils restent en contact les uns avec les autres, à la portée de sentiments et d'idées qu'ils puisent dans leur qualité d'homme et dans le milieu géographique et le climat spirituel dans lesquels ils vivent.C'est cette dernière contastation qui fait toucher du doigt l'obligation de créer, en particulier pour notre pays où les routines séculaires d'un pouvoir central étatique se sont imposées jusqu'à devenir une seconde nature, des échelons intermédiaires adaptés aux particularismes psychiques de telle ou telle population, enracinés depuis plusieurs siècles sur telle ou telle portion du terroir national.
L'objet de ce chapitre est alors de suggérer pour notre peuple, association d'hommes libres marqués des influences ethniques des anciennes provinces aux origines diverses, compte tenu des expériences du passé, un mode d'organisation de la vie collective différent de celui que nous avons connu jusque là.
Cette nouvelle forme d'Etat, patrimoine ou bien commun à tous les citoyens, devra être telle qu'elle pourra conférer aux activités de ce pays l'Efficacité de l'action, fondement d'une Equité effective, tout en garantissant à la fois l'Urbanité des rapports humains, c'est-à-dire la Dignité et la Liberté de chacun de ses citoyens, qui sont encore, à l'heure présente, une conséquence d'une unité nationale qu'il convient de maintenir par dessus tout, comme garantie suprême.
Le rôle de la politique dans une société humaine est alors de régler les rapports entre l'Etat et les Citoyens et ceux des Citoyens entre eux.
Dès l'origine, les sociétés politiques, c'est-à-dire les cadres institutionnels dans lesquels se déroule la vie commune après la stabilisation des peuplades qui, de leur stade de nomades, devinrent sédentaires, remontent surtout à l'histoire du peuple grec dont le destin a présidé à la civilisation des peuples de l'Europe occidentale qui en ont recueilli l'héritage.
L'étymologie du terme Polis dont dérive le mot moderne de Politique désignait chez les grecs, à cette lointaine époque, la cité grecque, (environ sixième siècle avant Jésus-Christ), non pas en tant que ville avec ses murailles, ses monuments et ses habitations, mais en tant que petit Etat indépendant et autonome situé au milieu de quelques bourgs campagnards. Il se rapportait alors au fonctionnement de la vie commune de l'époque, c'est-à-dire de la vie civique, et le mot de politique au sens où on l'entend aujourd'hui n'a rien perdu de sa signification première.
La Grèce antique était marquée, comme notre pays et l'Europe, par l'influence marquante de la mer proche qui pénètre le pays en des golfes profonds, accentuant ainsi l'effet du relief qui favorisait déjà l'autonomie des cités et, comme chez nous, l'individualisme des habitants. De plus, la mer élargissait les limites et la Grèce trouvait grâce au commerce des ressources complémentaires, ce qui favorisait un intense brassage des populations.
En s'ouvrant à la mer, le peuple grec, trop serré sur un sol pauvre, se lance dans l'aventure de la colonisation. Dès le 7 ème ou le 6 ème siècle avant Jésus-Christ, il se répand en tous sens, de la mer d'Azov à l'embouchure du Nil, des rives de l'Hellade à celles de l'Italie ou de la France méditerranéenne et même à celles de l'Espagne.
Comme disait Platon, tout le monde barbare se couronnait d'un rivage grec.
Les colonies grecques fondées, notamment dans l'Italie méridionale et en Sicile (1), entretenaient des liaisons étroites avec leurs métropoles en échangeant leurs produits en donnant ainsi naissance, dès ce moment, à un impérialisme commercial inévitable (2).
(1) Ce fut la Grande Grèce
(2) Fondé sur une économie libérale, il rappelle, deux millénaires avant l'Europe, l'impérialisme démocratique de la Société occidentale et en particulier celui de l'Angleterre où les conditions économiques et géographiques étaient voisines et où l'esprit d'Entreprise fut aussi très marqué, plus tard, par l'apport des peuples nordiques.
Les Grecs fondent ainsi des régimes politiques divers et font appel, au cours des siècles suivants, tantôt au pouvoir personnel d'un seul homme (Tyrannos), tantôt au pouvoir de plusieurs (oligarchie) .
Mais le plus souvent, en raison de leur individualisme et de leur répugnance à obéir à un seul, ils faisaient dépendre ces pouvoirs du contrôle de représentants élus et ils ont transmis à l'humanité les principes d'un régime politique qui, par la suite, s'appellera démocratie, c'est-à-dire gouvernement du peuple par le peuple.
Ce régime cependant, admettait encore à ses débuts l'esclavage, qui était courant dans l'Antiquité, en vertu de la conception selon laquelle le travail manuel est indigne de l'homme libre, qui ne doit se consacrer qu'aux arts et à la défense de la cité. Il résultait de ces conceptions que certains individus étaient la propriété d'autres hommes et contraints de travailler pour leurs maîtres, tout en étant exclus de la vie publique (1).
(1) Le christianisme a fait disparaître rapidement cette situation en Europe occidentale mais le droit de propriété d'un individu sur un autre a subsisté même très longtemps en Afrique et en Russie jusqu'au dix-neuvième siècle. (Le servage ne fut supprimé en Russie qu'en 1861 seulement.)
La Grèce avait hérité de l'esclavage probablement sous l'influence des civilisations de l'Orient, mais celui-ci, cependant, ne conduisait pas toujours à une exploitation systématique de l'homme et l'esclave pouvait être assez facilement affranchi, ce qui ne fut pas plus tard le cas à Rome où les esclaves étaient regroupés en troupeaux serviles.
Quant à la forme économique utilisée, elle était d'essence libérale et capitaliste. Mais cette forme, toujours conquérante, en étant encadrée par une organisation hiérarchisée était alors fortement influencée par le sens du Bien Public et les diverses cités grecques firent ainsi l'expérience des diverses formes possibles d'Etat.
A Athènes, cité des muses, du commerce, de la science et des arts, la démocratie amenait le peuple à se gouverner lui-même (autonomie) et à rendre la justice ; à Sparte, en revanche, dotée d'un régime plus aristocratique, l'Etat avait un aspect surtout militaire et le citoyen restait toute sa vie à son service et soumis à son contrôle (c'est ce qu'on appelle encore de nos jours un régime spartiate).
Mais les luttes pour la suprématie ou l'hégémonie (déjà) s'engagent entre les deux cités rivales, Athènes et Sparte, aidées chacune par leurs cités alliées, et ces guerres, dues au patriotisme local, c'est-à-dire à l'amour de la Liberté et de l'Indépendance, débouchèrent, il ne pouvait en être autrement, sur la désunion des cités grecques qui devinrent la proie des Macédoniens et d'Alexandre.
Seules, des religions panthéistes, mythologies sans dogme avec leurs oracles, leurs sanctuaires et leurs jeux, les plus célèbres étaient les jeux oOympiques, imprimaient des liens communs entre les habitants, mais ces religions se montrèrent insuffisantes pour le maintien d'une cohésion politique dans la lutte toujours renouvelée, de l'homme contre ses semblables.
Plus tard, la puissance de Rome a pu vaincre la Grèce par les armes, mais la victoire appartint finalement aux vaincus puisque les vainqueurs s'imprégnèrent de leur esprit.
Si les Romains, peuple de conquérants, ont contribué dans une faible mesure aux progrès des sciences, ils furent néanmoins de remarquables bâtisseurs qui s'inspirèrent assez largement de l'architecture et de la sculpture grecque, des soldats valeureux qui n'hésitaient pas cependant à utiliser des mercenaires, et des administrateurs avisés.
Leurs expériences leur permirent de gouverner et d'exploiter les richesses des peuples conquis et d'élaborer les éléments juridiques d'une future civilisation de l'Europe fondée sur la loi écrite
Sous la violence des assauts successifs des tribus germaniques qui ignoraient la jurisprudence romaine et qui étaient venues de l'Est, poussées elles-mêmes par les Slaves ou les Asiatiques de l'Extrême-Orient, miné d'autre part par l'apport de nouvelles forces créées par la morale du christianisme, l'empire romain se décompose, les moeurs se dépravent, mais il s'ouvre aussi, peu à peu, à l'espérance d'un au-delà éternel, propagée par la religion du Nazaréen.
D'après elle, le monde d'ici-bas, périssable et précaire, n'est pas le vrai monde car le véritable, c'est celui de la cité céleste, et l'homme sur la terre n'est qu'un voyageur sans bagages qui vit dans l'attente de ce paradis.
Dès son origine, cette conception se heurte à la longue tradition païenne d'après laquelle l'empereur romain, nommé au début par le Sénat, a fini par se faire passer pour le fils des Dieux auxquels, selon une légende accréditée par le peuple, une filiation sanguine le liait et au nom de laquelle il gouvernait.
Il incarnait l'Imperium, c'est-à-dire la souveraineté.
Les fondements extra-humains de la future monarchie du Moyen Age de grâce divine doivent leur existence, probablement, à ces conceptions.
L'antagonisme entre l'ancienne Rome païenne et le nouveau monde chrétien était total. Les Chrétiens, n'admettant pas cette souveraineté d'origine païenne, s'exposèrent aux persécutions sanglantes des Empereurs ; ils ne reconnaissaient en effet que l'autorité de leurs évêques parmi lesquels le Pape, évêque de Rome, qui ne tarde pas à s'imposer comme chef suprême de l'Eglise, et celle-ci a fini par se définir comme une société de fidèles animés d'une même croyance et d'un même idéal religieux.
Sa double mission était d'assumer l'unité du monde et de propager la même et unique foi parmi tous les hommes, sous la direction et l'autorité du souverain pontife, représentant direct du Dieu unique, hostile au polythéisme païen.
Pour parvenir à ses fins, la papauté s'appuie progressivement sur sa force militaire propre et sur l'alliance des puissants de l'époque.
