S'il est conforme à l'Equité que le monde des campagnes dispose à l'époque de la Société Industrielle d'un niveau de vie analogue à celui de l'Industrie, de l'Administration ou du Commerce, ce souhait légitime ne pourra résulter, et c'est l'aveuglante vérité, que de la rentabilité de l'Entreprise agricole. On peut alors noter, aujourd'hui, avec le machinisme agricole, que le travail de l'exploitant est devenu incomparablement plus facile qu'autrefois et c'est seulement une simple observation de voir la vie professionnelle de l'agriculteur considérablement facilitée par un ensemble de machines bien adaptées à son travail, alors que le travailleur de l'industrie est quelquefois maintenu dans l'asservissement par la chaîne de production.Avec ces puissants moyens techniques spécifiques, l'agriculteur jouit maintenant de conditions de travail beaucoup plus agréables qu'à une époque où il était rivé à sa terre et à la merci du temps et on peut affirmer sans crainte de démenti que c'est dans le domaine de l'agriculture que le progrès technique a fait le mieux sentir ses effets bénéfiques pour un travail plus facile et plus lucratif, si bien qu'aujourd'hui le sort de l'agriculteur est souvent plus enviable que celui du travailleur de l'industrie.
Dans ces conditions, la rentabilité de l'Entreprise agricole va être surtout fonction d'une organisation bien adaptée à l'emploi du machinisme agricole, du choix des cultures et de l'emploi des engrais et du maniement des produits phytosanitaires. Pour examiner alors, aussi objectivement que possible, une activité aussi vieille que le monde, afin d'en tirer des enseignements susceptibles d'améliorer sa rentabilité, il convient de décrire les structures actuelles avec leurs conséquences, pour essayer d'en déduire les remèdes possibles.
L'agriculture, dans notre pays, repose sur des structures ancestrales, alors qu'elle s'est lancée, depuis la Seconde Guerre mondiale, dans le tourbillon du monde moderne, tout en restant sous la dépendance directe des conditions climatiques ou de la nature des sols, données difficilement modifiables et qui n'ont rien à voir avec l'évolution du monde contemporain. Soumise aussi à des contraintes où les facteurs propres au climat jouent souvent un rôle essentiel, liée en plus à l'étendue de l'exploitation, aux moyens mécaniques et aux données économiques du marché, avec un mode d'exploitation qui présente encore, très souvent, le caractère familial, l'Entreprise agricole est d'un type assez particulier qui supporte difficilement une comparaison, par trop hâtive, avec son homologue l'Entreprise industrielle.
Dans l'état actuel des structures agricoles de notre pays où le mode d'exploitation par la famille est encore le plus habituel, les gros problèmes de l'Entreprise paysanne sont aussi ceux des toutes petites Entreprises, qu'elles soient industrielles, artisanales, commerciales, où la main-d'oeuvre et les frais généraux sont trop importants en face d'une production insuffisante, limitée elle-même par des débouchés peu extensibles. La production n'ayant été programmée ni dans l'espace ni dans le temps, tout le monde fait très souvent la même chose au même moment, quel que soit le lieu, aussi ne faut-il pas s'étonner des résultats insuffisants de cette activité. Mais il faut bien admettre également qu'il faudrait être devin pour établir une programmation sensée puisque la production va dépendre en grande partie des circonstances atmosphériques encore imprévisibles aujourd'hui au delà de cinq jours.
Le seul moyen de remédier à une situation de ce genre va résider alors dans une spécialisation mesurée, qui en étant adaptée aux climats des diverses régions permettra de restreindre les aléas de production. Cette spécialisation amènera aussi une réduction des frais d'exploitation, tout en accroissant les quantités produites, c'est-à-dire la productivité de l'agriculture. Mais cette productivité demande, en plus, une bonne organisation, des débouchés et du travail qui découlent, les uns et les autres, de la compétence à la fois de l'exploitant chef d'Entreprise et de ses représentants dans un Syndicalisme professionnel conscient de ses devoirs et de ses responsabilités.
On doit alors signaler que tous les problèmes de l'agriculture seront d'autant plus difficiles à résoudre qu'elle connaît actuellement une récession relative et qu'il est bien connu qu'une situation de ce genre complique, de ce fait même, les mesures propres à faciliter la mutation d'une activité encore indispensable. Pourtant l'exemple de certains pays est bien là pour nous encourager dans la voie de la spécialisation. En effet, depuis de nombreuses années, pratiquement depuis la fin du dix-neuvième siècle, certains pays européens, comme le Danemark et la Hollande, pas mieux dotés que nous par la nature du point de vue des sols et des climats, ont entrepris, sous l'effet des lois du libre-échange et de la concurrence, une véritable spécialisation qui était la révolution technique du moment.
Resté confiné dans un repli sur soi et dans une polyculture dépassée, qui correspondait à la mentalité individualiste et protectionniste de la grande majorité de ses habitants, notre pays croyait trouver dans cette polyculture une certaine sécurité dans ses approvisionnements et dans ses revenus.
L'activité agricole dans notre nation a donc revêtu, dans les dernières décennies du dix-neuvième siècle et dans les premières du vingtième, des caractéristiques particulières parmi lesquelles figure en tête, malheureusement, l'autarcie. Cette doctrine économique a été prolongée anormalement et volontairement entretenue à l'origine de cette période cruciale de l'histoire du développement économique des pays, donc du nôtre, par tout un ensemble d'actions diverses qui traduisaient toutes, à cette époque, la peur maladive de notre peuple et surtout de ses élites, face au nombre et à la croissance. Comme on l'a dit déjà dans le chapitre précédent "Problèmes Industriels", c'est également parce que nos problèmes de population n'étaient pas préoccupants du point de vue de la nourriture, que la spécialisation n'a pas été ressentie comme une nécessité. En effet, la sous natalité qui nous a profondément affaiblis à l'époque du début du dix-huitième siècle et qui fut déterminante pour notre déclin, sans que nos responsables politiques s'en préoccupent outre mesure, ne nous poussait pas aux progrès dans ce domaine puisque, en même temps, notre terre étant très souvent fertile et généreuse, nos problèmes alimentaires, en dehors de situations exceptionnelles, n'étaient pas inquiétants.
On peut aussi observer que les différents éléments qui influencent la rentabilité sont quelquefois incompatibles entre eux ; ainsi, accroître la surface entraîne la mécanisation mais réduit la main-d'oeuvre qualifiée, ce qui peut être pénible pour certains. Quant à la géographie qui voudrait que les cultures se développent là où elles sont le mieux adaptées aux climats et aux sols, voire aux microclimats, les agriculteurs, pour assurer la sécurité de leur ravitaillement et faire face aux circonstances difficiles, préfèrent souvent la polyculture.
Aussi ne faut-il pas s'étonner outre mesure des difficultés actuellement rencontrées dans le monde agricole pour réaliser la mutation économique indispensable. En plus, on peut remarquer que l'agriculture, dans notre pays, a encore d'autres caractéristiques que la diversité des productions. Ce sont celles, par exemple, qui ont trait à son adaptation difficile, aux désirs des consommateurs individuels, à l'influence des générations âgées d'agriculteurs qui éprouvent très souvent de très grandes difficultés à s'adapter au bouleversement de la société actuelle, difficultés qui découlent inévitablement de l'habituelle confusion qui existe, dans le milieu agricole, entre le ménage et l'exploitation.
C'est pour ces diverses raisons que le modèle de la Société Industrielle ne peut s'adapter ni se transposer directement et brutalement à l'activité agricole en raison de l'opposition fréquente des différentes logiques citées, qu'elles soient techniques, géographiques ou humaines, dans un domaine où la technicité ne vient d'entrer en force que très récemment.
C'est le plus souvent la vue étroite et conservatrice de nos responsables politiques qui est très probablement à l'origine de bien de nos maux, car le doute et le manque de pensée directrice, n'oeuvraient pas en faveur de l'action d'une Société Industrielle qui apparaissait à beaucoup comme un corps étranger, du fait de notre longue tradition paysanne et artisanale.
Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que la représentation élective du monde des campagnes, inexistante avant la Révolution de 1789, se soit contentée dans les premiers temps qui suivirent, de veiller à la conservation de ses acquisitions foncières et d'entretenir ensuite, dans la masse considérable de l'électorat paysan, la psychose du mouvement et de l'effondrement des cours. C'était le moyen idéal pour cette dernière représentation où l'intérêt électoral était réduit aux querelles de clocher, de justifier vis-à-vis d'électeurs paisibles, habitués, depuis toujours, à confier leurs intérêts aux notables, une politique économique aux vues étroites, opposée à des changements qui auraient entraîné des désordres ou des majorations d'impôts. Il résulte de cette attitude un renforcement du conservatisme qui semblait favoriser le maintien d'avantages particuliers à la paysannerie. Ce n'est pas alors un des moindres reproches que l'on puisse formuler à l'encontre d'une politique agricole à courte vue, menée par les responsables politiques de notre Etat qui n'ont pas su discerner, ni deviner, à l'aube de la rénovation technologique et de la Société Industrielle, les possibilités nouvelles des spécialisations et des transports, favorables à la libre circulation des marchandises.
Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que le Syndicalisme agricole se soit contenté, puisque le sens de l'Etat manquait en haut lieu, de s'enfermer dans une action démagogique incompatible avec l'action normale d'une association professionnelle compétente. Sans doute la démagogie est inséparable de l'action d'organisations de ce genre qui vivent à la fois de leurs revendications anarchiques perpétuelles et des cotisations de leurs adhérents, puisqu'elles ne disposaient pas, jusqu'à des époques récentes, de cadres compétents, suffisamment instruits et dévoués, dans un domaine où la vérité économique est variable et difficile à cerner à un moment donné.
