3e partie : Les Rapports de l'Humanisme et de la Vie Economique

VII. Les Loisirs - Les Troisième et Quatrième Âges

"Le septième jour, Dieu avait achevé l'oeuvre qu'il avait faite et il se reposa" La Bible.

1. La Société Industrielle et les Loisirs

Si le repos est nécessaire à Dieu, à plus forte raison l'homme doit se détendre pour retrouver ses forces, même s'il est contraint depuis son expulsion du paradis de gagner son pain à la sueur de son front. Jusqu'à une date très récente, l'adulte des classes laborieuses ne jouissait du repos que pour le manger, le boire et le dormir. L'exercice de son métier réclamait dix heures d'activité et même davantage par jour, six jours par semaine, cinquante-deux semaines par an.

Grâce à l'effort considérable ainsi accompli par des millions d'individus vivant chichement et surtout par le réemploi systématique des plus-values économiques créées par ce travail, la Société Industrielle a pu progressivement s'établir sur des bases solides, puis se développer en accordant aux hommes, grâce à l'accroissement considérable des biens produits, des jours de repos, en plus des facilités matérielles qu'apportait le progrès technique et dont nous ne saurions plus nous passer aujourd'hui.

L'examen de ces divers problèmes va débuter par celui de la situation actuelle des loisirs et celui de la disponibilité globale du temps de travail qui pourrait influencer une nouvelle diminution du temps de travail effectif, en liaison avec les derniers progrès du machinisme et des automatismes. Ensuite on traitera de certaines des conséquences de l'allongement général de la durée de la vie humaine, résultat à la fois des sciences médicales et de la réduction sensible des efforts physiques demandés aux exécutants, sur l'organisation de la vie sociale sous la rubrique : troisième et quatrième âges.

a) Situation actuelle des loisirs

L'avènement de la Société Industrielle, grâce à l'application technique des connaissances scientifiques, constitue à n'en pas douter une véritable révolution, si ce n'est même la seule véritable de l'époque moderne. Celle-ci a rendu possible non seulement l'amélioration des conditions de l'existence matérielle, mais a fait entrevoir également, grâce à l'action du machinisme, la faculté de procurer à l'homme des contrées industrialisées un temps de loisir généralisé, temps qu'il peut aujourd'hui consacrer à d'autres occupations répondant aux profondeurs de sa nature intime. Au cours des cinquante dernières années, le progrès technique a permis non seulement l'accroissement considérable des biens matériels de toute nature, alors que le développement de l'Instruction et de l'Information favorisait la prise de conscience par toute la population du sens de l'Equité qui l'incitait à exiger de l'employeur des jours de repos. La Société Industrielle de cette époque, sous l'action du Syndicalisme salarial, a dû admettre peu avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale la généralisation des congés annuels de repos, c'est à dire des "congés payés", suivant l'expression en usage.

Jusqu'à ces dernières années, le loisir était essentiellement consacré à la détente physique mais, avec la disparition progressive de la fatigue musculaire, aujourd'hui il doit devenir, de plus en plus, un motif de perfectionnement intellectuel et de délassement, tout en entraînant la croissance d'un nouveau et important secteur d'activité, puisque les organisations multiples nécessaires à la satisfaction de ces besoins récents vont amener l'emploi de milliers et de milliers de travailleurs occupés, par exemple, par le tourisme de masse et l'hôtellerie.

On ne saurait savoir si l'homme d'aujourd'hui s'estime plus heureux que celui qui peuplait la terre voici mille ans, car le bonheur est chose toute personnelle et dépend du penchant intime incontrôlable, plus ou moins optimiste, ou plus ou moins pessimiste de l'individu, de ses goûts et de ses inclinations.

Mais comme on peut cependant affirmer de nos jours que les conditions matérielles de l'existence se trouvent allégées dans une notable proportion, grâce aux applications pratiques des connaissances acquises par les efforts unis des humains, surtout depuis ces derniers temps, encore que la privation de biens puisse rendre envieux, il va donc rester un certain temps disponible à l'homme pour faire autre chose que son travail habituel.

Parallèlement, le progrès technique, toujours sous la pression du Syndicalisme salarial, grâce aussi à l'évolution sensible des idées libérales aprés la Deuxième Guerre mondiale, et qui étaient les conséquence de l'enseignement répandu dans de nombreuses couches de la population a permis une réduction importante de la durée du travail effectif, reconnue aujourd'hui non seulement comme économiquement possible, mais aussi comme souhaitable pour remédier, dans une certaine mesure, aux contraintes de la vie moderne.

C'est dans cette réduction du temps de travail que réside une des plus grandes conquêtes de notre temps, conquête qui a été rendue possible grâce à la production accrue de la Société Industrielle, qui a pu dégager d'abord les conditions nécessaires à l'accès de chacun de nous au loisir, puis ensuite, une sensible diminution de la durée du travail journalier pour chaque salarié.

b) Les contraintes de la vie moderne

C'est en raison des obligations apportées par l'intrusion des techniques dans la vie quotidienne qu'il faut que l'homme puisse, beaucoup plus que dans les périodes passées, récupérer sa force physique et surtout intellectuelle quand son activité consiste à prévoir et à organiser, en préservant pour lui un domaine tout personnel où il pourra s'épanouir, s'il le désire, en toute liberté. Peinant quelque peu sous les contraintes du travail et de l'agitation moderne, il doit pouvoir trouver à ses moments d'évasion, à des coûts raisonnables, les conditions lui permettant de faire jouer librement son esprit ou ses muscles et bénéficier à son gré du calme ou de distractions physiques ou intellectuelles.

Très souvent, il est contraint d'accepter un métier, de subir son domicile et son mode de vie, puisqu'ils dépendent de facteurs personnels (instruction, ressources) dont les effets sont beaucoup plus sensible aujourd'hui qu'autrefois. Il faut donc qu'il lui soit accordé des moments de détente, pendant lesquels il pourra s'échapper de la monotonie où l'enferme l'exercice spécialisé et consciencieux de sa profession. Ceux-ci compenseront le caractère asservissant de la Société Industrielle dans des occupations qui résultent, par exemple, du travail à la chaîne et l'aideront à retrouver l'équilibre de son psychisme, nécessaire à sa vie personnelle d'une part, et à la qualité de son travail d'autre part. Ces congés le disposeront mieux à l'accomplissement de sa tâche car ils sont aussi des palliatifs aux ségrégations dues à l'habitat, auxquelles ils permettent d'apporter un certain remède par les plaisirs collectifs de la distraction, du sport, ou les joies de la culture qui sont des facteurs non négligeables d'Urbanité et de relations amicales entre les citoyens.