L'histoire de la propagation de cette croyance dans l'empire romain, et dans les différents Etats qui lui succédèrent, montre que, malgré la foi intense qui animait toutes les populations d'alors, naquit une opposition de plus en plus ouverte entre le pouvoir temporel, représenté par un empereur ou un roi, et le pouvoir spirituel. Ces antagonismes qui se répercuteront sur tout le Moyen Age n'étaient autres que la conséquence des "Volontés de Puissance et de Domination" propres à chacun et qui étaient dans la nature des choses, puisque les deux pouvoirs, le temporel et le spirituel, se réclamaient tous deux à titre égal de l'autorité divine.
Un examen rapide de ces deux réalités - monde matériel et monde spirituel - permet de constater aujourd'hui que tous les hommes se trouvent toujours contraints de vivre, dans une société civile, en dehors de leur communauté spirituelle, et que cette double nécessité a donné naissance à deux pouvoirs, l'un d'ordre spirituel, l'autre d'ordre politique. Le problème pour les hommes d'alors, et pour les Chrétiens en particulier, consistait à concilier, d'une part leur soumission à un pouvoir civil, roi ou empereur, et leur obéissance à leur foi, d'autre part.
Il va sans dire qu'en raison de la nature de l'homme, il est difficile de réunir dans une synthèse ces deux options, on le voit encore aujourd'hui dans certaines contrées. L'imbrication intime de ces deux formes d'autorité dans les esprits et leur coexistence extérieure est ainsi à l'origine de la conception des deux monarchies, l'une d'origine céleste d'essence spirituelle et supranaturelle, fondée sur Dieu, roi des rois, qui règne sur tous et dont le représentant direct sur terre est le Pape, successeur du premier Apôtre, l'autre temporelle, donc d'essence terrestre, incarnée par un roi ou un empereur. Le conflit entre ces deux pouvoirs, comme il était fatal, ne tarda pas à éclater et remplit tout le Moyen Age.
Avec le recul du temps, n'est-il pas alors possible aux hommes du vingtième siècle d'interpréter d'une certaine façon la phrase célèbre du Christ, comme certains l'ont déjà fait "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu"
Ne voulait-il pas affirmer, simplement, qu'il fallait séparer, dès cette époque, le domaine spirituel du domaine temporel ? Sans doute, en raison des principes moraux qu'elle fondait, la nouvelle religion devait influencer le pouvoir des Etats, en raison des abus fréquents commis à ces époques lointaines par les puissants, mais Lui, dans sa vision de l'avenir du monde, pouvait penser aux temps lointains, où tous les hommes, étant instruits, ne pourraient concevoir qu'une séparation complète des deux domaines spirituels et temporels.
S'il est toujours souhaitable que le pouvoir de l'Etat s'inspire de ces principes moraux qui, en dernière analyse, sont simplement ceux de l'humanisme, il n'en est pas moins vrai que, à l'époque, le sage et bienfaisant principe de la séparation des pouvoirs civil et religieux n'était pas encore mûr .
Il a fallu en effet attendre prés de seize siècles en Occident chrétien, pour voir se réaliser, après de nombreuses difficultés, son application alors que les pays musulmans avec le Coran en restent encore, même aujourd'hui, à ne pas séparer le pouvoir civil du pouvoir religieux et c'est cette imbrication qui parait être la meilleure explication du retard des populations arabes dans le développement d'une civilisation technique conséquence de la Société Industrielle (1).
(1) Comme il a été déjà souligné dans ce chapitre "Population" et qu'il en sera question, plus loin, dans le chpitre "Relations intrenationales".
Mais après cette longue période de maturation, le sage et efficace principe de séparation de l'Eglise et de l'Etat a permis dans les deux derniers siècles, un développement économique prodigieux dans les pays Occidentaux où la religion n'était plus imbriquée dans le pouvoir politique de l'Etat, comme ce fut le cas par exemple dans les pays catholiques et mieux encore protestants.
En revanche, les pays musulmans en sont restés, à cette époque cruciale de la croissance matérielle, à cette ancienne disposition et il en est résulté un certain assoupissement qui n'a fait que croître au cours des siècles pour aboutir aujourd'hui à une situation matérielle insuffisante, voire malsaine, pour toutes les couches de leur population. Celle-ci actuellement est très mal ressentie par les populations musulmanes qui envient à l'Occident son modernisme et sa puissance économique, d'où les amertumes actuelles vis-à-vis de l'Occident mais dont le colonialisme européen n'est nullement responsable. En effet ces populations ne doivent pas oublier non plus qu'elles furent aussi colonialistes, en imposant, par exemple, après l'hégire, et par la force, l'Islam, à toute l'Afrique du Nord, de l'Egypte au Maroc, alors sous domination, à l'époque de l'empire chrétien gréco-oriental de Byzance, successeur de l'Empire Romain (1).
(1) l'Ere de l'Islam débute en 622 de l'ère chrétienne, date à laquelle Mahomet s'enfuit à Médine et qui est à l'origine du calendrier musulman.
Si les pays musulmans n'ont pas évolué comme ils auraient du le faire, à qui la faute ? sinon à ceux qui les gouvernaient, c'est-à-dire à eux mêmes et non pas à l'Occident qui s'initiait à l'activité industrielle naissante, alors qu'il n'en était pas de même dans les pays soumis au Coran.
L'exemple du Japon est d'ailleurs bien là pour confirmer ce raisonnement puisque c'est seulement en 1867, que ce dernier s'est lancé à corps perdu dans cette nouvelle forme de l'activité humaine permise par la Société Industrielle, et que l'on en voit les résultats seulement aujourd'hui, c'est à dire près d'un siècle et demi après.
Si l'autorité du Pape s'est imposée aux fidèles chrétiens dans un délai assez rapide, en raison de la nature spirituelle du message divin, en revanche celle du pouvoir temporel a mis beaucoup plus de temps à s'affirmer dans des Etats européens à peine sortis des désordres provoqués par la décadence de l'Empire Romain et par l'invasion des peuples de l'Est (germaniques ou asiatiques).
Comme l'autorité du Pape fut reconnue assez rapidement dans les différents pays de l'Europe, le pouvoir temporel des princes s'est appuyé à son tour sur la papauté qui, par son prestige, pouvait le consacrer. Petit à petit, un homme puissant de l'époque, de telle ou telle provenance, s'est imposé comme chef de la société civile ou temporelle, c'est-à-dire comme empereur ou comme roi , plus tard encore, à son tour, il fut considéré comme mandataire de Dieu dont il tirait sa souveraineté. Son autorité affermie, le roi, Chef de l'Etat, s'est efforcé de se libérer de la dépendance dans laquelle le tenait le pouvoir spirituel de la papauté et l'histoire est remplie de ces luttes voilées ou brutales entre le Chef de l'Etat, empereur ou roi, et la papauté.
Lentement, au Moyen Age, la Chose publique ou la Res publica devient l'affaire des puissants. Ainsi, à l'extrémité de l'Europe, le roi de France rassemble autour de lui, par des liens de féodalité, par la force, les alliances, voire par des liens nuptiaux, les territoires de ce pays. Suzerain suprême de tous les seigneurs (le pouvoir du menu peuple des Serfs était nul à l'époque), le roi est maître de ses vassaux, il est le dépositaire de la souveraineté de par la grâce de Dieu et par la fidélité des seigneurs, son domaine est celui de la terre de France, inaliénable en principe. Premier serviteur de l'Etat, il se confond avec lui et devient ainsi progressivement le Chef du pouvoir central. Entre ses mains se réunissent les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, et les intérêts collectifs de l'ensemble de ses sujets se confondent avec les siens propres, tout en étant en même temps le serviteur de la Chrétienté représentée par le Pape qui le sacre solennellement.
Après la fin du Moyen Age, s'impose cependant, peu à peu, la notion des deux domaines parallèles pour le spirituel et le temporel, qui ne manquent pas de s'opposer. C'est ainsi que, vers 1530, Henri VIII d'Angleterre, pour éviter tout risque de ce genre, fait voter par le parlement l'Acte de suprématie qui fait du roi le chef de l'Eglise d'Angleterre et enlève au Pape tout pouvoir religieux. En France, la proclamation de l'Edit de Nantes en 1598 par Henri IV, roi protestant devenu catholique par réalisme politique, souligne la coexistence chez nous de deux pouvoirs séparés. La décision du Roi de France en faveur des protestants marque une étape importante dans la lente prise de conscience de l'existence d'un pouvoir dont la volonté s'affirme contre l'autorité du Pape, représentant de la société religieuse catholique. Elle place ainsi un jalon sur la voie de l'émancipation des prérogatives de l'Etat français hors du domaine de l'église catholique, c'est-à-dire sur la voie d'une sècularisation qui s'amplifiera, dorénavant, de plus en plus.
Au cours de cette période pendant laquelle le roi asseyait le pouvoir de l'Etat qu'il incarnait, il se heurtait à l'opposition et à la résistance de nombreuses seigneuries. Il n'est que de rappeler à ce propos, les démêlés et les luttes de la royauté contre les grands seigneurs, toujours liés par des liens de vassalité, pour montrer que le Pouvoir Central de l'Etat Français, qui était le défenseur à la fois des intérêts personnels du roi et des intérêts collectifs de ses sujets, ne s'est pas imposé sans difficulté.
Et comme le Roi devait tenir compte, lui aussi, de la nature égoïste des hommes, ses sujets, il a été contraint de concéder des avantages à la noblesse, couche supérieure de la population, et au clergé, et a été amené à maintenir le système hérité de la féodalité dont il était le premier bénéficiaire. Il y ajoutait certains privilèges comme les exemptions d'impôt, dont était exclue la bourgeoisie naissante, et ce sont ces sources d'inégalités entre ses sujets qui ont provoqué, à la suite d'une crise économique et pour une large part, la Révolution française de 1789.
En effet, dans le siècle qui précède cette Révolution, de nouvelles idées ont fait leur chemin, en Angleterre d'abord, sous l'influence du protestantisme moralisateur, en France ensuite, puis en Allemagne, avec le siècle des lumières, celles de la raison. La monarchie absolue fondée par Henri IV et véritablement incarnée par Louis XIV n'est plus acceptée comme un dogme. Le groupe de l'Encyclopédie, avec Diderot et d'Alembert, esquisse des progrès de l'esprit humain. Le despotisme éclairé, conçu comme un gouvernement autoritaire appliquant des théories modernes pour le plus grand bien des sujets, apparaît en Prusse avec Frédéric II ; malheureusement commençait alors dans notre pays, le phénomène de dénatalité qui s'est révélé, dès cette lointaine époque, comme particulièrement néfaste pour notre devenir.