Alors que notre pays doit aujourd'hui s'adapter à l'esprit de la Société Industrielle, il est de la plus haute importance que les agriculteurs, qui sont nos frères et nos compagnons dans un développement coordonné de nos activités économiques, soient aussi pénétrés, et leurs représentants syndicaux encore davantage, de l'importance de la rentabilité sans laquelle aucune Entreprise ne peut ni se développer, ni même simplement vivre, quel que soit d'ailleurs le régime politique de la société. Mais le Syndicalisme professionnel devra en conséquence attacher un prix particulier à la solution de ces problèmes difficiles ; les réponses de toutes façons ne pourront se trouver ni dans des promesses démagogiques ni dans des phrases creuses d'une certaine représentation politique aux nuances trop nombreuses, qui ont fait prendre, sous l'influence d'un Syndicalisme professionnel souvent inconscient de ses devoirs économiques, tout un ensemble de mesures par les pouvoirs publics tendant à faire du citoyen agriculteur un citoyen "assisté".
Il n'est besoin, pour étayer ce rappel, que de se remémorer les distillations d'excédents de vin ou de cidre dont personne ne voulait et qui ont été effectuées, il y a quelques décennies ou même encore récemment, aux frais de tous les citoyens contribuables. Avec l'argent gaspillé en pure perte dans ce domaine, il eut été préférable d'aider plus intelligemment les exploitants à améliorer la qualité de leurs récoltes ou à réorienter la production. C'est ainsi que le remplacement de ces vignes ou de ces pommiers par des plants donnant de meilleurs produits, aurait représenté des solutions plus intéressantes par leur rentabilité, sans même parler des bienfaits que notre collectivité aurait pu retirer de la réduction de l'alcoolisme, fléau de certaines régions. Il va sans dire cependant que si cette solution paraît simple et évidente, sa généralisation risquera d'entraîner un effondrement important des cours s'il n'est pas prévu préalablement une utilisation industrielle des fruits, par la conserverie par exemple ou par l'application des techniques de microfiltration stérilisante, qui pourrait permettre ultérieurement d'utiliser sur place, dans de petites installations, un nombre important d'agriculteurs libérés du travail direct de la terre, d'où l'importance d'une prospective économique globale et très sérieuse.
Il serait certainement assez facile, pour des spécialistes, de continuer l'exposé de semblables anomalies mais il s'agit de donner ici seulement quelques exemples marquants d'une mauvaise manière de procéder, c'est-à-dire là encore d'une mauvaise gestion collective, dont la responsabilité n'incombe pas seulement au pouvoir politique, mais encore aux compétents du Pouvoir Technique, quand le civisme et la morale s'effacent devant certains intérêts politiques ou particuliers. Il était peu réaliste de croire en effet qu'il suffisait de détruire ou de subventionner d'autres, pour endormir les exploitants avec de beaux discours dominicaux et de bonnes paroles, comme cela s'était toujours passé dans ce pays latin, sensible au verbe et à la magie des mots, alors que la Société industrielle faisait irruption dans notre espace et dans notre temps, en se moquant éperdument de ce genre de discours.
Au lieu de faire apprendre, peu à peu, à la masse pacifique et sans défense des électorats ruraux de l'époque les contraintes implacables de rentabilité imposées à l'Entreprise, fondement de presque toutes les activités humaines quelles qu'elles soient, cette représentation politique et professionnelle s'est contentée de faire semblant de défendre les intérêts immédiats de ces exploitants pour justifier des mandats électoraux ou syndicaux qui satisfaisaient seulement les Volontés de Puissance des différents membres de ces représentations.
C'est d'ailleurs probablement dans le secteur de la représentation politique du monde des campagnes que la multiplicité des partis politiques a été la plus nocive à l'adaptation de notre pays à la société contemporaine et il serait particulièrement souhaitable aujourd'hui que cette représentation se réfère, maintenant surtout, à la compétence et au civisme. C'est là sans doute le plus gros reproche que notre peuple et ses agriculteurs peuvent adresser à ces représentants politiques et professionnels, puisqu'ils n'ont pas été capables, comme il eût été normal, de guider l'adaptation des exploitants agricoles aux nouvelles conditions de vie, en se contentant seulement de les attirer et de les endormir avec l'aide aux produits, par des mesures relevant de la charité publique. Ils leur ont laissé aussi miroiter, malgré l'usage amplifié du machinisme agricole, des engrais et des produits de protection des cultures que des prix élevés, très supérieurs aux prix du marché international, pourraient leur être consentis au fil des temps.
Ces conceptions, malheureusement, constituent surtout de la part des responsables du Syndicalisme agricole, une aberration démagogique indigne pour des citoyens qui auraient dû être non seulement des cadres compétents, mais aussi des responsables imprégnés de civisme, qu'ils fassent partie du Syndicalisme ou même du Pouvoir Technique ou cinquième pouvoir de l'Etat moderne. Mais si le problème de la rentabilité de l'Entreprise agricole est à placer en tête de leurs préoccupations, ce sera aussi le devoir de ces responsables d'aider nos agriculteurs dans un domaine délicat, car il n'est pas facile d'y concilier à la fois la théorie et la pratique. La mise à jour de leurs connaissances dans le domaine de l'économie agricole devrait cependant pouvoir s'effectuer assez facilement dans notre pays grâce à l'atavisme, puisque bon nombre de nos élites et de nos responsables de rang élevé sont de souche paysanne; malheureusement certains soulignent, avec juste raison peut-être, les préjugés et le manque d'idées générales de simple bon sens de ces élites responsables.
Le problème délicat des prix des denrées est encore compliqué de nos jours par la valeur fluctuante des monnaies sur lesquelles sont fondés les échanges internationaux car aux différences de productivité s'ajoutent les variations de change (1).
(1) Par exemple le blé français est compétitif sur les marchés extérieurs avec un dollar valant 9 ou 10 frs, il ne l'est plus avec un dollar à 5 frs (nov 90).
Cette mise à jour s'effectuera encore mieux si le Syndicalisme agricole participe à la mise au point des réformes nécessaires et s'il le fait dans un esprit tout différent de celui qui a inspiré son action depuis un siècle au moins. Il ne pourra aujourd'hui remplir un rôle valable que s'il est en effet compétent puisque, avec la réduction de la population agricole, le poids politique de l'agriculture en général et du Syndicalisme professionnel correspondant ne pourra que décroître.
Les problèmes actuels de l'agriculture sont aussi, il faut bien le reconnaître, de la même nature que ceux qui se rapportent à l'évolution de la Société Industrielle et en particulier à l'organisation de l'Entreprise.
Si ce dernier point, par exemple, est considéré avec juste raison comme explosif, en raison de la nature égoïste de l'homme, il ne pourra malgré tout que recevoir des solutions équitables qui se rapprocheront probablement de celles indiquées dans cet essai et qui sont englobées dans l'expression Capitalisme à accession communautaire, pour la simple raison qu'elles sont logiques, qu'elles découlent de la morale élémentaire et que les hommes qui vivent dans l'environnement de la Société Industrielle ont l'habitude du changement, point fondamental qui manque au travailleur de la terre.
En outre, en reposant sur l'Efficacité, l'Entreprise, si elle fait le Profit de ceux qui vivent d'elle et, par là, celui de la collectivité tout entière, supportera la tension très forte de tous ceux qui la servent à tous les échelons de responsabilité et d'exécution. C'est cette tension permanente, cette astreinte de tous les instants et de tous les jours qui la font progresser pour satisfaire toujours mieux le citoyen consommateur, puisque c'est lui qui dans une économie d'abondance, comme celle qui régit actuellement le monde développé, est son véritable juge.
Mais, en agriculture, le problème est cette fois à une autre échelle, à la fois plus grande et plus petite, car il est à celle de l'homme, agriculteur exploitant intéressé directement, assez souvent sans intermédiaires, à la marche de son exploitation et surtout à la vente de sa production. Ce problème est alors d'autant plus difficile que les exploitants agricoles sont des individualistes invétérés, qui croient encore possible d'utiliser la Liberté sous toutes ses formes possibles, y compris l'anarchie des productions, alors que justement l'agriculture des pays tempérés, devant augmenter le niveau de vie de ceux qui vivent du travail de la terre, doit, comme c'est le cas déjà depuis quelques décennies pour l'industrie, avec l'économie d'abondance ou de surconsommation qui déferle sur le monde, produire seulement ce qui s'achète et par là se vend.
C'est, comme déjà dit, le déferlement, dans tous les pays développés, de cette économie d'abondance, qui amène toutes les Entreprises à produire ce que le consommateur veut bien acheter, à des prix qui lui conviennent et qui font de lui le maître incontesté du marché et par là de la vie de toute Entreprise industrielle ou agricole.
Actuellement, le problème de la survie de l'Entreprise agricole dans notre pays est le seul qui soit véritablement préoccupant, en raison de la présence d'une population rurale numériquement encore importante. Aussi importe-t-il maintenant que les moyens d'existence de nos compatriotes agriculteurs ne dépendent plus comme autrefois de subventions aux produits, ni même d'une aide aux individus, comme certains voudraient le faire. Nos compatriotes agriculteurs, en effet, en tant qu'hommes conscients de leur Dignité, ne pourraient admettre d'être transformés en gardiens du musée de la nature. Ces deux aides en effet, en relevant aussi bien l'une que l'autre de la charité publique, sont, en conséquence, en opposition fondamentale avec l'esprit de ce livre et avec la pensée économique et sociale à l'époque de la Société Industrielle, et avec la fierté du travailleur des campagnes.