Si le problème des loisirs et du repos en général est important à l'époque de la Société Industrielle, plus important encore est celui qui a trait à sa disposition dans le temps. Ce problème a déjà été évoqué dans le paragraphe consacré aux Problèmes Industriels à propos de ce que les spécialistes appellent l'aménagement du temps de travail.

Il convient en effet aujourd'hui que le travail s'accorde au mieux à la fois aux besoins de la Société Industrielle et à ceux des individus.

On se limitera ici à évoquer sommairement le problème du repos.

c) Les différentes formes du repos

Le rappel des principales motivations du repos qui vient d'être fait, permet d'envisager le repos et la détente sous deux aspects différents.

- Le premier, essentiellement collectif, permet à l'homme de mieux connaître ses semblables, il est ainsi un facteur d'Urbanité et les loisirs, en étant employés au pluriel caractérisent cette première source d'épanouissement et d'enrichissement collectif.

- Quant au second qui peut se concrétiser par le même terme de loisir, employé cette fois au singulier, il est le refuge de l'homme, recueilli dans le calme, le silence et la solitude qui lui permettent d'affirmer et d'affermir sa personnalité, pour l'empêcher de se dissoudre dans la multitude anonyme, conformément au principe énoncé de Dignité. On peut dire que si le temps consacré au repos est utilisé rationnellement par l'individu, il sera nécessairement un élément important d'enrichissement de la vie intérieure, en influençant même la vie politique, puisqu'il rend la vie courante plus facile et plus agréable.

Il est donc un élément important de l'Urbanité des relations humaines et probablement un des derniers bastions où pourra se réfugier la liberté individuelle, au sens où l'entendent encore les libres citoyens de ce pays, liberté qui doit être inaliénable.

d) Philosophie des loisirs dans la Société Industrielle

Il résulte des principes généraux et pragmatiques exposés dans cet essai, deux obligations essentielles :

- D'une part, le loisir ne doit être ni orienté, ni organisé dans le sens donné habituellement à ces termes par la Société Industrielle.

- D'autre part, il doit toujours être considéré comme un droit pour tous, comme doit l'être celui au travail, à la propriété personnelle, à l'Instruction, à l'Education etc., fondements d'une société garante des valeurs humaines telles qu'elles sont comprises par la civilisation occidentale.

C'est pour ces raisons que la collectivité doit se contenter de créer les installations matérielles et les organismes nécessaires et ne pas imposer certaines formes de loisirs, puisque la Dignité implique également la liberté du choix permise par une information adéquate et diversifiée.

Si ces conditions sont remplies, les loisirs pourront répondre, en plus, au second sens du terme loisir, sens qui correspond à la vocation individuelle d'enrichissement de l'esprit, indispensable à la vie intime du plus grand nombre d'individus.

e) Conditions nécessaires aux loisirs

La généralisation des loisirs dépend de deux conditions essentielles qui découlent encore du seul bon sens.

Il faut d'abord que le volume total des richesses créées soit suffisamment important pour que, partagé équitablement, la part de chacun soit encore suffisante et que, ensuite, et ceci est très important, la répartition des loisirs dans le temps, entre les différents bénéficiaires, soit telle que le fonctionnement de la vie collective reste assuré, malgré l'arrêt provisoire de l'activité professionnelle de certains.

Volume des richesses produites

Un volume suffisamment important de richesses a été atteint il y a déjà très longtemps par les sociétés occidentales et chaque individu jouit actuellement d'un certain nombre de semaines de vacances, conséquence logique du progrès social par le développement économique.

Pour les pays qui n'ont pas encore atteint un niveau suffisant de développement, la généralisation d'un loisir à toutes les couches de population, souhait conforme par ailleurs à la simple Equité, ne peut être malheureusement mise en application rapide et effective, car ce serait retarder d'autant l'accès de ces pays à un niveau de vie suffisant, indispensable à la cohabitation pacifique de tous les hommes et à l'Urbanité de leurs relations.

Nous autres, Européens, avons mis plus d'un siècle à créer des moyens techniques suffisamment importants, pour que la forme industrielle de l'activité ait pu donner naissance à un volume suffisamment important de richesses, dont tous les peuples peuvent actuellement bénéficier. Fort heureusement la solidarité humaine permet déjà aux jeunes pays de réduire le long délai qui a été nécessaire aux peuples occidentaux pour parvenir à ce stade, puisqu'ils peuvent bénéficier de ce progrès technique au niveau où l'ont déjà mené les spécialistes et les techniciens des pays évolués, et aussi de l'aide matérielle importante que ces pays modernes leur apportent déjà. Ce délai pourra être réduit si ces pauvres pays encore insuffisamment évolués acceptent alors de travailler avec courage et appliquent effectivement des méthodes modernes de gestion, comme la répartition des tâches, le travail en équipe qui est efficace et rentable mais à condition surtout d'appliquer la loi du profit individuel. Cependant, cette période ne pourra être écourtée que si l'accroissement numérique des populations est strictement limité pour ne pas trop réduire la part distribuable à chacun, sans même parler des dangers relatifs à l'espace vital.

La morale humaine implique sans doute que les habitants de ces régions bénéficient eux aussi de loisirs. Mais malheureusement leurs ressources étant encore insuffisantes, leurs responsables sont tenus d'accorder la première des priorités au développement économique et en tout premier lieu à la création d'une base agricole suffisante et renoncer encore pendant encore un certain temps aux biens superflus créés par la Société occidentale.

Toutefois, on doit remarquer que les conceptions occidentales du loisir, considéré comme l'élément indispensable au travail, sont quelquefois difficilement exportables dans d'autres régions, d'autant plus que le climat a une influence déterminante et que les religions en usage dans ces contrées sont souvent plus contemplatives qu'actives. C'est ainsi par exemple que la civilisation arabe paraît s'être endormie entre le quatorzième et le vingtième siècle, en étant alors certainement à l'origine du retard des pays islamiques vis-à-vis de la Société Industrielle. Alors que le Japon en rejetant en 1868 ses structures féodales et en adoptant les méthodes de l'Occident embrassait, grâce à son climat et au courage de son peuple, le mode de vie de la Société Industrielle pour atteindre, aujourd'hui en 1992, le développement et la modernité qu'on lui connait, les pays musulmans (avant les hausses vertigineuses et anormales du prix pétrole qui caractérisent bien une attitude raciste contre l'Occident) en sont restés jusqu'à ces dernières années à l'état de pays sous-développés, du fait probablement du climat, de leurs structures inadaptées au monde actuel et de conceptions religieuses étroites, malgré leur vielle culture et le passé conquérant et colonisateur qu'ils manifestaient en l'an mille. Ce qui explique d'ailleurs les sentiments de jalousie vis-à-vis de l'Occident en lui reprochant son colonialisme alors qu'ils sont les premiers et les seuls responsables de cette situation de sous-développement, dans laquelle ils se trouvent aujourd'hui.