Peu à peu, en se sécularisant, l'Etat rompt le lien qui l'avait relié à la divinité, et les fondements d'une société reposant sur un consensus tacite d'essence religieuse, état de fait auquel présidait le roi, sont remis en cause. Avec les nouvelles idées, la société apparaît comme régie par un contrat entre les individus, et de divine, la monarchie devient constitutionnelle et au gouvernement de l'Etat doivent être appelés les représentants de l'ensemble des citoyens et tout d'abord, à côté des nobles et du clergé, la bourgeoisie et les autres, rassemblés dans le tiers Etat.
L'Etat moderne des Français est né et désormais le règne de la loi succède au pouvoir d'un seul.
En proclamant devant la loi l'égalité des citoyens en abolissant les privilèges des nobles et du clergé remplacés par le droit commun et en sécularisant aussi le domaine propre de l'Etat, en le dégageant des puissances spirituelles d'essence religieuse, la Révolution de 1789 posait les fondements de l'Etat moderne.
A la place d'une société d'ordres prenait naissance, à l'aube de la Société Industrielle, une Société de Classes, qui subsiste encore de nos jours et qui devrait être, elle aussi, remplacée par celle qui résultera des conceptions définies ici (1).
(1) Celles-ci pourraient se résumer de la manière suivante : "Les hommes ne sont pas des adversaires mais des partenaires".
Dans le même temps, notre Révolution mettait aussi en application le principe électif hérité de l'antiquité grecque, de la doctrine protestante (1) et de la constitution anglaise, en chargeant les citoyens eux-mêmes, par l'intermédiaire de représentants élus, de s'intéresser à la Chose publique devenue ainsi, le Bien commun de tous et non plus le fait du roi seul.
(1) D'après elle, le pasteur est l'élu de la paroisse et non consacré par le Pape.
Ce Bien commun ne dépendait donc plus, du moins théoriquement, de l'arbitraire de tel ou tel homme puisque le gouvernement devait respecter la loi écrite, définie par une charte ou une constitution, émanation de la majorité des citoyens, et qui liait le Gouvernement.
Mais, face au danger extérieur, dès 1792, la Révolution Française est contrainte de resserrer fortement le pouvoir centralisateur de l'Etat français et d'accentuer le processus unificateur déjà très largement amorcé par la royauté. C'est ainsi qu'en face de l'ennemi, en 1792, apparut dans son sens actuel, pour la première fois, le mot de Nation prononcé à Valmy par Kellermann pour enflammer ses troupes, une centralisation rigide s'est alors établie sur ce pays, d'autant plus facilement qu'il en avait déjà, avec nos rois successifs, une solide habitude, puis avec les Jacobins, et Napoléon 1er qui l'amenèrent presque à son état actuel .
C'est cet unitarisme qui a imprimé sa marque profonde, non seulement au pouvoir central et à l'administration de notre Etat, mais aussi à la mentalité des habitants de la France et qui tempère, comme on va le voir ci-après, l'individualisme outrancier de nos compatriotes (1).
(1) Cet individualisme découlait probablement de notre ascendance paysanne et de la difficulté des communications intérieures dans ce pays, le tout joint à la dureté des conditions matérielles de vie qui prévalaient à l'époque et qui faisaient que chacun pensait d'abord à soi. On pourra aussi se rapporter à ce qui est dit à ce sujet dans la Première partie de l'essai à propos de la Nation et de l'Etat.
Quoiqu'il en soit, cette représentation élective, fondement de la Démocratie, a revêtu, finalement, une forme excessivement pluraliste (ou encore multiforme), si bien que le gouvernement, émanation de la pensée librement exprimée de nos compatriotes, était très souvent dans l'incapacité de prendre une décision quelconque, ne voulant mécontenter personne (1).
(1) On peut alors affirmer au sujet de cette forme de Démocratie pluraliste qu'elle ne peut s'appliquer que dans des pays qui sont déjà parvenus à un certain niveau de développement intellectuel et économique, donc politique. Aussi est-il préférable, même dans ces pays, de lui donner en même temps, pour qu'elle soit plus efficace, une forme majoritaire, comme l'Angleterre y est arrivée bien avant nous. (On pourra lire dans le chapitre consacré aux Relations Internationales la partie consacrée aux données de l'histoire de la Grande-Bretagne qui se rapporte à cette question.
Pour mieux expliquer cette situation, il suffit de se rapporter aux caractéristiques propres de notre pays qui découlent comme on va le voir de l'histoire et surtout de la géographie.
On a souligné dans la première partie de ce livre, à propos de l'examen des notions d'Etat et de Nation que c'était la facilité des transports qui avait eu l'influence la plus marquante sur les formes de société.
En effet, depuis des temps immémoriaux, deux types de société ont cohabité sur un même espace géographique.
C'est d'abord la société agricole qui remonte aux premiers âges de l'humanité, puis la société artisanale et négociante qui est à l'origine de cités qui se sont développées à proximité d'une voie d'eau fluviale ou maritime, dont la présence facilitait l'échange des produits, grâce à des transports par des bateaux, mieux adaptés que la voiture tirée par des chevaux.
Le type de société agricole est fréquent en Europe Occidentale, et on le rencontrait chez nous avec ses aspects habituels, caractérisés par des transports terrestres malaisés et lents qui réduisaient les échanges à peu de chose, et qui amenaient les populations, alors paysannes en majorité, à se grouper en villages, le plus souvent grâce à un idiome commun, autour d'un château fort qui les protégeait des incursions belliqueuses de leurs voisins ou des pillages d'envahisseurs, ce qui était fréquemment le cas à l'époque, par exemple avec la soldatesque anglaise pendant la guerre de Cent Ans.
Ainsi, peu à peu, s'est d'abord établi puis développé le régime féodal où les liens de fidélité personnelle étaient prépondérants pour assurer la cohésion d'une société qui a revêtu, inévitablement, le type militaire et où la discipline permettait à l'autorité du seigneur de descendre jusqu'au paysan.
Avec la société monarchique qui lui succède tout naturellement, le problème n'a pas changé. Le Roi, le plus puissant des seigneurs, est propriétaire non seulement de la terre mais aussi des hommes, ses sujets. Progressivement pour se faire respecter et obéir, le Roi crée une armée dont le rôle s'étend à tout le territoire contrôlé par le pouvoir royal. Pour parfaire son emprise, une vaste administration est adjointe à la noblesse pour appliquer les décisions royales concernant le pays, et peu à peu, le Roi incarne la Nation et l'Etat.
Pour couvrir les frais correspondants, une fiscalité qui devient rapidement très lourde est créée, et, comme il est logique, la structure mise en place pour assurer ces diverses fonctions est centralisée pour que les décisions royales descendent aux différents niveaux de l'exécution. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que la soumission hiérarchique de type militaire propre à l'organisation féodale, ait influencé fortement l'administration royale en étant aussi, comme on vient de le dire, la conséquence de la difficulté des communications, donc des échanges. On doit observer qu'il est alors normal que la forme centralisée du Pouvoir royal, pouvoir exécutif de l'Etat à cette époque, ait permis de créer une Nation telle qu'elle se définit encore aujourd'hui. (1)
(1) C'est la formule royaliste qui en quarante rois a fait la France. Il n'est pas étonnant dans ces conditions que la politique de puissance des Etats soit le reflet de la géographie.
Quand, en revanche, les transports étaient plus faciles, comme en Angleterre, grâce à la présence de la voie d'eau comme cela se rencontre au voisinage de la mer ou à proximité de fleuves, le négoce va être à la base de l'activité en entraînant la création de villes importantes et d'une société dont les rapports humains ne seront plus ni de fidélité militaire ni de dévouement personnel, mais d'autres formes de relations, qui vont nécessairement découler des contacts entraînés par le négoce. En effet, en raison d'échanges commerciaux nombreux et variés, les hommes de ces régions vont être amenés à voyager fréquemment, à connaître d'autres lieux et à ouvrir leur esprit à la connaissance des autres. Par la force des choses, ils seront conduits à souscrire des accords, à signer des compromis ou des engagements, c'est-à-dire des formes de relations binaires, qui ont trouvé d'ailleurs leur consécration dans l'expression : être de commerce agréable.
Ce sont ces rapports qui ont amené, peu à peu, les populations concernées à pratiquer, sur le plan politique, un régime qui s'apparentait à la démocratie, même si, officiellement, leur régime était toujours la monarchie héréditaire, c'est-à-dire une forme différente de celle qui était habituellement rencontrée, dans un espace dépourvu de transports faciles.
La commodité des transports a eu encore une autre conséquence. En effet, les populations n'ont pas tardé, puisqu'elles pouvaient trouver aisément par le commerce les produits agricoles dont elles avaient besoin, de ne cultiver que ce qui était rentable, c'est-à-dire ce qui était le mieux adapté aux conditions climatiques locales. Pour régler alors leurs dépenses de nourriture, elles ont développé l'artisanat, ce qui leur a facilité, par ailleurs, l'acquisition d'une façon de penser propre à la Société Industrielle.
Après l'invention du chemin de fer, dans ces mêmes pays, les populations rurales, pour les mêmes raisons de facilité des transports, ont abandonné rapidement la polyculture pour se consacrer à une monoculture plus rémunératrice.
En résumé, on peut concevoir que c'est sûrement la qualité des transports qui a eu l'influence la plus marquante sur le développement économique.Quand ils étaient commodes, il en est résulté un commerce important qui a conduit d'abord à créer une monnaie puis un système bancaire, et surtout une forte marine qui permettait au négoce de s'étendre à l'ensemble du monde.
Ces deux types principaux de société ont existé simultanément chez nous, mais comme la population agricole était très largement majoritaire, ce sont les caractéristiques de la société agricole qui ont prévalu et qui ont influencé notre système politique, qu'il soit monarchique, impérial ou républicain, avec une caractéristique essentielle qu'il a tirée du système d'allégeance personnelle propre au système féodal et dont la centralisation est la conséquence principale. On peut alors remarquer, dès l'abord, que la société négociante s'applique mieux que celle d'origine agricole à la Société Industrielle.