Pour essayer de trouver des solutions susceptibles de répondre aux difficiles problèmes de l'agriculture dans notre pays, il faudra que nos représentants politiques et syndicaux qui s'occupent de ces questions admettent :
- que les agriculteurs sont des citoyens complets avec tous les droits et les devoirs que renferme ce terme, et qu'ils exigent seulement de vivre normalement et décemment du produit de leur travail et non pas de la générosité de leur collectivité nationale,
- que les autres citoyens, en tant que contribuables et membres de la même collectivité nationale, veulent bien aider leurs frères agriculteurs dans la mutation actuelle de leur activité, puisque l'aide consentie découle de l'Urbanité des relations humaines, un des fondements de la philosophie décrite dans cet essai (en particulier le cas des agriculteurs âgés de plus de cinquante ans et qui sont incapables de se reclasser doit être résolu dans cet esprit). Il conviendra cependant que cette aide soit limitée dans son montant et dans le temps et surtout qu'elle ne soit pas considérée comme un encouragement au maintien de situations acquises, mais désuètes, impossibles à modifier par la suite, comme cela se passe trop souvent chez nous, mais seulement comme un investissement productif de reconversion,
- que le problème des débouchés dans la situation actuelle, où il n'est encore question que de nourrir les habitants des pays développés, est délicat et plus difficile à résoudre que dans l'activité industrielle, en raison de la limitation étroite des besoins de nourriture, de leur satisfaction rapide, de l'inélasticité de la consommation, de l'influence limitée de la publicité pour l'accroître notablement et même de la conservation très limitée des produits frais (par exemple la conservation des produits par le froid entraîne des investissements importants qui conduisent à des majorations telles que le consommateur paie ce service plus cher que le produit n'est payé à l'exploitant),
- que la rentabilité de l'Entreprise agricole dépend essentiellement de son organisation, de la compétence de l'exploitant et de ses représentants professionnels, et enfin surtout de ses débouchés et du prix des produits,
- que, si la compétence est fonction de l'enseignement technique diffusé, le civisme, lui, pour les responsables politiques, administratifs, économiques, syndicaux, est la conséquence de l'Education, dont les adultes responsables actuels n'ont pas, semble-t-il, pris encore suffisamment conscience.
Il découle de ces quelques observations que la production agricole, dans un premier temps dans les pays tempérés, devra être de plus en plus orientée, c'est-à-dire planifiée, dès aujourd'hui à l'échelle de notre continent et dès demain à celle du vaste monde. Dans un second temps, probablement assez proche, en raison d'une demande probable importante des pays trop peuplés d'Asie ou d'Afrique, peu ou mal disposés pour la culture comme le sont ceux de la rive Sud de la Méditerranée, il faudra que notre Pays et généralement tous les pays occidentaux exploitent à fond leurs terres à blé ou à betteraves (ne parle-t-on pas du pétrole vert pour caractériser les productions agricoles de l'Occident ?).
Ceci comporte à la fois des avantages économiques certains pour les agriculteurs de ces pays mais aussi le risque de se voir confinés au rôle de fournisseurs uniques. Si cette situation particulière de fournisseur unique donne quelques moyens de pression diplomatique, par contre ceux qui ont faim pourraient venir se procurer ce qui leur manque par la violence, du fait de leur supériorité démographique écrasante sur tous les pays tempérés de l'Occident, qui sont les seuls fournisseurs possibles. Il convient donc que les hauts responsables de tous nos pays européens soient persuadés de ces évidentes banalités en raison des facilités des transports de masse et des possibilités actuelles des techniques militaires de destruction massive. Compte tenu de ces considérations générales, l'aide indispensable accordée à l'agriculture ne devra pas entraîner, non plus, une charge excessive pour le budget de l'Etat, c'est-à-dire pour le citoyen contribuable. L'économie moderne d'une nation pouvant être considérée comme un tout, si une trop grande partie de moyens financiers était en effet attribuée à l'agriculture, elle priverait d'autres secteurs, tout aussi indispensables à la collectivité, de l'aide nécessaire.
Si l'on veut donc relever le niveau de vie des agriculteurs exploitants, il est banal de dire qu'il faut agir sur tous les paramètres du revenu, augmenter le volume de production commercialisable et réduire dans le même temps les charges et le nombre de ceux qui participent effectivement au partage des fruits de cette production, pour que la part de chacun soit suffisante, ce qui revient à maximiser la valeur ajoutée par tête.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la réduction du nombre des agriculteurs de notre pays est considérable, deux millions d'agriculteurs au moins ont déjà quitté volontairement un travail pénible et peu lucratif et cet exode, mal nécessaire, ne pourra que se poursuivre, car c'est lutter contre des moulins à vent que vouloir s'opposer à la loi inexorable de la rentabilité d'une Entreprise quelle qu'elle soit. Le pire pour l'agriculture des pays tempérés serait de ne rien faire. Puisque la mutation est inévitable, il revient à la communauté de l'organiser et de l'orienter à bon escient pour qu'elle ne soit pas insupportable à ceux qui vivent d'elle. Décemment, elle ne pourra s'effectuer qu'au moment du passage des enfants à la vie active, et c'est pour cette raison qu'il est nécessaire que l'instruction diffusée à la campagne ne soit pas un enseignement à part.
Le rôle des responsables politiques et économiques, et particulièrement de ceux du Syndicalisme agricole, va être alors déterminant dans ce domaine. Il est d'essayer de canaliser et d'ordonner un départ inévitable, voire un exode très inhumain par bien des côtés, mais qui peut l'être infiniment moins si notre collectivité sait créer des activités industrielles légères susceptibles d'accueillir, dans leur cadre d'origine c'est-à-dire à la campagne, les nombreux travailleurs en surnombre, afin qu'ils ne deviennent pas des déracinés. C'est de cette façon, et probablement de cette façon seulement, que le départ des plus pauvres vers les grandes villes sera évité. Il ne faudra pas cependant favoriser le départ des agriculteurs vers le commerce, car ce genre d'activité est aussi encombré et voué également à de grandes et fréquentes transformations.
C'est d'ailleurs plus probablement dans les secteurs qui sont directement liés à la transformation des produits agricoles qu'il paraîtrait plus logique de diriger les exploitants excédentaires, en utilisant comme déjà dit les dernières techniques, telles celles de la microfiltration stérilisante.
C'est dans ces directions qu'il convient de diriger l'action des pouvoirs publics au lieu de subventionner des produits qui ne trouvent pas toujours preneurs, ou même de les détruire en dépensant des sommes considérables sans profit ni pour l'agriculture, ni pour personne. On a déjà dit, au début de ce chapitre, que si la Société Industrielle ne pouvait pas s'appliquer directement à l'agriculture, en raison des diverses logiques propres à cette activité, en revanche le comportement intellectuel d'une Société Industrielle fondée sur la concurrence, gage de l'action et du Profit, doit lui être appliqué pour que sa rentabilité puisse être atteinte et que la vie de l'exploitant ne dépende que de sa propre rentabilité et non pas de l'intervention des pouvoirs publics. La rentabilité de l'agriculture va alors dépendre à la fois de données techniques qui ont trait à la création de structures agricoles adaptées au monde actuel ou aux problèmes des débouchés, et de données humaines qui vont se résumer dans l'action d'un Syndicalisme professionnel rénové.
Le but des paragraphes suivants est alors d'essayer d'accorder les exigences morales impliquées par le déroulement de la vie collective à la loi économique, puisque celle-ci ne peut subir de déformation sans mettre en jeu le fonctionnement de notre société dans son ensemble, et, dans ce qui suit, on examinera plus en détail le problème des structures agricoles, puis on effleurera celui des débouchés.
Pour améliorer le sort matériel de ceux qui vivent de cette activité, il faut comme déjà dit, augmenter d'abord le volume des quantités produites et réduire dans le même temps, le nombre des bénéficiaires, c'est-à-dire le nombre de ceux qui vivent directement de l'exploitation agricole par leur travail personnel.
Dans une situation économique et démographique stable ou en légère expansion, on peut viser dans notre pays, qui est un pays développé :
- à augmenter le produit net par l'amélioration de la productivité, sans réduction du personnel agricole. C'est le cas des régions de cultures intensives à grand rendement, comme les cultures maraîchères, florales ou arbustives ;
- à réduire fortement la population agricole, sans réduction sensible du produit net. C'est le cas des régions céréalières où la population active a déjà été considérablement diminuée grâce à des techniques modernes de production et de récolte, qui donnent aux exploitations de ces régions un caractère qui s'apparente de très près aux Entreprises industrielles ;
- à réduire modérément la population vivant de l'agriculture tout en augmentant, même légèrement, le produit global, grâce à un emploi poussé des engrais, du machinisme et des outils biologiques améliorés. Ces mesures sont actuellement appliquées dans les pays européens à exode rural modéré.
Ces différents procédés, déjà appliqués par de nombreux pays évolués, ont amené des résultats non négligeables (c'est le cas chez nous des riches plaines du Nord et de l'Ile-de-France) mais, pour d'autres régions, la dimension limitée des exploitations constitue un sérieux obstacle à l'utilisation rationnelle donc efficace de machines, qui risquent, en plus, dans certains cas, d'être surabondantes et, par là, mal utilisées.
De plus, dans la période d'expansion démographique que connaissait encore récemment notre pays et qu'il doit s'efforcer de remettre à l'honneur par une action coordonnée des pouvoirs publics, il est même certain qu'une réduction de la population rurale serait dangereuse. En effet, une trop forte réduction de cette population entraînerait une modification sensible de l'espace rural qui tendrait à se transformer en désert par son dépeuplement (1).
(1) Au-dessous de 11 habitants au km2 le processus de désertification est commencé.
S'il convient de réduire la population active agricole, il faut cependant augmenter, dans certaines régions de notre pays, la population locale car celle-ci est indispensable au support de petites Entreprises industrielles, artisanales, ou commerciales et d'activités annexes, (enseignement, tourisme, services de santé, etc). Tous les équipements collectifs qui vont résulter de ces activités, comme les routes, les commerces ou les installations téléphoniques, pourront être alors utilisés en vue d'un mouvement réel et indispensable de décentralisation industrielle et de développement régional, sans lequel l'emploi de la masse d'agriculteurs libérés ne pourrait être assuré, et c'est dans cette voie qu'il convient de se diriger en priorité, étant entendu cependant que ces installations industrielles ne seront pas trop importantes en volume, pour ne pas détériorer l'environnement encore correct de nos campagnes.