Répartition du repos dans le temps

En ce qui concerne la répartition des congés dans le temps, chacun des multiples bénéficiaires comprend fort bien que certains conduisent des trains, que d'autres cuisent le pain. Qu'adviendrait-il en effet des vacances si l'activité tout entière de la collectivité s'arrêtait de ce fait et se paralysait ? Il n'est que de voir, par exemple, l'ensemble de nos compatriotes se précipiter sur les routes au mois d'Août, fulminer et protester dans un énervement général contre des embouteillages monstrueux, pour se convaincre de ce désordre. Et chacun des vacanciers, de reprendre une expression populaire" Il n'y a qu'à ... Ils n'ont qu'à ..., faire des autoroutes, ou ... quadrupler les trains", sans se soucier du prix de revient et sans se douter que, finalement, c'est chaque citoyen qui, sur sa feuille d'impôts, trouvera à la fin de l'année l'addition correspondant à ce gâchis, cause de ces lourdes dépenses, conséquence d'une mauvaise répartition de ces congés.

C'est donc une bonne organisation découlant d'un Plan prospectif d'action, qui permettra l'étalement des vacances, pour que la vie courante de tous les citoyens ne soit pas trop perturbée.

2. Conditions d'un nouvel accroissement des loisirs

a ) Généralités

Dans les pays techniquement développés, ce nouvel accroissement ne pourra manidestement découler que d'une augmentation sensible des richesses produites, résultant seulement d'une nouvelle amélioration de la productivité. En effet, à toute réduction du temps consacré au travail, correspond une diminution sensible du volume total des biens créés jusqu'à ce que le progrès technique ait pu, grâce à l'emploi de moyens plus modernes, compenser cette réduction.

C'est pourquoi de nouvelles mesures de réduction du temps de travail dans les pays modernes, et particulièrement dans les pays européens, devraient s'effectuer avec réflexion, car tant de choses sont encore à mettre sur pied, tant d'autres à améliorer et tant de besoins nouveaux à satisfaire, qu'une nouvelle et rapide réduction de sa durée actuelle ne peut aller, dans la situation économique et démographique présente, qu'à l'encontre de l'intérêt général.

Comme le progrès crée, d'autre part, de nouveaux besoins, on ne voit pas comment l'économie actuelle pourrait y satisfaire rapidement et de façon économique, si la durée de l'activité créatrice était dès maintenant réduite. Seule une nouvelle amélioration de la productivité permettra probablement aux pays évolués, dans quelques années de réduire encore la durée du travail effectif. Prudence et patience s'imposent car se hâter lentement est souvent la meilleure façon d'arriver au but. En raison de l'accroissement rapide des besoins actuels et du fait des phénomènes inflationnistes qui y sont attachés, la démagogie électorale est trés dangereuse dans le domaine de la durée du travail.

Mais il y a une autre question encore plus importante encore, c'est la nécessité pour l'homme d'être occupé. Il convient donc de réfléchir posément à ces problèmes, car pour l'homme occidental, le repos prolongé est synonyme d'abêtissement.

Comme, d'autre part, la vie humaine s'allonge, du fait des techniques médicales et du développement de l'hygiène, l'emploi du temps des inactifs posera rapidement des problèmes délicats, évoqués ci-après sous le titre : Conséquences de l'allongement de la vie humaine.

En raison de ces remarques préliminaires, le but à atteindre va résider, sans aucun doute, dans un certain équilibre économique, entre l'accroissement général du niveau de vie et l'aménagement des conditions d'existence, entre le volume des richesses créées et la réduction du temps de travail, entre cette dernière et l'épanouissement de l'homme, c'est-à-dire, finalement, entre un niveau de vie et un genre d'existence.

Les problèmes de l'accroissement du temps consacré aux loisirs et surtout celui de l'aménagement du temps de travail intéressent surtout l'avenir mais encore faut-il y songer dès aujourd'hui, pour éviter des solutions brusquées et des dispositions trop hâtives et bâclées. Dans le chapitre consacré aux Problèmes Industriels, il a été suggéré que les pouvoirs publics fassent évaluer l'influence des mesures de réduction du temps de travail sur le niveau de vie matériel, et il est souhaitable que tous les citoyens soient largement et complètement informés des conséquences inévitables entraînées par ces mesures.

Ce sera alors aux différents responsables du pouvoir économique, et notamment à ceux du Syndicalisme salarial, d'avoir conscience de faits économiques inexorables et d'apprécier leurs conséquences au-delà des satisfactions immédiates, aussi souhaitables qu'elles puissent être, et de l'attrait qu'elles peuvent présenter dans le présent pour les salariés.

Si la société moderne accepte une application sincère des principes énoncés dans cet essai, principes qui visent à l'Equité par l'Efficacité, il n'y a pas de raison pour que le Syndicalisme salarial ne participe pas, lui aussi, affectivement et effectivement au fonctionnement de la Société Industrielle et n'oeuvre pas dans cette même direction de pensée. C'est ce qui conduit à examiner les différentes voies qui s'ouvrent pour un nouvel accroissement du loisir.

Avant de les examiner de plus près et s'efforcer de trouver, grâce au roulement qui permet aux Entreprises de garder une rentabilité suffisante, comme certains de nos voisins l'ont déjà fait, des solutions permettant de répondre à ces problèmes d'étalement des congés et plus généralement de l'activité humaine, il nous faudra donc avoir, en plus, la volonté ferme de trouver des solutions économiquement valables et surtout celle de les traduire dans la réalité des faits. L'examen détaillé nécessaire devra tenir compte de la nature de plus en plus globale de l'économie moderne, fondée sur le travail collectif des hommes et c'est ce qui conduit à la notion de "Disponibilité globale du temps de travail effectif" et qui montre de plus la voie dans laquelle, nous devrons nous engager dès que la productivité de la Société Industrielle se sera montrée suffisante.

b) Disponibilité globale du temps de travail

Les différents modes d'accroissement des loisirs

L'accroissement futur de la durée des loisirs pourra s'effectuer sous plusieurs formes :

- par la réduction du temps de travail journalier productif,

- par une réduction hebdomadaire,

- par l'augmentation de la durée des congés annuels,

- par l'abaissement de l'âge de la retraite.