En effet, dans celle-ci, l'importance des accords est primordiale et, comme l'activité résulte de l'action simultanée de plusieurs individus oeuvrant dans la même direction, la société commerçante, qui a l'habitude des accords ou des compromis, c'est-à-dire d'une certaine forme de démocratie, est mieux adaptée que la société agricole, à condition toutefois qu'une direction commune puisse être acceptée et conservée.
A l'habituelle centralisation rencontrée chez nous, quel que soit le régime politique de notre Etat, il faut ajouter, en raison de la prépondérance de la population d'origine rurale, un individualisme très prononcé qui trouve sa source probablement dans les très dures conditions d'existence de cette population, pendant toute la période qui a précédé la mise au point d'un machinisme agricole bien adapté, c'est-à-dire pendant des millénaires. Avant cette époque, en effet, la masse de nos agriculteurs ne disposait que de ses bras et d'outils rudimentaires pour travailler le sol et en récolter les fruits, à la "sueur de leur front".Chacun devait alors se débrouiller seul pour vivre, et c'est probablement cette difficulté de l'existence de nos ancêtres agriculteurs qui a fait des habitants de ce pays des individualistes forcenés.
On peut d'ailleurs remarquer que cette ascendance paysanne, et nous en sommes fiers, se retrouve dans toutes les réactions de notre peuple, d'autant plus que notre système d'enseignement a toujours été proche de l'univers rural. Les valeurs populaires, proverbes, fables du grand La Fontaine, goût du travail bien fait, ont constitué jusqu'à ces dernières années les fondements d'une morale simple, sur laquelle reposait notre société.
A côté des causes géographiques de l'individualisme des populations de ce pays, il en existe encore d'autres : les premières se rapportent à l'exercice du droit de propriété, les secondes à l'amour du verbe.
- Au sujet du droit de propriété, la Révolution de 1789 l'a sacralisé à l'excès aux yeux d'une population d'origine paysanne qui n'en avait jamais bénéficié au cours des siècles passés, aussi il a fortement contribué à renforcer, dans notre pays, un individualisme qui n'avait déjà que trop tendance à s'imposer.
- Au sujet de l'amour du verbe qui découle, semble-t-il, de nos ascendances latines (1), on peut observer que, à certaines doctrines qui font appel à cet amour de la parole, s'ajoute aussi celle d'imposer ces doctrines aux autres, tout en leur masquant les conséquences économiques inévitables.
(1) Il n'est que de voir le plaisir de nos beaux parleurs à s'écouter.
A cela, il faut ajouter le plaisir de la discussion et de la contradiction qui fait partie de notre intimité. La confrontation des idées, les oppositions de pensée même violentes, loin de nous intimider, nous égaient et on peut encore ajouter que le goût du dénigrement national est un de nos plaisirs préférés.
Compte tenu de ces caractéristiques, il est banal de constater que chaque habitant de cette portion de terre située à l'extrémité de l'Europe a une pensée et des réactions propres, différentes de celles de son voisin, c'est-à-dire, finalement, des conceptions politiques qui n'appartiennent qu'à lui seul. En se différenciant, par des nuances subtiles, difficiles et par là incompréhensibles pour un étranger, celles-ci ont été, dès que l'idéal démocratique est apparu, il y a deux siècles, à l'origine d'un très grand nombre de théories et de partis politiques (1).
(1) On dit quelquefois, pour railler ce caractère, qu'il nous faudrait autant de partis politiques que de citoyens.
La référence à notre histoire montre la versalité de nos institutions, conséquence des caractères qui viennent d'être rappelés. Pour nous en tenir, en effet, aux faits principaux, notre Pays, depuis 1789 seulement, a connu toute une série de régimes politiques divers. Après cette date mémorable, ce fut d'abord une Monarchie constitutionnelle jusqu'en 1792, puis une première République de 1792 à 1795, un Directoire de 1795 à 1799, un Consulat de 1799 à 1804, un premier Empire de 1804 à 1814, une première Restauration de 1814 à 1815, interrompue par le vol de l'Aigle pendant les Cent jours, une seconde Restauration de 1815 à 1830, une Monarchie bourgeoise de 1830 à 1848, une seconde République de 1848 à 1851, un second Empire de 1852 à 1870, une troisième République de 1870 à 1940, une République exilée et un Etat Français de 1940 à 1944, une quatrième République de 1944 à 1958, une cinquième République depuis cette date et le processus n'est probablement pas achevé. Certains de ces régimes ont disparu sous l'action de révolutions internes, conséquences d'exagérations, les autres se sont volatilisés à la suite de défaites militaires, comme ce fut le cas en 1870 et en 1940.
On peut aussi dénombrer quinze Constitutions, plus ou moins éphémères, qui peuvent être citées à l'appui de cet amour assez spécial de la liberté qui frise souvent l'indiscipline, indiscipline dont il était déjà question du temps de Vercingétorix vaincu par César (1).
(1) A ce sujet on peut observer également que notre Nation, qui puise sa source principale dans les héritages gaulois, romains ou germains, conserve toujours le travers traditionnel de la dissension au sujet de tout et de tous. Chez nous, l'unanimité ne se crée qu'en des circonstances exceptionnelles, car notre fond gaulois d'anarchie et de la haine viscérale de l'Etat refait souvent surface, sous le vernis romain et germain qui nous fut légué jadis.
Cet amas de textes inutiles est alors probablement la transposition, dans le domaine de la politique pure, de l'ascendance latine de notre peuple qui préfère la loi écrite et précise à l'empirisme anglo-saxon. Et comme, de temps en temps, il doit l'adapter à l'évolution de sa pensée, il est conduit assez souvent à le faire, quelquefois brutalement par une forme révolutionnaire, d'autres fois plus pacifiquement par changement des majorités parlementaires.
A ce trait caractéristique, il faut ajouter un certain culte de l'autorité du pouvoir central de l'Etat, résultat de son action pour la défense des petites gens vis-à-vis des exagérations des diverses castes privilégiées, et il ne faut pas s'étonner qu'il se soit souvent appuyé directement sur le peuple pour briser telle ou telle tentative divergente des particularismes locaux au cours de la très lente formation de notre unité nationale.
On peut encore ajouter que nos compatriotes ont aussi une conception assez spéciale de l'Etat. Ils ne l'aiment pas ; à leurs yeux il est tantôt un monstre dévorant qu'il est indispensable de duper, tantôt une vache à lait qu'il faut traire à merci. Trop souvent, ils sont des révoltés en puissance, toujours prêts à se faire justice eux-mêmes, dès la moindre contrainte ou obligation. Mais s'ils sont dans ces dispositions d'esprit, il n'empêche qu'ils attendent tout de lui et, s'ils le soupçonnent toujours d'être l'instrument des puissants et des nantis, le plus humble d'entre eux n'hésite jamais à demander voire à exiger de ses représentants politiques de bénéficier de telle ou telle faveur, même si la tendance de ces derniers ne correspond pas à la sienne, ce qui a pour effet de transformer ces représentants en quémandeurs professionnels, tout en étant ainsi à l'origine d'une certaine absence d'intégrité qui leur est très souvent reprochée.
La grande majorité des habitants de ce pays se réjouit aussi que l'Etat accroisse ses interventions économiques ou sociales, tout en jalousant ses fonctionnaires, mais en même temps ils se méfient de cet Etat tentaculaire, inhumain et secret, tout en s'abandonnant volontiers à son pouvoir, puisque son rôle, d'après eux, est de protéger leurs biens, de garantir l'ordre et de chasser les risques.
Nos compatriotes sont alors un curieux mélange de tranquillité et d'anarchie, de travail mais aussi de désordre politique, et tous ceux qui détiennent une parcelle d'autorité et de responsabilité sont des suspects.
Aussi n'est-il pas étonnant que ce pays ne soit pas facilement gouvernable !
D'ailleurs, toutes les réactions personnelles des citoyens vont à l'encontre de l'autorité quelle qu'elle soit, amis automobilistes, par exemple, voyez notre comportement au volant, c'est un détail direz-vous, mais c'est un défaut qui nous caractérise très bien. Chacun est prêt à utiliser sa priorité de la façon la plus stricte et la plus impérative, et à la refuser à son voisin, en le traitant de tous les termes imagés que recèle notre argot, et à considérer l'autre conducteur comme doté de toutes les tares possibles, étant entendu que cet autre conducteur, quelques instants après, réagira d'une manière semblable vis-à-vis d'un autre. Ce même compatriote, dans le même temps, se confondra en politesses pour s'effacer devant quelqu'un à la porte d'un ascenseur ! ... Allez donc y comprendre quelque chose ...!
Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que notre peuple ne soit pas facile à diriger et que la moindre crise politique tende rapidement à devenir une crise de régime, voire de constitution.
Seuls jouent encore certains réflexes de prudence, conséquences de notre vieille histoire et de notre civilisation, qui permettent une certaine stabilité à un moment où justement la Société Industrielle exige une marche sans heurts, grâce à des mécanismes bien huilés.
Façonnées, comme on l'a dit ci-dessus, par des siècles d'individualisme, voire d'égoïsme, nos conceptions économiques sont d'allure défensive et se satisfont fort bien d'un Etat fort et centralisé, qui évite aux élites intermédiaires de faire preuve d'initiative et de prendre des responsabilités, tout en leur offrant le délicieux plaisir de la critique stérile et permanente, qui constitue, pour eux, un délassement agréable et quotidien.
Il était aussi entré dans les habitudes, comme il est normal dans un régime de démocratie, que le pouvoir exécutif qui est l'organe central de la direction de l'Etat soit choisi, en partie du moins, parmi les représentants des tendances majoritaires des motivations des citoyens, ainsi pouvait-on tenir compte des pensées politiques des habitants. Mais l'expérience a prouvé, chez nous, que le pouvoir exécutif, choisi théoriquement dans un courant majoritaire de pensée, ne l'était pas en réalité, puisqu'il dépendait, suivant les circonstances et les époques, de la cohabitation plus ou moins éphémère de tendances, peu ou prou organisées dans des partis politiques qui reflétaient, dans une certaine forme de pluralisme démocratique et dans un régime de démocratie parlementaire, les multiples attitudes de la pensée exprimée par le vote libre de notre peuple.