Compte tenu des remarques faites ci-dessus et étant donné les caractéristiques propres de notre pays où les exploitations sont souvent favorisées par le climat et la nature des sols, il semble qu'il faille plutôt revenir à la troisième méthode qui consiste à réduire modérément la population vivant directement de l'agriculture, grâce à un emploi poussé de moyens techniques les plus modernes, pour autoriser aussi une vie rurale suffisamment active, car celle-ci est indispensable à une vie équilibrée des campagnes. Jusqu'à présent, le travail familial remédiait à l'organisation défectueuse du travail en agriculture et amenait des salaires dérisoires et des profits insuffisants qui ne sont plus acceptés par les intéressés. Si l'agriculture veut donc améliorer ses résultats, il faut changer de méthode et appliquer, en les adaptant, les méthodes du travail en commun qui ont pris naissance dans l'industrie et qui permettent d'améliorer la rentabilité du travail, c'est-à-dire de réduire la part du travail humain et de soulager la difficulté de l'effort physique.
Pour parvenir à cette situation il faut, dans notre pays, accroître d'abord raisonnablement la surface des exploitations, pour réduire les pertes de temps, et remédier à une utilisation insuffisante d'un matériel coûteux en adoptant le plus possible le travail en commun, qui a accru de façon inimaginable la productivité dans le domaine industriel. C'est la recherche de formules permettant de satisfaire à ces exigences qui va amener à dissocier l'exploitation de la propriété foncière, tout en respectant la liberté individuelle, ce qui constitue, à n'en pas douter, un problème délicat particulièrement difficile et épineux que depuis plus de vingt ans déjà, chez nous, un organisme officiel contribue à résoudre (1).
(1) C'est le cas de l'Europe de l'Est et de l'URSS où l'économie collectiviste a montré son incapacité permanente de subvenir aux besoins même élémentaires des hommes.
La première mesure à prendre doit permettre d'accroître dans une juste mesure les surfaces d'exploitation. Ce but peut être obtenu de trois façons différentes, soit par remembrement, soit par entraide et banque du travail et du matériel, soit encore par association volontaire, ces deux dernières méthodes permettant encore de respecter, au sens occidental, la Dignité du citoyen agriculteur.
Le regroupement des trop nombreuses parcelles créées lors de notre grande Révolution de 1789 peut être soit d'origine individuelle, soit d'essence administrative. Son but est de créer des surfaces plus facilement exploitables avec les moyens techniques modernes et on peut observer dès l'abord que ce regroupement doit être permanent. Mais ce regroupement seul ne peut donner qu'un résultat partiel, car les superficies remembrées dans les structures françaises, ou même européennes, risquent encore d'être insuffisantes pour une exploitation fondée sur l'emploi intensif de machines modernes. On constate alors que le regroupement indispensable peut être obtenu, du moins théoriquement, de deux façons différentes, soit par rachat des terres par un exploitant unique, soit par dépossession des propriétaires actuels par de nouvelles unités de production à gestion collective des terres.
Dans le premier cas, l'Efficacité, fonction de l'intérêt personnel, est favorisée ; dans le second elle reste problématique en raison justement de l'absence de cet intérêt personnel. L'expérience de certains pays permet d'ailleurs de justifier un raisonnement de ce genre (1).
(1) C'est le cas des pays de l'Europe de l'Est et de l'U.S.S.S. où l'économie collectiviste a montré son incapacité permanente de subvenir aux besoins mêmes élémentaires des hommes.
Mais ces deux voies présentent un grave défaut, c'est le salariat, car celui-ci n'est adapté, ni à l'individualisme de l'agriculteur, ni à la nature de son activité, en raison de l'influence de l'intérêt personnel. En effet, au moment des récoltes par exemple, le travail ne se mesure pas au temps passé, mais à la tâche accomplie, c'est-à-dire au Profit possible. Enfin, l'homme devenant un simple pion, de telles méthodes qui lèsent la Dignité ne peuvent être retenues par une conception libérale et humaniste de l'existence.
Avec cette disposition, l'agriculteur conserve la responsabilité de son exploitation personnelle et demande l'aide d'un autre agriculteur avec lequel il s'entend pour mener à bien certains travaux. Cette solution, qui s'adapte à la psychologie du monde des campagnes, ne permet pas cependant d'accroître les surfaces exploitables ; elle nécessite aussi une banque de travail et des moyens pour évaluer les heures des services rendus à comptabiliser entre exploitants, suivant qu'il s'agisse d'une aide fournie avec ou sans matériel. On peut alors observer que si cette méthode facilite le travail et permet même une meilleure utilisation de matériels particuliers, tout en tenant compte de la nature essentiellement individualiste de l'agriculteur, ce qui est une nécessité absolue, elle ne conduit pas cependant à l'accroissement des surfaces cultivées, puisque, la plupart du temps, les exploitants concernés ne sont pas situés géographiquement les uns à côté des autres.
La solution suivante permet de remédier à ce défaut.
Dans ce cas, l'accroissement des surfaces est obtenu par le regroupement volontaire des terres d'exploitants situées les unes à côté des autres, et par une exploitation en commun.
On aboutit alors d'abord à une Agriculture Associative, qui ne tardera pas non plus à se transformer pour aboutir à l'Agriculture Intégrée, qui ne manquera pas d'assurer la transformation des produits. A partir de ce moment, l'Entreprise Agricole sera le pendant de l'Entreprise Industrielle.
Ces formes d'exploitation sont décrites ci-après.
Pour permettre à l'agriculteur d'abandonner progressivement ses méthodes ancestrales d'exploitation individuelle, il faut faciliter, dans les villages qui s'y prêtent, la création de petites sociétés d'exploitation indépendantes les unes des autres, sous forme de groupements de producteurs qui seront chargés d'exploiter, au bénéfice des agriculteurs qui les constitueraient, les terres du groupement, terres qui sont leur propriété. D'ailleurs, les agriculteurs de notre pays ont déjà l'habitude de l'association, puisque celle-ci est pratiquée depuis longtemps dans différentes sortes de coopératives, laitières, vinicoles, céréalières, etc Alors pourquoi ne pas essayer, comme cela se fait déjà, d'étendre l'association au domaine de la production où chacun des participants apporterait ses moyens et son travail ou même ses moyens seulement, c'est-à-dire la terre même sans son travail, puisque cette disposition faciliterait l'indispensable reconversion d'agriculteurs devenus trop nombreux ?
Mais il faudra surtout, et ce point est très important, car il relève de la Dignité humaine, que ces unités d'exploitation nouvelles ne soient pas trop étendues pour qu'elles restent à l'échelle des capacités humaines, afin que les hommes chargés de les mettre en valeur ne soient pas écrasés par leur envergure. Il est cependant probable que, en raison du caractère particulièrement individualiste de l'agriculteur, une solution de ce genre soit assez difficile à faire accepter, mais en est-il une autre qui soit compatible, à la fois, avec l'individualisme et avec la productivité ?
Il pourra aussi se révéler intéressant de supprimer les clôtures des parcelles ou les haies qui les entourent, quand les conditions locales le permettent et quand elles ne concourent pas à la protection des sols du fait des intempéries, par exemple quand elles ne protègent pas une faune utile ou quand elles n'ont pas un rôle de parcage pour les animaux ou de protection par effet climatique. La poésie et la beauté des sites dont il conviendra cependant de tenir compte, y perdront peut-être, mais l'Efficacité y gagnera, puisque les diverses observations faites montrent que la surface trop limitée s'oppose à l'emploi de machines modernes.
Plusieurs formes d'associations, plus ou moins élastiques, peuvent être envisagées ; elles dépendent à la fois de la géographie physique des régions, de la nature des cultures, des habitudes et des caractéristiques intrinsèques des populations. C'est ainsi que l'expérience déjà acquise dans le domaine de l'association montre que la coopérative polyvalente, qui conduit à une plus grande sécurité économique du fait de la variété de ses fournitures, est source aussi de bien des difficultés en raison même de la multiplicité de ses productions. Si la coopérative spécialisée fonctionne plus facilement, elle est en revanche plus fragile puisqu'il suffirait d'une mévente d'un seul produit pour rendre inutile le travail d'une année entière. Le remède réside alors dans la gestion commune de plusieurs coopératives spécialisées dans des productions différentes.
Quelle que soit la formule retenue, il paraît souhaitable que la ferme familiale puisse collaborer avec des fermes voisines, en monoproduction, pour conserver les avantages de la spécialisation qui conduit à la productivité maximale. Il faudra alors que ces coopératives s'assurent des contrats de fournitures de longue durée et à prix garantis, ce qui posera de difficiles problèmes à ses dirigeants. Dans un autre domaine, celui de l'élevage par exemple, il faudra que des installations collectives soient créées pour que les soins collectifs puissent être donnés aux animaux et que, par roulement, ceux qui sont chargés de ce travail puissent eux aussi bénéficier de loisirs.
L'association librement consentie des hommes peut, alors, à la fois concilier les aspirations humaines ancestrales de liberté et d'indépendance aux exigences actuelles de la vie économique. Si l'exploitant agricole veut bien s'associer librement avec ses voisins pour faciliter sa tâche, il pourra appliquer également les méthodes du travail en commun, qui ont provoqué la révolution de la Société Industrielle en accroissant la production et par là les revenus, et il ne pourra refuser d'appliquer, dans la liberté, les seuls procédés susceptibles d'améliorer rapidement son sort. Ceux-ci, en effet sont seuls susceptibles, dans une activité si sujette aux conditions climatiques, de lui faire quitter, avec le concours de ses voisins, et grâce à la puissance des machines, au moins quelques semaines par an, une vie dépendante du soleil ou de la pluie et de le faire accéder, dans des délais réduits, à une condition proche de celle des autres travailleurs.