Le choix entre ces divers moyens dépendra d'un calcul économique qu'il conviendra de rendre intelligible à tous les citoyens pour qu'ils puissent en accepter facilement les conclusions. La base de ces calculs repose sur les statistiques démographiques qui permettent de connaître, entre autres, l'effectif des diverses générations actives ou inactives. Ce sera alors un des rôles de l'Assemblée de caractère technique, économique et social dont il est question dans la quatrième partie de cet essai, de se livrer à toutes les études qu'impliquent le nécessaire équilibre entre les besoins et le total des heures indispensables à leur satisfaction.

Malgré la date encore lointaine de loisirs généralisés et plus amples, on peut suggérer quelques idées en commençant par l'avancement de l'âge de la retraite qui permet de bien mettre en évidence la notion de disponibilité globale du temps de travail effectif.

Avancement de l'âge de la retraite

Pour avancer l'âge de la retraite, il convient d'abord de s'assurer que le montant de la pension soit décent et permette aux individus de vivre convenablement sans travailler. D'un autre point de vue, on constate aussi qu'un individu qui prend sa retraite assez tôt, a souvent beaucoup de mal à se réadapter à une vie de loisirs forcés. Les statistiques de mortalité publiées par les services des caisses de retraites prouvent, s'il en est besoin, le bien fondé de cette affirmation et l'on peut se demander à juste titre s'il ne convient pas d'aménager une mesure souvent imposée qui, d'une part prive la société de services qui pourraient lui être encore fort utiles et qui, d'autre part, risque d'abréger la vie.

Dans le même ordre d'idées, on peut remarquer qu'au renouvellement démographique dans nos pays occidentaux sont liés l'accroissement de la durée de la scolarité et la prolongation générale de la vie humaine qui réduisent de façon très sensible l'importance numérique des générations actives, tout en accroissant leurs charges pour l'entretien des jeunes et des vieilles générations. C'est ainsi que, en 1990, dans notre pays peuplé de 56 millions d'habitants, les actifs ne comptent déjà plus que pour 23 millions environ, soit prés de 40% du total de la population. Dans une décennie ce pourcentage sera encore réduit et on ne voit pas comment 30 ou 35 % de la population pourraient subvenir aux besoins d'une population inactive atteignant 70 ou 65 % de la population totale sans un nouvel et sensible accroissement de la productivité. Il conviendrait donc que tous nos responsables politiques, économiques ou syndicaux veuillent bien considérer, en toute objectivité, ces quelques chiffres et renoncent à une démagogie facile dont l'ensemble des citoyens fera ultérieurement les frais, comme on commence déjà à s'en apercevoir.

Il semble en effet que la mise à la retraite, généralisée à soixante ans, se révéle maintenant comme difficile à supporter par l'économie générale et en particulier pour les caisses de retraites ou les organismes de sécurité sociale qui voient fondre les versements des assurés alors que leurs charges de retraite ou de maladie ont déjà augmenté de façon sensible. Il est alors particulièrement désastreux que le pouvoir politique de notre Etat, par démagogie électorale, se soit engagé trop rapidement dans une voie où il sera difficile de revenir en arriére sur une mesure particuliérement populaire. S'il était logique de faciliter les conditions d'attribution de la retraite à des salariés soumis à un travail pénible, en revanche généraliser cette mesure à l'ensemble relève d'une énorme stupidité, indigne d'un pouvoir politique dont la première des fonctions est d'abord de bien gérer l'Etat en fonction de données économiques et démographiques qui sont évidentes dans ce domaine.

Allongement des congés annuels

Au sujet de l'accroissement de la durée des loisirs par l'allongement des congés annuels, on peut constater que pour en jouir correctement, il faut d'abord disposer d'un salaire suffisant permettant d'économiser dans l'année les sommes dépensées pendant les vacances. C'est cette nécessité qui amène à ne pas trop réduire la durée annuelle effective du travail afin que les individus puissent se procurer les ressources nécessaires. A ce sujet, on peut observer qu'une semaine supplémentaire de congé étendue à l'ensemble des producteurs coûte à la collectivité environ 2 % du revenu national.

Si cette influence est variable selon le type d'industrie et suivant ses possibilités de compensation par un emploi accru du machinisme ou le recrutement de main-d'oeuvre supplémentaire, il ne faut pas perdre de vue, du fait de la nature globale de l'économie d'une Nation, que les salaires versés à l'occasion d'un congé supplémentaire sont obligatoirement prélevés sur les possibilités d'investissement, ce qui se révèle particulièrement préjudiciable actuellement, en raison des immenses besoins non encore satisfaits.

D'un autre côté, il faut évidemment que les Entreprises publiques ou privées, dont le fonctionnement est indispensable ou qui ne peuvent s'arrêter du fait d'impératifs techniques, puissent, pendant les vacances continuer à fonctionner malgré l'arrêt de travail provisoire de leurs salariés. Il serait donc intéressant de rechercher, pour les activités dépendant absolument des conditions climatiques, des solutions permettant une meilleure utilisation des machines et des hommes. C'est ainsi que les travailleurs du bâtiment, qui prennent en général leurs vacances pendant les mois les plus favorables à l'exercice de cette activité, devraient accepter un report qui serait très bénéfique en raison de la crise du logement, étant entendu que les congés seraient accrus sensiblement dans les autres périodes de l'année, moins intéressantes, il est vrai, en raison du fréquent mauvais temps.

De toutes façons, quand le progrès technique aura conduit à un accroissement suffisamment important du volume des biens créés, encore faudra-t-il étaler ces vacances et surtout les fractionner sur plusieurs époques de l'année pour que les problèmes d'accueil ou de circulation puissent recevoir des solutions économiquement satisfaisantes.

Répartition du travail dans le temps
Dans la semaine

Après l'allongement des congés annuels, on peut envisager de réduire la durée de travail hebdomadaire. La semaine de cinq jours de travail consécutif est une assez bonne solution, malgré son influence sur un horaire journalier déjà élevé. Le choix raisonnable entre 4 , 5 ou 6 jours de travail peut aussi être fonction de la situation géographique de l'emploi situé soit dans la grande ville, soit à la campagne.