Ce n'est pas trahir la vérité d'affirmer que, avec cette manière de concevoir le pluralisme, il était difficile de réunir une majorité capable de soutenir le pouvoir exécutif, si bien que nous avons vu, avec cette forme de démocratie parlementaire à la française, ce pouvoir se dissoudre dans un ensemble de marchandages et de compromis qui débouchait inévitablement sur des oppositions stériles de pensées propres à perpétuer l'anarchie, aboutissement fatal de l'instabilité du pouvoir exécutif.
C'est sans doute la grande diversité des attitudes politiques de nos représentants qui n'a pas permis au principe majoritaire de s'appliquer loyalement, et qui a entraîné par ricochet les simples citoyens, membres de notre collectivité, à se désintéresser de la chose publique, lassés par une politique pratiquée de la sorte et qui jetait le discrédit sur nos représentants et par là sur le parlementarisme lui-même. Tous ces hauts responsables politiques se sont bien gardés de nous prévenir des résultats de semblables pratiques, car l'entretien de nos divisions intestines était aussi la conséquence des lointaines traditions d'indiscipline qui existaient déjà, comme on vient de le dire, quand notre pays était encore la Gaule.
Mais aujourd'hui, les temps ont changé.
Il faut surtout que nous soyons bien gouvernés puisque les affaires de l'Etat, qui sont aussi les nôtres, ont une influence marquante sur notre prospérité personnelle. Un humoriste dirait : créons donc une école dont il faudra obligatoirement sortir pour devenir député ou ministre .. Mauvaise plaisanterie certes, car des classes, des catégories, des chapelles, des mafias, nous n'en avons déjà que trop ! Et il n'est pas sûr que notre collectivité y trouverait son compte. Une école de ce genre conférerait peut-être une éloquence verbeuse mais de l'éloquence, nous en avons assez. Nous avons trop souffert de tant de palabres, de tant de discours, de tant de belles promesses.
De grâce, la paix, la coupe est pleine.
C'est seulement pour ces raisons de mauvaise gestion que l'antipolitisme est très fréquent chez nous, en étant aussi la conséquence de scandales financiers ou d'amnistie pour des représentants élus et votée par eux, sans oublier les souvenirs des préliminaires de la Seconde Guerre mondiale, dont beaucoup de nos compatriotes attribuent une très grande part de responsabilité au manque de décision et à la conduite de notre représentation politique à ce moment précis.
La conclusion à tirer de ces observations est que ceux de nos concitoyens qui se sentent attirés par la Politique doivent la pratiquer seulement par idéal et dévouement mais hélas n'est-ce pas trop demander à des hommes ! S'il en est ainsi, la Politique, chez nous, comme ailleurs, sera condamnée à la vertu, vertu qui se trouvera aussi bien d'un côté que de l'autre des formations idéologiques. Notre peuple souhaite encore que ses problèmes soient résolus à temps, au lieu de les laisser s'envenimer à plaisir, et que le niveau de vie des plus humbles soit amélioré.
Comme le nombre de ces déclassés est encore élevé, il y a là un champ d'activité pour tous.
Depuis la fin déjà lointaine du dix-huitième siècle, le but des diverses féodalités n'est plus l'éclatement de notre unité nationale, mais la satisfaction d'intérêts égoïstes grâce à la participation excessive de certains groupes de pression au pouvoir politique et surtout au pouvoir économique. Plongé récemment et rapidement dans l'action frémissante de la Société Industrielle, voici notre peuple confronté à des problèmes auxquels il n'est pas habitué : industrialisation rapide, bouleversement de structures agricoles médiévales, concurrence de pays étrangers dynamiques, etc. Il ne pourra alors s'affirmer et continuer à vivre que s'il accepte lui-même un minimum de logique dans son action, qu'il pourra atteindre plus facilement s'il accepte, lui-même, un minimum de cohésion dans cette action.
Et que réclame cette cohésion ? en vérité peu de chose ! sinon un Etat ferme dans ses directives, mais libéral pour que l'initiative individuelle soit décuplée par un Profit qui ne sera pas encaissé par quelques uns, mais équitablement réparti entre tous ceux qui ont collaboré à le créer. Il faut donc que chacun de nous acquière l'esprit de la Société Industrielle, et en particulier l'Esprit d'Entreprise, à l'image de ce qui se passe chez nos voisins germaniques, puisque l'Efficacité de l'action est la condition initiale de l'Equité chère à notre pays.
Pour répondre à l'Efficacité de l'action collective, condition première de la satisfaction des besoins individuels, il faudra non seulement recourir à l'unité de vues qui n'implique nullement que la décision relève d'un seul, mais qui découle seulement d'un commun accord établi entre gens compétents ; mais il faudra, encore et surtout, insuffler aux échelons intermédiaires l'enthousiasme indispensable au niveau de l'exécution, au moyen d'une décentralisation ou d'une déconcentration mesurée, puisque à notre époque on fait mieux les choses quand on peut les voir de près et quand on en connaît les raisons.
C'est ce que traduit d'ailleurs la formule : "Centralisation de la pensée et Décentralisation de l'action" citée dans la première partie de ce livre comme condition initiale de la bonne organisation de la Société Industrielle.
Comme, d'autre part, l'Efficacité, elle, est fonction de la taille modérée des organismes de gestion ou coordinateurs, nos structures administratives ne peuvent être repensées que dans la voie d'une certaine décentralisation, étant entendu, également que les désirs politico-économiques des citoyens pourront se manifester de telle sorte qu'ils ne troublent pas le déroulement de la vie collective nationale.
C'est pour ces raisons qu'il sera suggéré plus loin un système de représentation qui devrait permettre de faire admettre à une opinion publique avertie la nécessité absolue de l'Efficacité de l'action, condition première du progrès économique et, par là, de l'Equité dont découle également l'Urbanité des relations humaines.
C'est ce dernier besoin d'Efficacité collective qui doit amener l'Etat à être à la fois centralisateur au niveau de l'inspiration des idées générales et décentralisateur, c'est-à-dire régionaliste, au niveau de l'exécution, pour que la participation du citoyen à la vie collective, fondement de la Démocratie, puisse être aussi Efficace, tout en permettant à l'Equité de se manifester. Ainsi la Centralisation de la pensée jointe à la Décentralisation de l'action, gage de l'Efficacité sera, elle aussi, au service de la Dignité de l'homme.
Mais il faudra, surtout, que les responsables chargés de cette régionalisation, qui n'est pas encore entrée dans nos habitudes, fassent très attention aux dépenses supplémentaires liées en particulier, à celles de prestige ou de personnel, dépenses consécutives aux nouvelles divisions administratives et aux volontés de puissance des nouveaux Responsables qui ne doivent surtout pas oublier que c'est toujours le même citoyen électeur qui règle l'addition de dépenses de prestige, souvent inutiles.
Quant aux relations internationales, si notre Etat doit être un partisan convaincu et éclairé de l'indépendance, il doit être aussi en faveur d'une indépendance ouverte à l'association, à une association respectueuse des voisins, d'abord dans le cadre de l'Europe, puis dans celui plus vaste du monde, puisque tous les Etats ne peuvent vivre aujourd'hui que s'ils abandonnent définitivement, en raison des armes modernes, leurs habituelles "Volontés de Puissance et de Domination".
On peut encore observer que, dans un monde qui se rétrécit de plus en plus, il est difficile pour un gouvernement d'agir à sa guise et, dans la plupart des cas, il n'y a pour lui qu'une voie moyenne, qui passe par une porte étroite, si bien que les séparations classiques de la population en de multiples nuances politiques n'ont plus guère de sens aujourd'hui, surtout si les conceptions économiques d'Equité qui sont à la base de ce livre sont effectivement appliquées. Il nous faut donc essayer d'adapter notre vieux cadre politique pour asseoir, chez nous, une société nouvelle qui pourrait répondre aux besoins actuels, besoins et souhaits qui ont été définis, de près, dans l'ensemble de cet essai.
Dans ces conditions, le rôle présent des pouvoirs publics n'est plus de faire le jeu d'intérêts puissants, défendus soit par des féodalités financières, soit par des groupes de pression divers, représentant des familles idéologiques, sociales ou professionnelles, mais de coordonner et d'harmoniser la vie collective. Il leur incombe alors de le faire en tenant compte non seulement des impératifs techniques, économiques et sociaux propres à notre époque, mais aussi de l'accession progressive de la masse de la population à un certain niveau d'éducation et d'instruction, alors qu'autrefois notre population, ignorante et incompétente, ne pouvait que se laisser mener et dominer par des dirigeants mieux informés.
C'est précisément cet accroissement du savoir qui doit amener l'Etat à tenir compte, dans ses décisions relatives à l'organisation de la vie collective, non seulement de l'intérêt commun, mais aussi des différentes nuances de la pensée, grâce à une représentation sélective, fondement de la Démocratie. Dans ce domaine, la vertu du débat est essentielle car elle fait apparaître le champ du possible, étant entendu, cependant que la Participation des citoyens sera mesurée et adaptée à chaque niveau, pour que l'Efficacité de l'action collective ne soit pas entravée par des palabres sans fin.
On peut alors observer que l'application du principe majoritaire née chez nos voisins d'Outre-Manche, permettrait d'éviter chez nous cet inconvénient, en partie tout au moins, sous réserve cependant que le vote des citoyens soit rendu obligatoire, pour éviter la domination politique de minorités agissantes qui, de plus, sont le plus souvent sectaires et intransigeantes, en n'hésitant pas, si besoin, à brimer les opposants par le biais d'une fiscalité par exemple, dont le rôle n'est plus de faire payer tout le monde, mais les autres.