L'association décrite ici préservera aussi une certaine autonomie dans la conception et l'exécution du travail, autonomie qui sera compatible avec des conditions normales de fatigue et de revenus, pouvant assurer à l'agriculteur exploitant une vie familiale et sociale convenable. En raison encore du caractère individualiste des habitants de ce pays, citadins ou ruraux qui veulent rester maîtres chez eux, c'est plutôt la division du travail au sein d'une équipe qu'il conviendra de faciliter. Chaque exploitant garderait la responsabilité propre d'un secteur d'activité ; un agriculteur aurait, par exemple, la charge des cultures, un autre celle de l'entretien du matériel, quand son importance le justifierait. C'est seulement au moment des récoltes ou des semailles, c'est-à-dire au moment des travaux importants, que chacun des exploitants intéressés ferait équipe avec des voisins qui sont aussi des associés. Il va sans dire que dans un pays de liberté individuelle comme l'est le nôtre, la mise à la disposition de ces sociétés des terres des exploitants doit être volontaire et facultative, que l'intéressé doit avoir la possibilité de les reprendre, compte tenu des conditions de production qui souvent sont pluriannuelles, de les vendre au plus offrant, de les échanger ou de les cultiver lui-même, en dehors de l'association.
Mais il est probable que, à l'usage, l'actionnaire agriculteur, n'hésitera pas, devant les résultats obtenus, à rester coopératif. Il faudra aussi prévoir des contrats pour régler entre les associés les problèmes posés par l'achat ou l'entretien des moyens mécaniques nécessaires.
Les obstacles les plus importants à des associations de ce genre vont être les mêmes que ceux analysés dans le chapitre "Problèmes Industriels". Ils vont résulter, d'une part, du mode de répartition du Profit qui doit être partagé équitablement entre les différents participants de l'association volontaire et, d'autre part, de la difficulté de trouver parmi les associés un coordinateur, disons un responsable accepté par tous, qui appliquera les décisions techniques prises en commun, dans une discipline librement consentie. La prise en commun des décisions, en découlant de la participation des différents exploitants au fonctionnement et à la vie de l'association, sera facilitée par l'Urbanité des relations humaines, qui est toujours, même dans ce domaine, un facteur important d'Efficacité.
La seule restriction à la liberté de l'agriculteur résultera du choix des cultures, auquel il devra participer au niveau de ces associations. Mais on ne peut pas dire que ce choix soit incompatible avec sa Dignité puisque les décisions seront débattues avant d'être appliquées, et qu'il s'agit avant tout de produire ce qui se vend donc ce qui est rentable.
En résumé, il faudra que ces associations restent à l'échelle humaine, en ce qui concerne tant le nombre de leurs participants que les surfaces cultivées, qu'elles restent aussi indépendantes les unes des autres pour que l'émulation soit le gage du progrès, par la concurrence.
En revanche, elles pourront être propriétaires des outils modernes de culture, des installations nécessaires à la transformation, au stockage et à la conservation des produits ; elles devront aussi avoir le droit de louer des terres et de s'associer même avec des non-exploitants. Mais l'application pratique des formules d'association volontaire dans le travail de la terre restera difficile, car on ne pourra le plus souvent s'associer, pour des raisons évidentes de proximité qu'avec son propre voisin, ce qui souvent n'est pas facile car l'esprit de l'homme est compliqué et les relations personnelles quelquefois difficiles. Marqué par son passé, par son éducation, par le milieu dans lequel il évolue, par le climat, par les caractéristiques humaines et sociales de son pays, l'agriculteur ne peut pas modifier du jour au lendemain ses conceptions de vie traditionnelles. Ce sont toutes ces considérations qui s'opposent à des modifications rendues d'autant plus difficiles que, dans notre pays, tout est organisé pour la compétition personnelle dans la société individualiste, voire égoïste, qui est la nôtre.
Mais, dans une époque ardente comme celle que nous vivons actuellement, il ne suffit plus d'avoir des machines, il faut encore qu'elles travaillent le plus possible, sans oublier d'ailleurs qu'elles sont plus vivantes, parce que mobiles, donc moins malléables que leurs homologues industrielles, souvent statiques. Aujourd'hui, en 1992, il faut aussi changer et voir, au-delà de la réussite individuelle, le succès collectif, en orientant les esprits vers la coopération et la collaboration. Ces associations volontaires, en réduisant l'anarchie des décisions de production, permettront de prolonger le mode d'exploitation par l'association familiale, qui est encore un des fondements de notre mode de vie, c'est-à-dire de notre civilisation occidentale.
Le terme d'Agriculture Associative qui a été choisi caractérise bien une forme d'exploitation qui pourra apporter des amorces de solution aux difficiles problèmes de l'agriculture familiale. Dans l'état actuel de l'économie, les pouvoirs publics se doivent donc d'encourager cette forme de travail, puisque seule elle permet d'envisager l'avenir avec plus de confiance, en conduisant l'agriculture, non seulement à une meilleure rentabilité, mais aussi à une certaine indépendance, notamment pour l'élevage, en raison des contraintes que ce dernier entraîne. L'élevage en effet constitue un secteur d'activité longtemps rebelle à l'organisation industrielle donc rationnelle, du moins pour les gros animaux. Si dans le domaine des volailles et de l'élevage porcin, les problèmes d'organisation sont surtout logistiques (flux de matières, approvisionnements et évacuation des produits...) et en passe d'être résolus en revanche, la gestion des troupeaux des grands ruminants (vaches laitières ou de boucherie) demande une surveillance plus individualisée des animaux, du moins dans les espaces limités qui sont les nôtres aujourd'hui, dans notre pays. Il n'est pas exclu cependant de voir s'établir, dans des zones qui pourraient s'y prêter, un élevage extensif sur le modèle américain, pour peu que soit modifié le système d'impôt foncier en vigueur dans notre pays.
L'application de cette forme d'association amènera l'agriculteur à participer au renouveau de sa profession, renouveau qui doit le conduire à améliorer son niveau de vie en se rapprochant ainsi progressivement d'une parité si souvent réclamée, parité qui ne sera plus à ce moment ni un désir d'Equité jamais satisfait, ni un voeu pieux.
Actuellement, des associations de ce genre sont déjà en usage et il importe que les pouvoirs publics encouragent encore leur développement et participent au perfectionnement de la législation existante. Si, de plus, la compréhension et la largeur d'esprit président aux rapports humains, les problèmes pratiques de l'association pourront être d'autant mieux résolus que l'Urbanité devrait permettre de remédier aux tendances personnelles naturellement et généralement égoïstes des individus. L'accroissement des productions qui résultera des méthodes d'exploitation par association amènera inévitablement l'agriculture à s'occuper, elle-même, de la commercialisation de ses produits et en particulier de l'Industrie alimentaire, qui en est la suite logique, puisqu'il faudra s'occuper du travail des exploitants libérés par le regroupement des terres et l'emploi de machines.
C'est à toutes ces nouvelles tâches que devra répondre une forme d'agriculture, que l'on appelle l'Agriculture Intégrée, parce qu'elle va directement de la production à la consommation et qui va être maintenant examinée.
Les exploitations en commun devront s'intéresser de très près aux industries agroalimentaires, pour éviter d'être soumises à leur bon vouloir. D'un autre côté, on peut observer que les associations d'exploitants décrites ci-dessus auront malheureusement aussi tendance aux ententes qui sont dans la nature humaine et dont le citoyen "consommateur" fait toujours les frais. Ces banalités devront amener les pouvoirs publics à prendre des mesures permettant d'éviter, autant que faire se peut, les inconvénients propres à ce système puisqu'il va favoriser presque obligatoirement les accords entre producteurs, en faussant le jeu d'une saine et sérieuse concurrence. Dans cette optique, les responsables de ces structures industrielles devront déjà considérer chaque exploitant, non pas comme un simple fournisseur, mais comme un associé.
Ce sont alors justement les nécessités de la transformation et de la commercialisation des produits qui procureront à l'agriculture les débouchés stables et de rapport intéressant qui lui font si souvent défaut, et surtout des possibilités d'emploi pour ceux des agriculteurs exploitants qui quitteront le travail de la terre pour s'occuper de petites structures semi industrielles mises en place pour la valorisation des produits. C'est parce qu'il faudra s'occuper de trouver de nouveaux emplois pour ces hommes libérés par le progrès technique, qu'il faudra étendre le champ d'activité de ces groupements de producteurs afin de diriger les hommes disponibles dans les domaines de la transformation et de la distribution qui sont la suite logique de la production elle-même. Cette nouvelle forme d'exploitation, appelée Agriculture Intégrée, s'adressera dans ces conditions directement au consommateur et elle sera probablement le dernier stade de l'évolution de cette activité, avant l'avènement de la chimie alimentaire qui la remplacera, peut-être, dans la mission de nourrir les hommes au grand désespoir des cuisiniers et des gourmets, éventualité qui ne paraît, malgré tout, pas très souhaitable.
Il est cependant certain que l'agriculture intégrée ne permettra pas encore l'emploi, dans notre pays, de tous les exploitants libérés par les progrès des associations de producteurs et qu'il faudra encore se tourner vers d'autres secteurs industriels.
Si l'association volontaire des exploitations permet de remédier au problème des surfaces insuffisantes des Entreprises agricoles actuelles, en autorisant une culture plus mécanisée tout en garantissant à l'agriculteur le respect de son individualité, elle n'évitera cependant pas à un grand nombre d'exploitants de quitter leur métier.
La transformation des produits par les agriculteurs eux-mêmes, au moyen de petites installations mi-industrielles, mi-artisanales disposées dans les régions productrices, devrait permettre en plus d'éviter dans une certaine mesure l'exode vers les zones urbaines, ce qui est tout à fait en harmonie avec la tendance générale de cet essai. L'exploitant est, en effet, tout comme les autres salariés, un homme avec ses défauts et ses qualités, aussi convient-il avec la future réduction du temps de travail, conséquence du progrès technique, que le Syndicalisme professionnel, comme cela a déjà été signalé, se penche, en accord avec les pouvoirs publics, sur l'étude de cette agriculture intégrée pour éviter des solutions brusquées et inadaptées, parce que insuffisamment étudiées. Ce problème ne pourra être résolu que si certaines activités industrielles sont créées, grâce à une déconcentration de grandes Entreprises ou à la sous-traitance généralisée, permettant l'installation de petites industries légères dans les régions où traditionnellement la main-d'oeuvre était attirée par les grandes villes, ce qui permettra aussi de remédier aux difficultés des concentrations urbaines en mettant l'usine à la campagne ; mais ce problème n'est pas simple car il ne faudrait pas non plus défigurer nos campagnes par un transfert pur et simple de structures industrielles trop importantes.