Dans la journée

Quant à la durée journalière de travail, dans les circonstances actuelles, elle ne peut être qu'aménagée par la journée continue qui permet de dégager des heures disponibles pour des affaires personnelles, des démarches, ou pour l'accroissement de la culture ou des connaissances. Il conviendrait à cet effet que les horaires des différents secteurs des activités humaines ne se recouvrent pas entièrement et utilisent judicieusement toute la période de la journée comprise entre 7h du matin et 7h du soir. Cette solution résoudrait en effet dans le même temps, et presque automatiquement, les pointes journalières des transports urbains ou des fournitures d'énergie, mais cette disposition entraînera un développement important des cantines d'Entreprises pour le personnel salarié, ce qui est d'ailleurs déjà fait en partie, ou l'emploi généralisé des chèques "déjeuner".

Après avoir examiné les points principaux qui influent sur la durée des loisirs et sur l'aménagement du temps de travail, il faut rappeler maintenant quelques unes des conséquences de l'allongement général de la vie humaine, non seulement du point de vue économique, mais aussi en fonction des aspects sociaux et affectifs que pose la longévité accrue de l'être humain et c'est pourquoi il faut analyser maintenant rapidement les procédés susceptibles de répondre aux besoins essentiels des humains retraités.

3. Conséquences de l'allongement général de la durée de vie humaine Les Troisiéme et Quatriéme âges.

Bien que l'homme soit un être dont la vie est continue de la naissance jusqu'à la mort on a l'habitude de parler du troisième âge ou du dernier tiers, étant entendu cependant qu'en raison des progrès de la médecine, il faut maintenant parler d'un quatrième âge qui concerne plus particulièrement les personnes ayant atteint ou dépassé quatre-vingt ans. Ces questions ne sont jamais évoquées sans une certaine réticence et un certain malaise, comme si la société moderne avait quelques remords pour les solutions adoptées jusqu'alors, pour répondre à des obligations impérieuses qui se rattachent au devoir filial.

On peut alors observer qu'aujourd'hui la société, dans son ensemble, englobe les classes et les catégories déjà existantes de consommateurs largenent différenciés ;

- la première est composée des personnes jeunes qui produisent et consomment,

- la seconde est constituée par ceux qui ne travaillent plus du fait de l'âge et qui consomment moins.

A la première, la société propose gains et objets nouveaux, à la seconde simplement le désir, un désir qui très souvent ne peut plus être satisfait par manque de moyens financiers, malgré les efforts déjà faits par la société politique, grâce à la production considérable de la Société Industrielle, pour assurer le versement de retraites aux salariés qui ont travaillé une certaine partie de leur vie, au moyen des cotisations de prévoyance. Seuls ceux qui n'ont pas cotisé un temps suffisant touchent encore de maigres secours mais on peut remarquer que, chez nous et en Europe, les pouvoirs publics ont organisé pour remédier à ces situations certaines aides, affectées à ces laissés-pour-compte de l'expansion et de la Société Industrielle, en se référant simplement à l'humanisme et à la charité.

Si donc notre Société veut alors améliorer encore le sort matériel des retraités, il faudra accroître le montant de la pension et pour y parvenir, il ne faudra pas trop réduire la durée du travail effectif, ce qui fait rejeter une diminution par trop rapide de cette durée tant que la productivité du travail ne se sera pas encore accrue, car il y a toujours l'éternelle question : qui paye ? En outre si le progrès technique a permis déjà tous ces progrès, il a entraîné, dans les pays modernes, une réduction sensible des maladies et de la fatigue si bien qu'un allongement important et général de la vie humaine en a résulté.

Comme, de plus, ce même progrès médical a permis, dans des contrées jusque là désavantagées par le climat, un accroissement extravagant des populations, l'ensemble de ces deux questions : allongement général de la vie et surpopulation dans ces pays, va poser à l'humanité tout entière des problèmes insolubles s'il n'était pas fait appel à l'humanisme.

L'accroissement des populations ayant été traité plus haut, seuls vont être examinés ici, les problèmes qui découlent de l'allongement général de la vie dans tous nos pays occidentaux dans la même optique humaniste et libérale sur laquelle repose ce livre.

Pour faciliter cet examen on divisera, dans ce qui suit, la vie à partir de l'âge de la retraite en deux périodes :

- la première, appelée Troisième âge qui s'étend, de soixante à quatre-vingts ans,

- la seconde, qui constitue le Quatrième âge s'écoule, au delà de quatre-vingts ans où, en général, l'homme et la femme ne peuvent plus vivre seuls.

a) Le troisième âge

Alors qu'en 1900 l'espérance de vie à la naissance, en Occident, était de 47 ans, en 1960 elle est de 70 environ et il ne semble pas ridicule de penser qu'à la fin de la présente décennie, c'est à dire à l'aube du troisiéme millénaire celle-ci avoisinera quatre-vingts ans.

Aussi, la formule habituelle,"place aux jeunes," malgré les impératifs de la Société moderne, n'est-elle plus de mise dans ces conditions et il convient de la remplacer par une autre qui pourrait être, plus humaine, "place à tous". De moins en moins, l'âge chronologique ou civil correspond à l'âge physiologique et il nous faut donc adapter le mode de vie actuel à ces nouvelles conditions.

Les conséquences de cette longévité accrue conduisent déjà à estimer que la retraite obligatoire et systématique à tel âge est non seulement un non-sens économique, mais aussi une absurdité humaine, et il est du plus haut intérêt que le Syndicalisme salarial tenant important du pouvoir économique, mette toute son influence au service de l'homme en tant qu'individu, pour réviser certaines dispositions obligatoires prises chez nous récemment.

Dans ces conditions, l'âge de la retraite devrait être déterminé, pour chacun, en fonction des désirs personnels et des données physiologiques et intellectuelles propres à chacun, étant entendu aussi que les individus auront été préalablement préparés à ce nouveau stade de la vie qui va entraîner certaines difficultés matérielles, ne serait-ce que par des ressources financières plus modestes, alors que les charges, comme les impôts par exemple, ne seront pas encore réduites dans la première année. Cette préparation qui relève des sciences humaines devrait constituer un motif valable d'action pour les spécialistes de ces disciplines.

Tous les responsables, et en particulier ceux du Syndicalisme salarial, auront probablement beaucoup de difficultés à surmonter pour faire admettre le maintien ou même le recul de l'âge de la retraite, et pourtant ne serait-ce pas la meilleure solution car la vie est d'abord action, sans même parler des rentrées financières perçues par les régimes de retraite et qui sont indispensables à la perénnité de ces régimes ?

Devant les résultats entraînés par la politique actuelle, on peut se demander s'il convient de poursuivre l'application des méthodes que l'expérience condamne. Le choc psychologique dont se plaignent souvent ceux qui viennent de prendre leur retraite est un des éléments importants, malheureusement l'argument du chômage est aussi important, mais le poids économique est cependant primordial, puisque c'est lui qui, au-delà des considérations d'ordre moral, obligera nos société, de gré ou de force, à reconsidérer ce problème essentiel.