Actuellement, ce sont les partis politiques qui regroupent les différentes nuances des pensées personnelles et qui sont à l'origine du contrôle du pouvoir exécutif. Il est donc important que ces partis politiques canalisent l'évolution des idées, mais ils ne pourront le faire valablement que si l'opinion n'est pas pervertie par une Information qui, à longueur de journée, répandrait le doute et l'inquiétude. Ce sont donc eux en particulier qui doivent être au premier rang des défenseurs d'impératifs économiques élémentaires.
Il ne faut plus aujourd'hui que l'on puisse reprocher aux partis politiques et aux syndicats de salariés de perdre, par démagogie et incapacité, les finances publiques, la valeur de la monnaie, le respect des lois et de la morale indispensable à toute vie collective et particulièrement à une société technique qui a encore bien du mal à se définir. Alors, trêve de ces déclarations fracassantes, de ces prises de position tapageuses, de ces promesses que l'on sait ne pas pouvoir tenir, de ces slogans de nationalisation, d'autogestion et autres mythologies, qui sont aussi loin de la vie pratique que de la vérité économique la plus élémentaire qui, seule, compte.
Quand il s'agit de logements, d'écoles, de routes, de prix ou de salaires, le mal est déjà grave, mais s'il s'agit des relations entre les différentes communautés humaines, tous nos responsables doivent exclure de leur vocabulaire toutes ces rodomontades que nous avons bien connues et qui, de défis en surenchères, ont conduit par exemple les peuples de notre Europe, trois fois en moins d'un siècle, à des situations explosives et meurtrières et, par deux fois, notre patrie, à se voir arracher, inutilement, deux provinces particulièrement chères. Et le brave, le bon peuple suit toujours, surtout quand il n'existe pas entre l'Etat et la foule, qui aime toujours la violence et la cruauté, des organismes représentatifs qui temporisent, puis neutralisent ces fâcheux instincts.
Le civisme, le sens de l'Etat ou du bien public, faut-il le rappeler, correspondent à l'intérêt supérieur de la collectivité, et l'honnêteté, la rigueur de pensée, l'honneur, le courage de prendre ses responsabilités, sont aussi bien l'apanage d'un ouvrier, d'un paysan, que celui d'un intellectuel. Pour les posséder, il suffit d'avoir la foi seulement, en un mot d'avoir un idéal. Mais ces qualités, si elles relèvent de l'instruction, de l'éducation et du civisme, font surtout partie de la nature intime de l'individu. On peut donc les posséder au départ, mais aussi les acquérir et les développer.
On doit alors enseigner à la jeunesse, le sens du devoir, de la bonne humeur, de la camaraderie, de la coopération, de la franchise, de la loyauté, de l'honneur sous toutes ses formes, c'est-à-dire d'une certaine éthique. Il ne faut donc plus, en conséquence, que l'Etat laisse nos enfants exposés sans protection aux influences pernicieuses de livres de bas étage, de films infects qui leur faussent la vie réelle ou qui portent préjudice à leur équilibre moral, de disques stupides ou dangereux, de fausses idoles nées d'une publicité effrénée, d'une presse juvénile stupide ou malsaine. Quant à la presse pour adultes, elle devra elle aussi se pénétrer de sa haute mission dans le partage de ses responsabilités, dans l'apprentissage du civisme et concourir, par une pensée réfléchie et honnête, à la concorde réelle entre les hommes.
C'est pour toutes ces raisons, que beaucoup de nos compatriotes souhaitent, avec l'expérience, s'écarter des jeux politiques qui ne conduisent qu'aux mensonges et aux haines superficielles et néfastes et qui amènent inévitablement l'abus, dans un sens ou dans l'autre, ou même aux conflits ou aux guerres dont nous n'avons plus que faire. Tous ces motifs font encore que la critique systématique des actions du pouvoir politique, et non pas la critique constructive, par l'opposition politique, entraîne inévitablement, si elle n'est pas mesurée, l'anarchie de l'action.
Celle-ci ne pouvant pas être supportée facilement, particulièrement par un régime démocratique, ce sera l'honneur des partis politiques de refuser de se laisser aller à ces excès qui caractérisaient une autre époque. C'est aussi parce que les relations entre le pouvoir et l'argent sont presque inévitables, que les représentants de la pensée politique des citoyens, qui doivent être à l'origine du contrôle du pouvoir exécutif, doivent posséder toutes les qualités qui sont précisées dans la première partie de cet essai à propos du Responsable.
La première des qualités à exiger de l'homme politique, dans une société matérialiste qui maintenant est la nôtre et qui repose le plus souvent, soit sur l'argent, soit sur la volonté d'imposer à autrui des conceptions politiques ou économiques particulières, est alors le civisme.
On doit cependant observer que, depuis quelques décennies, en gros depuis la seconde conflagration générale, la mentalité de la majorité de notre population se transforme et semble accepter plus volontiers les impératifs de rentabilité propres à la Société Industrielle. A cela une raison essentielle, notre population agricole a diminué récemment dans une proportion considérable avec la mécanisation des travaux des champs et nous voici amenés, un siècle plus tard que les peuples commerçants, à nous lancer dans l'activité industrielle qui exige d'autres qualités que celles héritées de nos ancêtres agriculteurs et ruraux.
Nous ne devrons plus alors considérer la nouveauté avec méfiance et les inventeurs comme de bons plaisants, dont les trouvailles sont bonnes pour l'étranger, le terme industrie ne doit plus se confondre avec celui d'artisanat, et surtout il ne nous faut plus considérer le Profit comme un mal mais comme un bien, puisque c'est sur lui que repose toute l'activité économique.
Il est donc de la plus haute importance que sa répartition, comme il est suggéré dans cet essai, soit Equitable et ne constitue plus un motif de divisions supplémentaires, qui affaibliraient une activité économique qui est la source unique du progrès .
La participation du citoyen aux affaires privées et publiques, qui commence à être admise comme un facteur de progrès, amène aussi nos concitoyens à prendre mieux conscience de réalités pratiques, jusqu'alors quelque peu négligées. Si chacun de nous est convaincu, aujourd'hui, de la nécessité d'appartenir à un Etat prospère, puissant et actif, lui garantissant, de par la loi, la jouissance pacifique d'un niveau de vie correspondant au progrès, et sa Liberté individuelle, c'est-à-dire sa Dignité d'homme, il ne peut que convenir, presque obligatoirement, de la nécessité d'un minimum d'efficience dans tous les domaines d'activité fondée sur une responsabilité partagée par tous.
On peut certes concevoir une société idéale assurant la juste répartition des biens matériels.
Mais si l'Efficacité n'est pas la loi d'airain de cette société, la masse des richesses créées sera insuffisante et la répartition, même équitablement effectuée, ne pourra assurer aux individus qu'une quantité insuffisante de ces biens, et une philosophie de ce genre ne convient pas à la vie pratique.
Comme l'évolution de la pensée sociale fait souhaiter que ce niveau matériel élevé soit, autant que possible, le même pour tous les membres de la collectivité nationale, nos concitoyens comprennent, de mieux en mieux, que cette notion d'Efficacité est la toute première condition de cette Equitable répartition des biens d'usage. Mais comme elle dépend aussi de la taille modérée des organismes chargés de coordonner les différentes activités des hommes, tous nos compatriotes commencent à s'interroger sur la valeur de la centralisation, qu'elle soit privée ou publique, économique ou administrative.
On a montré plus haut les raisons pour lesquelles les habitants de ce pays situé à la pointe occidentale de l'Europe éprouvaient un penchant non dissimulé pour une centralisation, ce qui a eu comme conséquence la suprématie intellectuelle, économique, artistique de Paris, notre capitale depuis presque mille ans, et qui a exercé, depuis des siècles, une attirance fascinatrice sur la province, longtemps somnolente dans sa petite vie agraire et artisanale à une époque où les communications commodes étaient inexistantes. Ainsi, à la faveur de ces habitudes contractées dans un centralisme dominé par la capitale, nombre de nos compatriotes, jusqu'à présent, répugnaient à l'administration locale ou départementale trop vidée de sa substance et qu'ils jugeaient volontiers, à tort ou à raison, incapable ou soumise de trop près à l'intérêt personnel et aux petites "affaires" personnelles de leurs représentants (1).
(1) Malheureusement certaines petites affaires semblent déjà compromettre notre décentralisation et il conviendrai que les dispositions mises en place pour y remédier soient appliquées brutalement pour échapper à ces fatales possibilités.
Ce trait nous distingue d'autres pays d'Europe différents du nôtre en raison des traditions historiques ; jaloux de leurs libertés locales, libertés concrètes en face d'une liberté plus abstraite, à la française, ils peuvent peut-être nous reprocher notre goût un peu anarchique de la liberté individuelle qui est le fondement, dans notre conscience de Français, de la Dignité de l'Homme.
C'est pour tous ces motifs qu'il paraît raisonnable de transformer notre Etat excessivement centralisé en une juxtaposition de grandes entités régionales équilibrées, dont les caractéristiques géographiques, humaines et économiques, tiendraient compte de nos diversités, tout en étant homogènes du point de vue de l'économie. Ceci pourrait sans doute faciliter l'Efficacité tout en assurant, dans le même temps, la Dignité des individus, à condition toutefois d'éviter tout ce qui pourrait mettre en danger notre unité nationale qui est, justement, sa meilleure garantie, tout au moins tant que l'union de l'Europe n'aura pas encore été acceptée affectivement par tous les peuples du continent et appliquée effectivement.
Si l'un des rôles essentiel de l'Etat moderne consiste en tout premier lieu, à assurer et à garantir les droits et les devoirs du citoyen, il se trouve placé maintenant, non sans surprise, devant des solutions qu'il est chargé d'apporter à l'organisation de la Société économique moderne.
En effet, à côté de la Société politique héritée chez nous de notre grande Révolution de 1789 et qui correspondait à la bourgeoisie des villes et des grands propriétaires ruraux, s'est rapidement développée au dix-neuvième siècle une nouvelle Société économique et industrieuse, grâce au progrès technique, au développement des transports terrestres, à la croissance des échanges, et le cadre de cette société coïncidait difficilement avec les structures de l'ancienne société monarchique d'essence rurale et peu urbanisée.