La révolution bio-technologique peut alors donner leur chance à de plus petites structures, plus proches de la taille humaine.
Les responsables économiques et politiques de notre pays devront alors mettre les problèmes de l'emploi et de l'enseignement professionnel en tête de leurs préoccupations pour que notre pays puisse entrevoir une véritable transformation de ses activités économiques et on ne peut pas dire que ce souhait ne soit pas en accord avec les conceptions générales définies dans cet essai, qui visent à l'Equité grâce à une décentralisation régionale, génératrice d'Efficacité, pour rapprocher l'homme de son organisation.
La forme d'exploitation par association, tout en restant assez individuelle pour respecter la Dignité de l'exploitant, c'est-à-dire sa Liberté, permet aussi de préserver le sain principe d'égalité entre les enfants d'une même famille en freinant la tendance au démembrement par la voie des héritages. En effet, rien ne s'oppose à ce que ceux des enfants qui ne peuvent continuer à travailler dans une exploitation familiale, devenant trop petite en cas de partage, laissent leur part personnelle en exploitation, part qui sera ultérieurement rémunérée par l'Association en proportion de son importance (1).
(1) Avant la Révolution de 1789, le droit d'aînesse permettait d'assurer l'indivisibilité du patrimoine familial. Remontant au régime féodal, il fut aboli par l'Assemblée constituante en 1790 et 1791. L'Allemagne maintient par contre une sorte de droit d'aînesse en favorisant l'attribution préférentielle au profit de l'héritier repreneur de l'exploitation. Il paraîtrait intéressant que notre pays adopte une formule de ce genre, qui permet de conserver le sain principe d"égalité entre les enfants.
Ce sera alors le rôle et le devoir des juristes de préciser les modalités pratiques (actions ou parts d'exploitation) qui doivent permettre à l'exploitation familiale de conserver son unité dans le temps, tout en facilitant la diffusion de méthodes collectives qui viseront à faire passer progressivement l'agriculture de son stade actuel, essentiellement artisanal et individualiste, à une forme plus industrielle et collective plus efficace.
Dans un ordre d'idées différent, mais encore plus crucial pour notre pays, on peut observer que le renouvellement démographique chez nous étant d'une importance capitale et la vie des jeunes enfants étant plus facile à la campagne qu'à la ville, il est du devoir de l'Etat d'encourager plus spécialement les familles nombreuses des milieux ruraux, puisque l'intérêt supérieur de notre collectivité est concerné.
Comme la peur d'un partage de l'exploitation familiale sera réduite par la législation des parts d'exploitation envisagées ci-dessus, un très gros obstacle pourra être levé pour l'expansion de notre population, et ce ne sera pas un des moindres mérites de cette formule.
Si c'est la pression des faits économiques qui pousse à la transformation de l'agriculture actuelle, il est évident que tous les efforts d'adaptation nécessaires ne pourront être entrepris que par des individus jeunes, non encore sclérosés dans leurs coutumes ou habitudes de travail. Le départ des exploitants âgés, grâce à l'octroi d'une retraite décente à laquelle la collectivité devra contribuer en raison de la solidarité qui doit unir ses membres, permettra de rajeunir les structures humaines. On peut alors remarquer que l'Agriculture Associative permettra de dégager, au niveau des petites sociétés dont il est question ci-dessus, certains moyens de financement. En effet, à leur origine, il y a deux notions distinctes, rétribuées chacune séparément : la notion de propriété de la terre et le travail.
Rien n'empêcherait donc ces sociétés de producteurs de rémunérer la terre, même si celle-ci n'était plus exploitée directement par l'actionnaire âgé, et de verser les sommes dues par exemple aux organismes chargés du financement des retraites pour que l'Equité et l'Urbanité s'appliquent, elles aussi, au travail de la terre.
Si les méthodes suggérées ci-dessus s'adaptent particulièrement bien à la rationalisation des cultures et à la spécialisation des activités en fonction des régions, elles permettent également d'accélérer l'usage des dernières techniques de production ou de traitement des produits. Elles donneront aussi dans le même temps à l'enseignement technique correspondant, le vaste champ d'application nécessaire, tout en justifiant la création de nouveaux conseillers agricoles capables de dialoguer efficacement avec des exploitants instruits, indispensables à la mise en valeur de ces nouvelles Entreprises agricoles.
Ces associations auront aussi un rôle important à jouer dans la recherche agronomique, recherche dont les exploitants ne peuvent évidemment pas s'occuper faute de temps, de méthodes et de moyens financiers. C'est par le financement d'instituts spécialisés qu'elles pourront contribuer à ce type de recherche. On peut signaler que certaines entreprises agricoles se proposent déjà de fournir, à la recherche, des données élaborées avec toutes les garanties scientifiques souhaitables à des coûts inférieurs à ceux des organismes sans finalité économique expresse.
Les associations d'exploitants auront également un rôle important à jouer dans la commercialisation des produits. Dès maintenant rien n'empêcherait qu'elles recherchent, en- dehors des circuits traditionnels des grossistes, des débouchés auprès d'organismes de distribution en contact direct avec le consommateur, comme les magasins à grande surface de vente par exemple, au moyen de contrats de fourniture, à long terme et à prix garantis.
L'exploitation en commun devrait permettre un choix mieux adapté des matériels, en raison de l'accroissement des surfaces permettant une utilisation plus régulière des différents engins. L'utilisation par les exploitants de matériels agricoles coûteux, achetés par des coopératives, est déjà entrée au pratique, mais il faut bien reconnaître que le fonctionnement de ces organismes se révèle, à l'usage, délicat, puisque la demande en machines de même nature a lieu, du fait des conditions atmosphériques, presqu'au même moment. Ces derniers impératifs vont entraîner, quoi qu'on fasse, un suréquipement coûteux, qui sera cependant mieux amorti sur plusieurs exploitants que sur un seul. On pourrait peut-être aussi, en raison du court laps de temps disponible au moment de la maturité, recourir à l'entraide d'agriculteurs de régions voisines, mais cette solution paraît difficile à mettre en application pratique en raison des distances de transport. De même, la mise en oeuvre d'ateliers locaux d'entretien, constitués d'agriculteurs ayant reçu une formation technique spéciale, pourra être développée, tout en remédiant à un suréquipement fréquent.
L'accroissement de la dimension des exploitations devrait faciliter aussi la définition des puissances à retenir, et une meilleure adaptation des matériels au travail demandé, tout en réduisant l'importance du parc nécessaire.
Si l'on veut qu'une communauté dispose d'une monnaie aussi stable que possible, condition sine qua non d'une économie saine et d'un renouveau de morale collective, c'est-à-dire finalement d'une Equité valable pour tous les citoyens, il convient de contrecarrer, dès l'origine, le phénomène inflationniste, surtout quand il provient de la hausse continue des coûts d'exploitation (énergie, matières premières, coût de la main-d'oeuvre influencé directement par le coût de l'alimentation) comme c'est encore souvent le cas aujourd'hui. La méthode d'exploitation par association, à caractère concurrentiel, pourrait encourager une lutte plus efficace contre les tendances inflationnistes, si les groupements concurrentiels de producteurs avaient la possibilité d'accéder, légalement et directement, à l'approvisionnement des grands centres urbains, grâce à une réforme judicieuse des circuits de distribution, permettant de raccourcir, autant que faire se peut, l'indispensable liaison entre les producteurs de denrées agricoles et les consommateurs.
La réforme d'exploitation collective par association peut être également d'un secours efficace pour la régulation des cours des principaux produits agricoles, à condition toutefois que l'Etat aide la communauté paysanne à mettre sur pied un système collectif d'assurances, permettant d'étaler les risques normaux d'incidents climatiques et d'équilibrer ainsi les ressources de nos compatriotes agriculteurs. Les fonds nécessaires à une juste péréquation devront être fournis par l'ensemble de la profession à qui il conviendra de faire admettre cette absolue nécessité.
L'accroissement de la dimension des exploitations entraîne l'extension de leurs assises financières et de leurs possibilités économiques ; l'attribution de crédits à plus ou moins long terme pour les investissements matériels ne pourra qu'être facilitée, étant entendu que les taux d'intérêt préférentiels seront accordés en regard de l'Efficacité des matériels choisis.
Quant à la trésorerie courante de l'Entreprise agricole, elle a souvent besoin de recourir au crédit puisqu'il lui permet d'accorder des dépenses assez régulières à des recettes concentrées sur certaines périodes de l'année. Il importe donc que le crédit à court terme puisse être aussi consenti et que les taux correspondants soient calculés au plus juste.
L'exploitation par association présente enfin, en dehors de ses avantages propres d'amélioration du niveau de vie des agriculteurs, d'autres possibilités et, cette fois, c'est l'Etat qui en bénéficiera directement puisqu'il pourra récupérer un impôt justifié par l'élévation des ressources, impôt qui permettra de poursuivre et d'accélérer dans le même temps l'équipement collectif des campagnes du fait de l'établissement de nouvelles et obligatoires comptabilités aux divers échelons de la production..
Il résulte des observations faites un certain nombre de remarques sur le rôle qu'ils doivent jouer aujourd'hui, l'un et l'autre, dans la recherche d'un nouvel équilibre dans ce domaine.