En effet des mises à la retraite un peu prématurées, font perdre à la collectivité un volume important de production et de, plus, les retraités, ayant bien du mal à se réadapter à une vie de perpétuels loisirs, il en résulte très souvent de graves maladies dont le coût social est probablement trés élevé. Comme on l'a déjà signalé dans le chapitre "Prévoyance", la fixation de l'âge de la retraite dépend d'une simple comparaison entre les effectifs des générations actives et inactives. Cet âge peut donc être déterminé presque mathématiquement par les spécialistes de la démographie, malgré l'influence d'une mécanisation poussée dans certains secteurs qui amène alors à bouleverser le problème de la main-d'oeuvre. Il paraitrait souhaitable que la date de la mise à la retraite dépende déjà du retraité lui même, à l'intérieur d'une fourchette fixée suivant les caractéristiques du travail des intéressés.

De toute façon et pour chacun d'entre nous, le problème consiste à savoir vieillir et à se préparer à une douce sénescence, sort inéluctable de chaque être humain, mais encore faut-il le faire intelligemment, car si chaque étape de l'existence humaine prépare la suivante, il est indispensable que ce troisième âge se prépare d'abord à s'écouler sans heurt, dans une certaine activité, permettant à chaque individu de mettre encore à la disposition de la collectivité, mais dans certains domaines seulement, en raison de l'évolution rapide des techniques, l'expérience acquise au cours d'une vie de travail.

Le terme retraite ne doit plus signifier retrait mais seulement changement, c'est-à-dire réorientation, évolution nouvelle de la vie personnelle de chacun. Il ne servirait à rien, en effet, de reculer les limites de la vie, si chaque homme arrivé à ce stade ne pouvait que constater son inutilité, donc son rejet par une société à l'épanouissement de laquelle il a pourtant conscience d'avoir collaboré.

D'un autre côté maintenant, on peut aussi remarquer que la longévité accrue, va avoir nécessairement des conséquences sur le devenir politique du pays. En effet vu le nombre croissant des personnes âgées, elles ne pourront manquer d'avoir une attitude politique plus modérée que la jeunesse ou même que l'âge adulte. Le fait d'avoir récemment abaissé à dix-huit ans, dans notre pays, l'âge de la majorité politique, permettra probablement d'apporter une certaine correction dans ce domaine délicat. Cette participation plus intime de la jeunesse à la vie politique du pays devrait tempérer certaines de ses contestations et ce ne serait peut être pas, là, le moindre résultat de consultations qui mettraient ces jeunes, en face de leurs responsabilités, à moins que, trop jeunes encore, ils ne s'enthousiasment que pour les extrêmes, alors que la vérité économique donc politique est le plus souvent dans le juste milieu. On peut cependant espérer que l'abaissement de la majorité électorale évitera à nos jeunes de se réfugier soit dans l'anarchie, soit dans la contemplation de "régimes forts" quelle que soit leur orientation idéologique, car que deviendrait dans le cas contraire la Démocratie et la Société Industrielle qui leur ont déjà tout donné ?

Pour évoquer maintenant les préoccupations économiques capitales liées au financement des régimes de retraite, on peut constater déjà l'importance considérable des charges financières que vont avoir à supporter les générations actives, puisque ce sont leurs versements actuels, dans un système de répartition, qui vont servir à régler les retraites des personnes inactives. Et comme elles auront à assurer en plus les frais médicaux et d'entretien de personnes âgées, dont les retraites et les ressources sont insuffisantes, il faut donc que les ressources collectives ne soient pas trop réduites et que le Syndicalisme salarial ne pousse pas à l'abaissement de l'âge de la retraite et que les employeurs de leur côté ne refusent pas d'employer des travailleurs âgés, considérés souvent comme difficilement adaptables aux méthodes modernes.

Comment dans ces conditions concilier alors les besoins collectifs et les désirs individuels ? Problèmes complexes que l'on ne pourra résoudre encore que dans l'Urbanité!

De nombreux individus ont en eux une force morale suffisante et un violon d'Ingres qui leur évitent les risques d'une inactivité brusquée. Hélas ce n'est pas le privilège de tous, et le seul devoir et le rôle des élites et des responsables compétents est d'assurer à ces êtres humains une certaine activité.

Une réponse possible pourrait probablement résider dans une réduction progressive d'activité, à la demande de l'intéressé, pour respecter cette fois encore, dans son sens large, le principe fondamental de Dignité, un des fondements de cet essai. C'est alors dans cette voie qu'il convient de s'engager ; de nombreuses solutions peuvent être envisagées : transmutation des postes sans déclassement marqué, départs progressifs, utilisation de semi-retraités dans des postes plus faciles, etc. L'organisation matérielle des loisirs pourrait en particulier occuper de nombreux individus qui, n'étant plus au niveau de techniques qui évoluent trop vite, pourraient cependant apporter, par leur expérience et l'acquis de leurs connaissances une aide considérable à ce secteur. C'est ainsi qu'ils pourraient remplir, comme cela se fait déjà, des postes de traducteur, conférencier, guide, directeur de centres sportifs, gérant de bibliothèque, de cinémathèque, de discothèque, de village de toile, etc. De nombreuses occupations à temps réduit pourraient leur être attribuées dans ce domaine et celles-ci auraient encore l'avantage de ne pas porter préjudice aux activités professionnelles des jeunes générations. Il existe encore d'autres sphères d'activités possibles pour les retraités, ne serait-ce par exemple qu'une organisation rationnelle du bricolage et de l'exécution de petits travaux d'entretien dans les appartements, mais ce n'est certainement pas tout. Il suffit de réfléchir, et comme nos sociétés, sont persuadées du nécessaire maintien du développement, c'est dans l'action sous toutes ses formes qu'elles pourront probablement trouver des solutions aux nombreux problèmes du prolongement de la vie humaine qui est la conséquence du progrès des techniques médicales et de la diminution de la fatigue physique, suite de l'application des techniques industrielles.

On peut alors remarquer qu'avec ces conceptions, le Syndicalisme salarial qui fut longtemps, du fait de ses revendications, un motif de progrès technique ne devra pas devenir aujourd'hui un motif de sclérose, par des réclamations qui ne seraient pas motivées sérieusement et qui entraîneraient le désordre économique, car on ne peut distribuer que ce dont on dispose c'est à dire ce que l'on a produit.