C'est alors, chez nous, l'époque de la naissance de la Société Industrielle dont la force va s'accentuer et s'imposer à nous, et aussi à tous les peuples de l'Occident.
Au cours de cette évolution, de nouvelles couches de citoyens ont ainsi émergé, d'abord les industriels et commerçants qui ont voulu, eux aussi, participer à l'administration de la chose publique, ce qui d'ailleurs apportait à quelques-uns certains avantages rémunérateurs ; puis récemment, sous l'influence de l'instruction, la masse des salariés réclame à son tour sa participation au pouvoir.
On voit alors, partout en Occident, le pouvoir de l'Etat s'agrandir, car il doit en plus, s'intéresser à l'organisation économique, et son action a une grande influence sur les intérêts particuliers des hommes.
Cette fonction est alors délicate, donc difficile à remplir, car grande est la complexité des problèmes, en raison de l'influence réciproque des diverses techniques dans toutes les sphères de la vie journalière, et qui est fondée également sur l'intérêt de chaque homme en particulier et du groupe où il est inséré.
Depuis deux siècles, dans notre pays, en gros depuis la Révolution de 1789, le régime politique préconisé par Montesquieu, selon le modèle anglais fondé sur la séparation des trois pouvoirs, exécutif, législatif et judiciaire, a constitué l'armature de la structure politique de notre pays et des pays occidentaux. Mais, à côté de ces trois pouvoirs traditionnels, ont pris naissance, au fur et à mesure du développement de la Société Industrielle, d'abord le pouvoir économique ou quatrième pouvoir composé par les Syndicats d'employeurs et de salariés, ensuite le pouvoir technique ou cinquième pouvoir constitué par l'ensemble des compétents dans tous les domaines, donc très diffus.
En raison de la difficulté technique des problèmes actuels, ce pouvoir de compétence risque de devenir le véritable pouvoir de l'Etat moderne car, aujourd'hui, dans une grande partie des cas, il n'est possible que de suivre les conseils de techniciens spécialisés.
Ces deux pouvoirs, économique et technique, devront donc déjà se référer aux principes généraux rappelés ici, pour essayer d'empêcher notre pays de tomber dans une technocratie abusive et sans âme qui ne manquerait pas de découler de la simple application de techniques diverses.
C'est pour ces raisons qu'ils doivent d'ailleurs, l'un et l'autre, dépendre du pouvoir politique (1) qui représente, lui, la pensée profonde des citoyens, et qui devrait éviter d'ailleurs à ces mêmes hommes de confondre pouvoir politique et administration, ce qui implique toutefois que leur conduite se réfère toujours aux principes fondamentaux rappelés dans la première partie de ce livre. Si la royauté, jusqu'en 1789, a dirigé la France et lui a fait prendre conscience en un millénaire de son individualité, elle a dû s'effacer pour n'avoir pas su comprendre à temps, avec l'accroissement des connaissances, que la Participation des citoyens à la vie publique allait, dès ce moment, dans la nature des choses.
(1) Par définition, le pouvoir politique doit s'identifier avec la Nation non seulement dans le présent mais encore dans le passé et plus encore dans l'avenir, ce qui implique une belle dose d'enthousiasme pour ceux placés dans cette situation. Malheureusement, dans ce pays le citoyen quelconque constate que les hommes sont particulièrement rares dans ce domaine, et les doigts d'une seule main peuvent suffire à les dénombrer en un siècle.
Après cette époque, notre pays a fait l'essai de divers régimes pour arriver finalement à la forme républicaine de l'Etat où le pouvoir exécutif est très limité du fait de la démocratie multiforme qui présidait jusqu'alors à sa mise en place.
L'expérience aidant, il paraît évident que notre Etat ne peut plus, aujourd'hui, s'il ne veut pas disparaître, maintenir flottante sa direction, au gré des événements, en conservant un régime qui n'assure pas la persévérance de l'action, du fait de l'instabilité du pouvoir exécutif.
Mais les critiques adressées à la démocratie multiforme laissent cependant intact le principe même de la représentation des aspirations profondes de la population, elles veulent simplement insister sur une forme d'application de la participation qui est, pour le moins, discutable. Depuis l'époque, en effet, où le principe représentatif, fondement de la Démocratie a été mis en pratique, est apparue la Société Industrielle qui a bouleversé les rapports économiques.
Et le problème qui se pose actuellement est de savoir comment rendre la Démocratie Intelligente, c'est-à-dire comment concilier la Politique et l'économique ou, encore, comment tenir compte de l'économie sans pour autant, trop négliger les questions qui se rapportent à l'homme, être pensant.
On doit constater encore que notre pays vient enfin d'entrer dans l'époque moderne, essentiellement caractérisée par la grande Entreprise avec ses concentrations industrielles, financières ou commerciales, réclamant l'emploi de centaines de milliers de citoyens instruits, informés et compétents, appelés cadres ou élites spécialisées, qui constituent les corps intermédiaires de notre Nation.
Comme l'Efficacité est l'objectif permanent de ces milliers de travailleurs salariés, leur mode de penser, tout à fait particulier et qui n'a rien à voir avec la spéculation intellectuelle, chère à certaines élites, se diffuse autour d'eux et leurs désirs intimes et profonds, disons leurs aspirations politiques, les conduisent tout naturellement vers une société Efficace et humaniste, vaste entreprise nationale dont les actionnaires seraient les citoyens et le conseil d'administration, le gouvernement.
Et si nos compatriotes attendent du pouvoir politique une bonne gestion de l'Etat, ils souhaitent aussi qu'une source de chaleur humaine puisse souffler dans l'univers de la Technique qui ne peut être que glacé.
En appliquant alors les idées de cet essai, ils joindront à l'Efficacité d'une économie où la répartition du profit serait Equitable et non égalitaire, la générosité résultant de l'application pratique d'une nouvelle forme économique qui assurerait à chacun des participants cette part équitable, tout en maintenant les libertés individuelles, chères et nécessaires à notre vieille Nation, grâce à un "Capitalisme à accession communautaire" fondement de la pensée économique de cet essai et finalité de ce livre.
Le mode de vie actuel, conséquence du progrès technique, ne peut alors tolérer l'anarchie de l'action et encore moins celle de la pensée politique.
Malheureusement il n'est que de voir actuellement, dans tous les pays occidentaux, les troubles généralisés, mais superficiels, qui paraissent souvent se rapporter à des exigences d'une société trop riche, pour admettre qu'il ne faut pas persévérer dans une voie que la majorité de la population, dans son for intérieur, réprouve fortement.
Alors qu'actuellement prolifèrent différentes formes de violences, une partie importante de l'opinion, et Dieu sait si celle des citoyens a du poids dans nos pays démocratiques, exige l'adoucissement des lois sous prétexte du respect de la Dignité de ceux qui, justement, ne respectent pas la Dignité de leurs voisins, si bien que la notion de crime ou de délit n'effraie plus que les victimes.
On constate aussi que la Société Industrielle s'ingénie actuellement à produire au meilleur compte tout ce que l'imagination peut créer, alors que les oppositions idéologiques exaspèrent les insatisfactions, pour les rendre insupportables à une grande partie de la population dans le but de lui faire admettre des régimes politiques où la pensée individualiste ne serait plus qu'un souvenir.
Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que la tâche de gouverner un pays trop heureux, et particulièrement le nôtre, devienne de plus en plus difficile, en raison du désir exacerbé d'un égalitarisme démagogique, qui voudrait prouver à la grande masse de la population qu'elle vit dans un état de frustration et de malheur.
De plus, on constate encore une interpénétration de plus en plus complète des problèmes extérieurs et intérieurs et les gouvernements doivent trouver dans les délais les plus brefs des solutions à des problèmes, que les exigences d'une société jusqu'alors trop riche et trop prospère rendent difficiles.
Il résulte d'une telle situation que les hauts dirigeants des Etats modernes, humbles mortels comme chacun de nous, doivent avoir des informations sur tous les sujets, si bien que harcelés par des exigences successives, ils ne peuvent plus consacrer assez de temps à une réflexion personnelle pourtant indispensable.
On les voit aussi se déplacer perpétuellement, tantôt à l'intérieur de l'hexagone, tantôt à l'étranger sous prétexte de ramener, soi-disant, des contrats de fournitures industrielles, alors qu'en réalité, ces fabuleux contrats, résultats du Tourisme ministériel, aux frais du citoyen contribuable, se soldent le plus souvent par du vent, tandis que certains de nos voisins, qui étudient plus sérieusement, en restant sagement chez eux, se les font généralement attribuer.
On constate également que nos grands responsables aujourd'hui doivent s'expliquer à tout moment, se justifier de leurs actes et répondre aux critiques, fondées ou non, non seulement d'un parlement, dont c'est la fonction normale et légitime, mais aussi d'une presse dont le rôle actuel, on est bien obligé de le reconnaître, n'est plus d'être que pour tout ce qui est contre, et contre tout ce qui est pour, et surtout de nous monter les uns contre les autres.
Dans ces conditions, le pouvoir exécutif en étant placé devant un forum électoral permanent, tend à démontrer aux yeux de tous que cette conception vise à faire de notre régime, un régime où la Démocratie n'est pas Intelligente mais anarchique, prélude d'une direction autoritaire dont notre pays n'a que faire, quelle que soit la couleur de l'idéologie qui l'animerait.
On peut alors observer, dans les pays où l'opinion s'exprime à travers un parti unique et où les moyens de l'information font partie de l'appareil de l'Etat, que les responsables peuvent alors réfléchir calmement et mûrir des solutions dans la tranquillité, génératrice d'Efficacité. Ce système ne manquerait pas de le faire préférer à l'anarchie qui est souvent constatée dans nos régimes où la Démocratie n'est pas toujours Intelligente, s'il n'avait pas, par ailleurs, montré ses autres défauts qui l'avaient amené aussi à faire la guerre.
Mais, avant de suggérer une solution capable de répondre aux problèmes de l'heure qui viennent d'être évoqués, il faut maintenant préciser quelles doivent être les caractéristiques de l'homme politique moderne, quel que soit d'ailleurs le niveau de responsabilité où le sort, la compétence, l'ambition ou la valeur personnelle, l'auront placé.