C'est à l'agriculture elle-même, par l'intermédiaire de ses organisations professionnelles, d'améliorer, voire de réformer ses structures. Que la collectivité entière l'aide pendant cette mutation par des soutiens différenciés, suivant la géographie des diverses régions, rien n'est plus normal car c'est l'entraide naturelle et mutuelle qui doit régner dans une communauté unie, amicale et solidaire. Mais en toute chose, seuls le rendement et l'efficience du travail comptent, ce n'est pas à l'Etat, c'est-à-dire à la collectivité composée de contribuables divers, d'accorder à l'agriculture des subventions qui risquent de s'apparenter rapidement à des aumônes. C'est à lui cependant de porter aide, en raison de la loi d'interdépendance de tous les hommes, dans cette difficile période de transformation et d'adaptation. On peut noter cependant que certaines subventions ne revêtent pas le caractère d'aumône, c'est le cas par exemple de celles qui ont trait aux travaux d'équipement, alors que l'aide aux produits ou aux individus se rapproche d'une charité.
"L'union fait la force" dit un vieux proverbe, le monde des campagnes le sait déjà depuis longtemps, mais, s'il faut se réunir, il faut le faire non pas pour la revendication systématique, qui bien souvent reste stérile, mais pour rendre le travail plus facile et plus lucratif.
C'est ainsi que bon nombre de nos compatriotes se demandent si des manifestations comme les barrages de tracteurs sur les routes n'ont pas été à l'origine, il y a plus de deux ou trois décennies, d'une contestation généralisée qui ne saurait être, dans son résultat final, ni du goût, ni de l'intérêt bien compris du monde agricole. Il est sans doute plus agréable et plus efficace de recourir au dialogue dans des situations de ce genre, aussi ne faut-il pas que cette profession, en dépit des efforts déjà faits, entraîne notre collectivité, par des manifestations stupides (1), à gâcher ses ressources en subventionnant des produits qui ne trouvent pas preneur ou à faire vivre des Entreprises mal organisées. Ce serait non seulement un non-sens économique, mais un scandale dont elle aussi ferait les frais à titre de membre de cette même communauté solidaire. Les agriculteurs, qui sont en général des gens calmes et réfléchis, doivent admettre que la mutation actuelle est non seulement difficile à effectuer mais aussi irréversible. Elle s'effectuera alors beaucoup plus facilement si elle recourt aux principes simples de l'humanisme. Dans ces conditions et dans ce domaine aussi, le rôle des pouvoirs publics doit consister seulement à fixer un cadre législatif et juridique permettant de codifier les indispensables dispositions légales nécessaires à un tel bouleversement économique et psychologique, et ce sera ensuite la fonction des organisations professionnelles d'aider à réaliser cette mutation, nécessairement délicate à mettre en place et qui va être examinée maintenant.
(1) ou même la volonté manifestée en 1992 de faire le "blocus de Paris" pour protester contre les réformes prévues par le P.A.C. (Politique Agricole Commune).
Si l'agriculture de notre pays doit utiliser les dernières techniques de production et faire un appel judicieusement mesuré à la motorisation des travaux des champs et profiter encore plus complètement des multiples applications de l'électricité à la ferme, elle devra aussi achever, rapidement, une évolution industrielle récemment entreprise.
Il convient que notre agriculture traditionnelle accélère aussi son évolution intellectuelle pour accepter les contraintes et les impératifs de la Société Industrielle à la tête desquels il faut placer la rentabilité et la concurrence permises par le travail d'équipe, le regroupement des terres et la bonne organisation. Il va sans dire que cette dernière évolution découlera aussi de la façon dont l'information, les différents syndicalismes et les partis politiques, aborderont ces difficiles questions. Si l'agriculture, elle-même, a certaines responsabilités dans l'évolution de cette activité millénaire, aujourd'hui le Syndicalisme agricole va en avoir de plus grandes encore. Depuis quelques décennies, il s'est développé et organisé sur le plan de la défense d'intérêts matériels immédiats mais, à présent, il doit être une organisation de producteurs Efficaces, penser à l'avenir en essayant de fonder son action sur des réalités économiques qui malheureusement sont altérées sur le plan mondial, par suite de mesures qui dérivent aussi des "Volontés de Puissance et de Domination" de certains Etats, ou qui faussent la concurrence comme certaines importations qui font anormalement baisser les cours.
Dans le domaine de l'emploi des travailleurs ruraux, le Syndicalisme agricole devra veiller à ce que ces derniers trouvent un emploi sur place, grâce au développement d'industries légères ou d'industries liées surtout à la production agricole, comme il a déjà été dit. Le Syndicalisme agricole devra enfin persuader les exploitants que les procédés de pression utilisés ces dernières années, barrages de route, violences, sont dangereux pour le déroulement paisible de la vie de tous.
L'exploitant agricole du vingtième siècle étant devenu un véritable Chef d'Entreprise, avec toute la responsabilité attachée à ce terme, le Syndicalisme professionnel devra admettre que les revendications dans ce domaine ne pourront être satisfaites que compte tenu du niveau de vie de tous les citoyens et que l'effort devra, en conséquence, porter surtout sur la distribution des produits, pour la rendre moins onéreuse. Il aura encore un rôle important, voire déterminant, à jouer vis-à-vis des structures puisqu'il s'agira de faire accepter par les exploitants actuels les trois dispositions qui viennent d'être suggérées et qui pourront permettre, progressivement, en étant bien appliquées, d'accroître les surfaces pour qu'elles atteignent des dimensions accordées à l'emploi du machinisme.
De ce fait, il devra encore faciliter l'adoption de formules permettant à l'agriculture de se rapprocher de la rentabilité en participant à la mise en oeuvre d'une politique intelligente de production, puisque, aujourd'hui, c'est le citoyen consommateur, avec l'économie d'abondance, qui est le juge implacable de toute Entreprise, qu'elle soit agricole ou industrielle, que cela plaise ou non à ses dirigeants ou à ceux du Syndicalisme professionnel. Son rôle essentiel à présent est d'attirer l'attention de ses adhérents producteurs sur la difficulté des problèmes liés aux débouchés, puisqu'il s'agit aujourd'hui de produire seulement ce qui se vend, dans un secteur où la demande est peu élastique. Les responsables, aux échelons élevés de l'action professionnelle, sont probablement conscients de ces nécessités, mais ils devront encore convaincre les responsables locaux de ces obligations. En étant en contact direct avec les exploitants, ces derniers responsables devront leur faire admettre que, en raison de l'inélasticité du marché, l'anarchie des productions doit être remplacée aujourd'hui par une planification pratiquement obligatoire.
Quant à son action dans le domaine des prix des produits, elle doit être, avant toute chose, raisonnable. Il ne sert à rien de pousser perpétuellement à la hausse des produits nécessaires à l'alimentation car celle-ci est un facteur important d'inflation qui pousse tous les salariés à revendiquer des salaires plus élevés, qui accroîtront encore les prix de revient, alors que justement toute la collectivité participe déjà, au moyen des impôts, à la mutation de l'activité agricole. Il conviendrait donc que le Syndicalisme professionnel prenne aussi conscience de ses responsabilités, surtout à un moment où l'ouverture des marchés extérieurs et les besoins de nourriture des pays pauvres créent une psychose de hausse qu'il convient de limiter pour que le pouvoir d'achat de la monnaie puisse être conservé. A cet effet les dirigeants du Syndicalisme agricole devront aider par exemple, les pouvoirs publics à établir des prix différenciés suivant les caractéristiques de production des diverses régions.(1)
(1) Par exemple, il n'est pas normal de payer le lait aux exploitants dans une région montagneuse comme les Alpes au même prix qu'en Normandie, région particulièrement favorisée dans ce domaine, car, en plus les agriculteurs de ces régions doivent maintenir la nature en état, dans des régions montagneuses qui ne se prêtent pas facilement à la motorisation de travaux fastidieux.
La mission essentielle du Syndicalisme agricole est alors d'expliquer à ses adhérents par la voix de responsables compétents, s'élevant au niveau de l'intérêt général, les difficiles problèmes de l'agriculture des pays tempérés. Il faudra aussi leur faire admettre surtout que les ressources d'une collectivité, même solidaire, ne peuvent être gaspillées pour maintenir des situations périmées, parce qu'elles ne sont pas économiquement viables du point de vue de l'économie, tout en constituant souvent, dans le même temps, des rentes de situation pour des exploitations déjà privilégiées par des conditions naturelles favorables. La gestion de l'Entreprise agricole dans l'Europe de demain exigera donc une participation intelligente des organisations professionnelles, car seule l'analyse prospective des marchés intérieurs et extérieurs à notre continent, à laquelle elles devront participer étroitement, au moyen de représentants qualifiés et compétents, permettra de définir une politique de production, de décider le montant des investissements à prévoir, ainsi que leur localisation et la durée des amortissements correspondants ; et ce problème n'est pas simple à une époque où le vieillissement rapide des matériels n'est pas un vain mot, même en agriculture.
Le survol effectué des problèmes posés à l'activité agricole suggère une forme particulière d'organisation du Syndicalisme professionnel correspondant. En effet, la compétence lui étant aujourd'hui indispensable, chacun des différents syndicalismes devrait être composé de deux partie, la première, constituée d'exploitants élus, représenterait le nombre, la seconde, à qui serait dévolu le pouvoir, comporterait des compétents élus par les membres de la première partie et dont le rôle serait de faire partie des "Assemblées de caractère économique, technique et social" aux différents échelons existant entre le citoyen et l'Etat, comme il est suggéré dans la quatrième partie de ce livre à propos de l'organisation de l'Etat.
L'action future du Syndicalisme, s'il est conscient de ses très hautes responsabilités dans le monde de demain, devra tenir compte, dorénavant, de la réalité des faits économiques et être dirigée vers la production, dans les meilleures conditions de rendement grâce à la bonne organisation. C'est parce que la société actuelle évolue rapidement qu'il est nécessaire que les organisations professionnelles de ce genre fassent de la prospective une des données essentielles de leur action, et qu'il est utile, sinon indispensable, qu'elles soient composées de citoyens compétents d'abord, dévoués ensuite à l'intérêt collectif, en satisfaisant ainsi à la définition du civisme donnée dans la première partie de cet essai.