Et n'est-ce pas assurer à ces hommes valides un soir de vie digne d'eux et de l'effort d'une existence ? N'est-ce pas aussi manifester à leur égard une reconnaissance pour leur participation à l'évolution des techniques ? N'est-ce pas enfin une utilité pour nous, quand à notre tour, nous devrons abandonner la vie active en bénéficiant des possibilités que nous aurons créées, d'abord pour eux ? Quant à ceux qui auront encore des forces suffisantes il faudra que notre pays, en raison de l'accroissement important et récent des voyages aériens, aide les transporteurs à mettre à leur disposition, à des conditions pas trop onéreuses, des possibilités d'évasion et de séjour vers des cieux plus cléments.

Mais, en dehors de ces problèmes surtout matériels, il en existe d'autres d'une nature différente. En effet si par ses immenses progrès la médecine opère de plus en plus une action efficace sur le physique, encore convient-il de penser au moral. Si c'est à la société d'aider l'individu à drainer les forces encore vives du troisième âge vers une activité utile qui permette de différer, aussi loin que possible, le moment de l'inactivité complète, il n'empêche que, en général, au-delà de quatre-vingt ans cette fois, ce sont les problèmes du quatrième âge ou du dernier quart, suivant l'expression de certains, qui sont prédominants et qui doivent être maintenant examinés toujours dans le cadre de la philosophie pratique Efficace et humaine sur laquelle repose cet essai.

b) Le quatrième âge

Aujourd'hui, les problèmes correspondants ne se limitent plus seulement aux soins médicaux, c'est-à-dire à la seule prise en charge matérielle de ces soins par la collectivité, car ils se présentent avec des aspects beaucoup plus complexes, beaucoup plus affectifs et qui peuvent se résumer dans un devoir filial qui exige d'apporter aux problèmes du logement, des soins ou de l'entretien, des solutions situées en dehors des systèmes traditionnels, car les hôpitaux par exemple ne sont pas adaptés à un rôle d'accueil affectif, ce qui rend, par ailleurs, l'admission des malades difficile.

Les problèmes posés par l'accroissement important de la population très âgée sont de nos jours aggravés par les phénomènes sociaux qui caractérisent la Société Industrielle : urbanisation croissante, nécessité d'une mobilité de la main-d'oeuvre, sans parler des difficultés de la cohabitation entre des générations différentes, rendue de plus en plus difficile par les changements de vie rapides dus au progrès technique. En raison de ces divers motifs, les générations âgées ne peuvent plus actuellement compter sur leurs propres enfants pour alléger le soir de leur vie, comme c'était très souvent le cas autrefois.

C'est donc une nouvelle obligation de la société moderne de s'occuper des personnes âgées et malades, et, s'il convient que la Prévoyance aide à mettre sur pied les installations matérielles, encore faut-il réfléchir à ces problèmes et leur trouver des solutions conformes aux principes permanents d'une philosophie pratique adaptée à l'époque de la Société Industrielle.

En plus d'Urbanité et d'Equité, il s'agit cette fois du devoir filial.

Là encore, de nombreuses solutions sont possibles, la plus humaine sera probablement la maison de retraite aux dimensions réduites qui recouvrira une zone géographique restreinte. Elle peut seule en effet associer la facilité des soins à une certaine liberté pour les personnes âgées. Dans ces conditions, la seule formule d'aide possible qui découle de l'analyse ci-dessus est celle du déplacement du personnel médical (médecins, infirmières, gardes) et celle-ci n'est pas facile à résoudre en raison d'un nombre rapidement accru de vieillards.

Pour faciliter les soins courants dans ces petites maisons de retraite, il suffira de disposer ces dernières à courte distance des petites cliniques, dont il a été question dans le chapitre "Prévoyance" à propos de la médecine de groupe, pour quelles puissent recevoir facilement l'aide médicale nécessaire, comme il est dit au sujet de l'organisation de la médecine.

Une formule de ce genre, en permettant aux adultes de remplir leur propre devoir filial paraît assez satisfaisante puisqu'elle permettrait d'intégrer le quatrième âge dans son environnement, condition indispensable à l'écoulement paisible de cette dernière partie de la vie. Mais le problème le plus difficile à résoudre est de trouver un personnel non seulement qualifié mais surtout dévoué, et d'autant plus dévoué que les personnes âgées sont souvent malpropres ou acariâtres, aussi le recrutement de ce personnel n'est il pas facile. Pour le résoudre on pourrait envisager que les charges de sécurité sociale soient en partie prises en charge par l'Etat et que l'exercice de ces métiers soit assorti d'avantages particuliers et attrayants permettant d'assurer un recrutement suffisant.

C'est de cette façon que les pouvoirs publics pourront remédier aux difficultés intrinsèques de ces professions : salaires médiocres, longs horaires, difficulté des tâches, irascibilité ou malpropreté fréquente des vieillards, toutes choses qui exigent une abnégation de tous les instants. Comme celle-ci n'est pas chose courante, il appartient à la collectivité d'aider matériellement et financièrement les organisations philantropiques bénévoles, qui accomplissent déjà cette tache avec un esprit d'abnégation qui les caractérise puisque, en général, elles en sont seules capables.

4. L'habitat des personnes âgées

Au fur et à mesure de l'accroissement de leur nombre, ce problème va devenir difficile, de plus en plus difficile.

En effet le plus souvent elles voudront continuer à résider là où elles ont vécu, en ville le plus souvent, alors que maintenant ce sont leurs enfants qui doivent demeurer à proximité de leur travail. Ce problème d'apparence négligeable va pourtant entraîner de nouvelles difficultés dans le problème du logement.

Il faudra cependant éviter de confiner ces personnes surtout quand elles sont encore valides dans des zones particulières, à l'inverse de ce que la société actuelle a tendance à faire avec la construction de villages et de maisons de retraite, de dimensions importantes. En effet, les personnes âgées ont besoin de la présence d'éléments jeunes pour conserver leur vitalité et si la surveillance et la garde de leurs petits-enfants peuvent constituer, pour certaines, un dérivatif, un but et un rôle social important, vis-à-vis de leurs propres enfants qui donnent tout leur temps à l'Entreprise qui les emploie, il ne faut pas oublier, cependant, que ces solutions ne sont pas toujours possibles et qu'elles entraînent les difficultés bien connues de la cohabitation.

L'imbrication de leur demeure parmi celles de leurs enfants paraît alors la meilleure solution puisqu'elle permet de bénéficier de la présence d'éléments jeunes qui leur faciliteront le maintien d'une certaine vitalité ; quant aux adultes, leurs enfants, le contact des gens âgés leur sera aussi enrichissant, car il leur apportera, sans qu'il y paraisse, l'expérience, bien d'une valeur inestimable.