La Société Industrielle exige de l'homme politique, homo politicus, un ensemble de qualités dont les principales sont celles de tous les Responsables et qui ont été déjà définies dans la première partie de cet essai. (1)
(1) Première partie : Le Responsable.
- En premier lieu l'homme politique doit posséder une conscience élevée de son devoir, c'est-à-dire avoir l'esprit civique qui pourra se confondre avec le sens de l'Etat ou tout simplement avec le Bien public.
Il implique alors pour les élites politiques, responsables de la vie quotidienne, un dévouement particulier à la collectivité et non pas à un homme ou à une communauté partisane et moins encore à la défense d'intérêts particuliers, l'homme politique devant avoir (ce devrait être l'évidence), vis-à-vis de la collectivité dans son ensemble, beaucoup plus de devoirs que de droits.
La fidélité à l'Etat, le sens aigu de ses responsabilités vis-à-vis de cet Etat et la volonté de trouver des solutions simples et non forcément originales pour répondre aux problèmes humains posés figurent parmi les qualités les plus utiles à l'homme politique moderne.
- En second lieu, non seulement il doit être intègre et intellectuellement honnête comme tout responsable, mais il doit posséder ces qualités à un niveau plus élevé encore. En effet, l'exercice du pouvoir, ou tout simplement d'une certaine responsabilité politique, n'est pas un obstacle, bien au contraire, à l'intérêt personnel et il est bien connu que la corruption politique n'est le monopole d'aucun régime, d'aucun parti, d'aucune idéologie et de nombreux exemples sont là pour justifier ce raisonnement chez nous ou à l'étranger, surtout quand le parti politique reste trop longtemps au pouvoir et place ses amis politiques sans retenue, aux postes de commandement financièrement intéressants.
Nos compatriotes n'ont pas à fouiller beaucoup leurs souvenirs pour se remettre en mémoire les nombreux scandales, passés ou récents, qui prenaient source dans les réseaux de protection, de complaisance, de remerciements des partis politiques au pouvoir, quelles que soient leurs orientations idéologiques à l'abri desquelles la cupidité se donne libre cours, puisqu'il est bien connu que la vertu n'est l'apanage de personne surtout quand on se trouve à l'origine des décisions économiques. (1)
(1) Comme par exemple chez nous : l'affaire des fausses factures des années 90.
L'homme politique doit donc être irréprochable, vis-à-vis du public, car cette qualité est à l'origine du régime démocratique, puisque la critique des oppositions ne manquerait pas d'intervenir, au risque d'entraver le fonctionnement du gouvernement de l'Etat, et en manquant aux devoirs de sa charge, il serait à l'origine de son dépérissement ou de la disparition de notre régime démocratique, alors qu'il doit en être un garant digne et Efficace (1).
(1) Le chef de l'Etat dans un régime démocratique doit être en particulier irréprochable et ne pas tolérer les malversations ou les comportements douteux de ses partisans électoraux . Il doit être le premier à sanctionner ces malversations car s'il les tolérait, il se révélerait comme incapable d'assurer le fonctionnement régulier de l'Etat en permettant à l'anarchie de descendre du sommet de l'Etat à sa base, comme cela se passe souvent malheureusement.
Pour parer à ces inconvénients qui sont dans la nature des choses, on pourrait par exemple exiger que la fonction politique s'exerce à plein temps, mais il faut reconnaître que ce serait bien souvent priver la collectivité des compétences de ceux qui ne pourraient pas se faire remplacer commodément ou bien on pourrait encore contrôler plus minutieusement les revenus des hommes politiques.
On peut alors rappeler que si le cadastre des fortunes pour les particuliers ou les Entreprises déjà suggéré ci-dessus était retenu (1), il serait possible de contrôler l'accroissement des fortunes sans que les hommes politiques puissent considérer cette mesure comme vexatoire à leur égard, puisque tous les citoyens y seraient soumis. Cette mesure parait préférable à celle adoptée récemment chez nous, pour les politiciens.
(1) voir "Problèmes Fiscaux" - Le contrôle des assujettis
C'est parce que l'intérêt personnel est capable d'influencer l'honnêteté intellectuelle, voire l'intégrité de l'homme politique, qu'il est nécessaire que la collectivité se prémunisse contre le danger des liaisons possibles entre la politique, le pouvoir et l'argent, sans que l'homme politique se réfugie derrière la protection de la vie privée.
Les liaisons véritables entre la gestion politique et la gestion économique ne pouvant manquer de se renforcer avec le développement récent, chez nous, de la Société Industrielle, il est indispensable de rechercher des moyens susceptibles de répondre au problème de l'honnêteté individuelle.
Puisque le scandale possible et souvent fatal réside surtout dans l'imbrication de la politique et des affaires, avec comme dénominateur commun l'argent, il faut donc, et c'est seulement le bon sens, réexaminer les incompatibilités déjà établies par notre législation à ce sujet, étant entendu cependant que le cadastre fiscal serait déjà largement suffisant pour aboutir à une moralisation indispensable.
La tâche à accomplir dans ce domaine est cependant délicate puisqu'elle consiste à surveiller le comportement et l'honnêteté de l'homme politique. Mais que faire d'autre ? à part des lois d'amnistie que les partis politiques sont obligés de voter pour se blanchir et qui les déconsidèrent encore davantage.
Si la prévarication des fonctionnaires était limitée jusqu'alors, du fait de la centralisation de notre système, en revanche, les concussions occultes, l'affairiste des politiciens, ou l'appui financier de grandes Entreprises aux partis politiques sont difficiles à déceler et plus encore à déjouer, car ils donnent lieu ultérieurement à remerciements sous forme de crédits, de marchés publics ou de bonnes places (1).
(1) Et que la décentralisation rendra plus difficile à déceler et à déjouer comme viennent de le prouver dans notre pays "les affaires" des années 90, 91, ou 92.
Certes, l'Etat, chez nous, a mis en place des organismes de contrôle comme la Cour des comptes, mais il importerait aujourd'hui qu'ils ne se contentent pas de signaler les erreurs ou les abus commis mais qu'ils suggèrent au pouvoir exécutif la nature des mesures à prendre et si besoin des sanctions à prendre pour y remédier, tout en indiquant à la population, par la voie de la presse, la suite donnée à des observations qui ne devraient pas tomber dans l'oubli administratif comme cela se fait d'ordinaire.
- En troisième lieu, il serait particulièrement souhaitable que l'homme politique à notre époque, ait le sens de la simplicité et de l'idée générale car, au niveau élevé du choix, c'est lui qui prend les décisions préparées par les compétents du pouvoir technique.
Il doit donc se faire lui-même une opinion personnelle, même si celle-ci ne correspond pas aux décisions du pouvoir technique.
Et l'on ne peut dire, en effet, que les décisions de ce pouvoir technique aient toujours respecté, chez nous, le simple bon sens, ne serait-ce, par exemple, que pour certains équipements collectifs, comme la desserte des aérodromes, la localisation des Halles ou des abattoirs de la Villette, erreurs qui résultent aussi d'une application défectueuse de la première des conditions nécessaires au développement de la Société Industrielle, c'est-à-dire la "Centralisation de la pensée et la Décentralisation de l'action".
L'ambition est cependant nécessaire à l'homme politique, mais encore faut-il qu'elle soit mise au service de l'intérêt public car l'exercice du pouvoir n'est pas une fin en soi, puisque c'est le citoyen qui en est la fin.
Elle ne pourra donc être nourrie que si elle s'appuie sur des programmes définis nettement. Il ne suffit pas en effet à l'époque de la technique de prodiguer de bonnes paroles, de parler de paix ou d'Equité, si les éléments nécessaires au bon fonctionnement de l'économie générale ne sont pas réunis pour que leur réalisation soit possible.
De plus, la résistance physique lui est indispensable, surtout pour ceux qui sont placés dans les sommets de la hiérarchie du Pouvoir exécutif.
En effet, le système nerveux de l'homme politique est mis à l'épreuve tout le long de la journée, il doit donc être en mesure de supporter facilement cette usure car une défaillance ou un ralentissement dans son activité intellectuelle pourrait avoir des conséquences graves sur le déroulement de la vie publique. C'est pour ces raisons que les relations du Pouvoir exécutif et des assemblées de contrôle devraient s'exercer sous l'égide de l'Urbanité qui rend la vie plus facile. Dans ces conditions, l'homme politique serait probablement mieux à même de remplir une tâche écrasante de ministre ou même celle plus simple de député.
C'est en raison de la nature de cette tâche et de l'influence de l'âge sur les facultés intellectuelles de l'homme, que l'on peut se demander s'il ne conviendrait pas de fixer, à l'image du secteur industriel et pour les hauts postes de responsabilité, certaines limites pour les fonctions de Président, de ministre ou de député.
D'ailleurs, certaines expériences françaises ou étrangères pendant et depuis la Seconde Guerre mondiale pourraient appuyer, si besoin en était, la justesse de ce souhait (1).
(1) Ne pas laisser vieillir les hommes doit caractériser la politique du pouvoir politique de l'Etat moderne. Avec l'âge en effet, naît très souvent une soif de pouvoirs et d'honneurs, fût-ce à n'importe quel prix, ce qui peut être dangereux pour la collectivité nationale, et notre pays a pu déjà apprécier, plusieurs fois, ces situations au cours des quatre-vingt dernières années, et même récemment.
Quant à la constance des opinions du leader politique pour telle ou telle question, elle n'est pas une nécessité absolue quand celui-ci a des responsabilités.
En effet, la politique est mouvante, elle doit se soumettre rapidement aux circonstances et, comme celles-ci changent très souvent, la politique doit suivre pour s'adapter si bien que l'homme politique doit être toujours inquiet des résultats et ne pas être un éternel satisfait, en modifiant complètement au besoin son orientation.
A un haut niveau moral et à une conception élevée de son rôle important, l'homme politique doit ajouter une solide culture car, aux problèmes d'hier, s'ajoutent ceux d'aujourd'hui qui préfigurent ceux de demain.
Cette connaissance doit s'appliquer non seulement à ce qui se passe chez nous, mais aus