Si la société oriente ses efforts dans cette direction, elle aboutira à un certain équilibre des groupes d'âge qui est indispensable au déroulement harmonieux de la vie courante

Ce sera alors un des rôles de sociologues compétents d'essayer de le préciser car l'expérience sociale des grands ensembles, où l'élément âgé est pratiquement absent, est bien là, pour confirmer le bien-fondé des observations faites ci-dessus.

5. L'aide matérielle aux personnes âgées et impécunieuses

Si la vieillesse est déjà une dure épreuve pour l'être humain, elle l'est encore davantage en cas de moyens financiers réduits.

Quand ces personnes ont à peine de quoi vivre, il s'agit cette fois d'un problème de solidarité, mais en raison de la nature globale de l'économie moderne, les frais correspondants ne pourront être prélevés que sur la production du pays. Déjà, grâce à la productivité importante de la Société Industrielle, il leur a été attribué depuis quelques années une allocation de subsistance, insuffisante sans doute puisqu'il fallait, surtout dans notre pays, en raison de son sous-peuplement, s'occuper d'abord des enfants, puisque ceux-ci, par leur travail ultérieur, seront à l'origine de la création d'un renouveau de notre peuple et de son action productrice.

Malheureusement, ces vieillards, nos parents peut-être, nos amis toujours, aux yeux de la Société Industrielle ne sont plus ni des producteurs, ni de grands consommateurs, fiscalement même ils sont souvent inexistants. Il ne faudrait donc pas que, sous ces prétextes, la société moderne les rejette hors de son sein. La Dignité et l'Urbanité des relations humaines doivent alors amener notre collectivité à aider matériellement les organisations charitables et bénévoles qui sont seules capables, il faut bien le reconnaître, en raison de la philosophie désintéressée qui les anime, de leur assurer une vie mieux adaptée à leurs besoins et cette forme d'appui pourrait permettre de pallier l'insuffisance des aides collectives.

Autrefois l'aide indispensable aux personnes très âgées était assurée par les enfants ou la proche famille avec un dévouement sans limite et comme aujourd'hui un dévouement de ce genre ne peut plus pratiquement être dispensé, des installations ont été créées pour faire face à ces nouveaux besoins, en s'appuyant sur le salariat et le Profit de la Société Industrielle ou même sur l'Assistance Publique avec ses hospices, ce qui amène inévitablement à transformer les bâtiments affectés au quatrième âge en de véritables mouroirs, dans lesquels les petits vieux devenus des patients attendent l'ultime échéance.

Depuis quelques années, le problème du quatrième âge est posé devant l'opinion et les solutions à définir ne sont pas faciles puisqu'il s'agit de trouver un équilibre entre des désirs et des possibilités matérielles et financières. Si les vieillards ne peuvent rester des laissés-pour-compte ou des spectateurs inconscients d'un monde qui est aussi leur oeuvre, il faut bien reconnaître que leur maintien dans la vie présente exige des trésors d'imagination que seules des organisations à vocation charitable, ont la possibilité d'imaginer et d'offrir.

C'est donc un nouveau devoir pour la Société Industrielle d'examiner en dehors de préoccupations d'ordre politique ou philosophique quels pourraient être les moyens les mieux adaptés pour assurer cette aide.

6. Conclusion

On pourra souhaiter que la Société actuelle réfléchisse encore à tous les problèmes posés récemment par la longévité accrue, permise par les progrès de la médecine et qu'elle lui trouve des solutions qui satisfassent à la manière de vivre, suggérée dans cet essai.

Si le sort des personnes très âgées dépend, aujourd'hui, d'une déontologie humaniste il ne faut surtout pas oublier que toutes les solutions possibles exigeront beaucoup de moyens financiers pour remédier aux effets d'un progrès qui bouleverse toutes les habitudes.

On ne voit pas alors comment une communauté quelconque, même développée économiquement, pourra résoudre les problèmes posés en dehors de l'Efficacité, de l'Equité et de l'Urbanité de l'action humaine.

Là encore, ce n'est pas la réduction brusquée de la durée du travail qui autorisera cette évolution et la seule option à prendre consiste encore à choisir entre la facilité future et le confort présent, choix essentiellement politique auquel doivent se référer maintenant les diverses nuances de la pensée.

Il serait donc tout particulièrement souhaitable que le Syndicalisme salarial, en raison d'une part, de son pouvoir considérable et prépondérant dans le fonctionnement de la Société Industrielle et, d'autre part, de la nature globale de l'économie moderne, cesse d'être un défenseur des seuls intérêts égoïstes de ses seuls mandants salariés, encore en état de travailler.

On pourra alors souhaiter, si ce n'est pas encore fait, que ses responsables se penchent, en dehors de tout esprit étroit et à courte vue, sur les difficiles problèmes financiers qui vont résulter de cette aide. Ils se doivent d'autant plus de le faire que d'ici à quelques années ils seront eux aussi confrontés personnellement aux mêmes difficultés. En ayant alors reçu la formation économique souhaitée dans le chapitre "Syndicalisme", ces responsables syndicaux pourront étudier honnêtement, en accord avec les divers compétents du pouvoir économique, les mesures à prendre pour répondre à l'accroissement sensible des effectifs des troisième et quatrième âges. Ce sera pour le Syndicalisme un objectif nouveau digne d'intérêt et une conséquence de l'éducation que ses responsables devront recevoir pour bien remplir un rôle fondamental, même si celui-ci est discret, en nécessitant plus d'action que de discours, sur lesquels ils sont généralement davantage portés.

On pourra cependant indiquer que la mutation nécessaire ne pourra se contenter de mesures empiriques prises par les responsables sous la pression des faits. En revanche, en utilisant, à ce besoin nouveau, les réflexions de cet essai et les principes sur lesquels il repose, et qui sont accessibles à tous, notre société pourra établir sans difficultés la déontologie utile, pour que les hommes liés par la solidarité du progrès, pensent aussi à ceux qui les ont précédés, avant que, demain, eux aussi, ne soient placés devant ces mêmes problèmes.

Ceci permettra à toutes les générations de vieillir, dans les meilleurs conditions, à l'époque de l'an 2000 dans notre France Industrielle, Efficace et Européenne, dans cette Europe de l'Economie Moderne, de l'Esprit, de la Tolérance, de l'Efficacité et de l'Equité, telle celle souhaitée ici.

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