Il va sans dire qu'une attitude de ce genre dans l'optique de l'Europe de l'économie moderne, de la Technique et du Progrès Social, devra être également acceptée par tous, ce qui entraîne, en particulier, l'égalité des charges dans les divers pays.
En s'efforçant de convaincre et non d'imposer, les Syndicalismes agricoles de tous nos pays européens en s'appuyant sur la Vérité économique, devront alors renoncer au verbalisme, à la surenchère, à la démagogie et plus encore à la violence. L'organisation nationale et internationale des marchés permettra de compenser en partie l'inélasticité de la consommation et la limitation rapide des besoins, mais cette organisation exigera une certaine orientation des productions tant sur le plan national qu'à l'échelle internationale, l'adaptation des structures et des méthodes d'exploitation, l'unification des législations fiscales ou sociales et enfin une monnaie commune.
Ce sont toutes ces obligations qui conduiront à planifier la production, en fonction des besoins, en essayant comme il a déjà été dit, d'établir un compromis entre l'Efficacité de l'agriculture et la Dignité de l'exploitant. Ce compromis sera difficile à mettre sur pied car la planification, qu'elle soit d'essence étatique ou de nature professionnelle, risque d'être lourde et aléatoire, donc inefficace. Aussi faut-il déjà que le Syndicalisme agricole participe à sa mise au point en étant persuadé, par ailleurs, de la difficulté des problèmes à résoudre. Il doit s'engager rapidement dans cette direction générale de pensée, s'il veut, comme c'est normal, remplir un rôle qui soit en accord avec ses lourdes responsabilités dont la plus lourde concerne la maîtrise de l'offre que s'efforcent de régler, par exemple les planteurs de betteraves, qui dés 1965 proposaient un plan de maîtrise des plantations. Il doit donc s'intéresser aux formes d'association rappelées, étant entendu, dans le même temps, que l'agriculture intégrée sera probablement le terme de cette indispensable évolution.
Le Syndicalisme agricole, dans ces conditions, devra demander aux spécialistes juridiques d'imaginer des formules permettant de rémunérer d'une part la terre, propriété de l'individu, et, d'autre part, le travail des actionnaires agriculteurs. Ensuite, les divers membres des assemblées économiques régionales et cantonales, suggérées dans la quatrième partie de cet essai, en association avec les compétents du pouvoir technique, devront fixer, compte tenu des diverses caractéristiques des régions concernées, l'importance dimensionnelle et humaine des petites sociétés suggérées. Tout bien pesé, la liberté individuelle n'aura pas à souffrir beaucoup de cette libre association des hommes alors que la productivité, seule vérité économique, permettra enfin au monde des campagnes d'accéder à une vie plus aisée.
Quant à la Dignité, c'est-à-dire à la Liberté, on ne voit pas pourquoi elle ne serait pas compatible avec une organisation collective de ce genre, puisque l'industrie s'accommode nécessairement et inévitablement dans tous les domaines de la vie pratique, d'un certain assujettissement.
Le problème des structures et celui connexe du Syndicalisme agricole venant d'être examinés longuement, il faut maintenant évoquer celui de débouchés stables et suffisants pour l'équilibre et le niveau de vie du travailleur de nos campagnes. Il s'agit maintenant de produire ce que le consommateur veut bien acheter, là où il se trouve. Cette nécessité entraîne aussi, comme on l'a déjà souligné de recourir à la planification et à la prospective, mais, dans le domaine agricole, ce sera difficile en raison des changements fréquents de goût des consommateurs, de l'influence des conditions atmosphériques et de la difficulté que rencontre l'agriculteur pour changer ses productions dans de courts délais. La conjoncture agricole est en effet essentiellement changeante, il suffit en effet d'une mauvaise récolte dans l'est de l'Europe ou d'une récolte moyenne en Amérique du Nord pour passer d'une situation de pléthore à celle de pénurie et, pendant ce temps, les responsables auront exporté, à vil prix et aux frais des citoyens consommateurs, des monceaux de produits qui ne trouvaient pas preneurs, alors que, quelques mois plus tard, ces mêmes produits risqueront de faire défaut. La conclusion de ces observations est qu'il est très difficile de prévoir dans ce domaine, même à moyenne échéance.
En revanche, la fourniture de matières premières à l'industrie par l'agriculture pourrait peut-être lui assurer des débouchés stables dans certaines productions, malgré la concurrence des produits de synthèse. Il n'est alors pas interdit de penser à l'utilisation de certaines huiles végétales pour l'aliment des moteurs diesel (1) ou de plantes ligneuses qui pourraient être employées, comme cela se fait déjà dans l'industrie textile de qualité ou dans la fabrication du papier.
(1) Mais cette utilisation ne serait envisageable que pour de petites quantités et à condition que les taxes qui frapperaient cette production soient en plus très légères, un accroissement sensible de la consommation de ces huiles végétales ne serait pas sans rencontrer rapidement une forte opposition des fournisseurs de produits pétroliers et aussi de l'Etat qui verrait ses recettes fiscales réduites.
La politique de production en agriculture, dans notre pays, ne peut donc se définir actuellement qu'en tenant compte d'abord de l'Europe. Dans l'optique de l'Europe définie dans ce livre, nos voisins et associés doivent reconnaître sans équivoque la vocation bien adaptée de notre pays à la production des denrées alimentaires, vocation qui lui est dévolue seulement par la nature des sols, le climat et la géographie, d'autant plus que la libération des échanges a permis à nos voisins allemands d'accroître considérablement la puissance de leur industrie. Malheureusement, en raison de populations rurales relativement importantes, la politique agricole pratiquée par ces voisins est, comme la nôtre, fondée sur des prix élevés, quelle que soit la zone géographique, si bien qu'ils conduisent, avec l'usage du machinisme et des engrais même dans des régions peu favorisées, à des excédents dont on ne sait plus que faire dans certaines catégories de produits. Quelques exemples permettent de se rendre compte de ces anomalies. Ainsi, par moment, quand la demande mondiale n'est pas excessive, la culture du blé et des betteraves à sucre est anormalement encouragée par le niveau trop élevé des prix, niveau qui est consenti à tous, à quelques nuances près, quelle que soit la zone géographique de production. Les quantités disponibles dépassent alors largement les possibilités d'absorption des consommateurs qui, très étroites, laissent voisiner, dans un équilibre précaire, la rareté, génératrice de cours élevés, et l'abondance, cause de mévente et d'effondrement des cours. S'il faut alors en agriculture, comme partout d'ailleurs, arriver à produire ce dont on a besoin, au moment où on en a besoin, il faut bien admettre que dans le domaine de l'alimentation humaine, ce problème n'est pas facile.
Cette nécessité est d'autant plus difficile à faire admettre des populations agricoles que la culture des céréales peut être facilement mécanisée, donc plus facile que l'élevage, et pourtant, c'est dans ce dernier secteur qu'il risque d'y avoir pénurie, si bien que le citoyen de notre continent peut se demander à quoi pensent les professionnels, les syndicalistes et les pouvoirs publics. En raison de prix insuffisamment différenciés pour les céréales, de véritables rentes de situation, privilèges de l'époque, sont alors octroyées aux agriculteurs de régions déjà favorisées par la nature, comme c'est le cas des riches plaines du Nord de la France ou du Bassin parisien, le tout aux frais des budgets collectifs, c'est-à-dire, aujourd'hui, aux frais des citoyens contribuables d'une partie de l'Europe.
Ainsi, notre pays a souvent exporté des céréales moins nobles puisqu'il n'avait pas jugé opportun de créer des élevages industriels en nombre suffisant susceptibles de les utiliser, alors que, comble de l'ironie et de l'absurdité, il se contentait de les réimporter, à ces époques, sous forme de porcs que nos paysans ne produisaient pas suffisamment. Des pratiques de ce genre entraînaient dans le même temps un manque à gagner considérable pour notre commerce extérieur, alors que, avec un peu d'organisation dans ce domaine, la balance des échanges devrait être beaucoup plus bénéficiaire qu'elle ne l'est.
Par ailleurs, il faudra développer la technique qui consiste à spécialiser les régions de montagne dans le seul élevage des jeunes bovins, ceux-ci étant engraissés ultérieurement en régime de plaine où les ressources fourragères sont plus abondantes.Toutes ces régions pourraient alors connaître, dans des délais assez réduits, une certaine prospérité en raison du rôle convoité de fournisseur de viande qu'elles pourraient remplir. Pour le lait, le problème a longtemps été analogue et notre pays et nos voisins étaient placés devant des excédents considérables, car le rapport des prix entre le lait et la viande était en faveur du premier, si bien que les régions d'élevage traditionnel convertissaient leurs troupeaux de boeufs en vaches laitières.
Il résulte de ces observations que tout le système des prix a été établi en Europe et chez nous pour satisfaire une petite agriculture traditionnelle, en enrichissant dans le même temps la grande Entreprise agricole, par suite des habituelles conceptions égalitaires et démagogiques de tous nos multiples partis politiques. Des méthodes de ce genre ne favorisent même pas l'aide aux agriculteurs des régions défavorisées, puisque ce sont les exploitants des riches régions céréalières, par exemple, qui reçoivent pour leur blé, à peu de choses près, un prix justifié pour les régions pauvres, le tout aux frais des citoyens contribuables, ce qui constitue, à n'en pas douter, un certain scandale.
Si les prix des denrées agricoles doivent être suffisamment rémunérateurs pour assurer la rétribution normale du travail fourni et l'amortissement d'investissements assez importants, il convient cependant de ne pas les aligner sur les prix des entreprises défavorisées par leur situation géographique. Il semble préférable, en effet, d'aider les régions correspondantes à se transformer, et les moyens ne manquent pas, d'autant plus que l'augmentation générale des prix des denrées est immanquablement un facteur prépondérant dans une inflation qui annule, en partie à la fois, le travail passé des agriculteurs, point sur lequel le syndicalisme agricole n'insiste pas suffisamment, mais aussi celui de tous les citoyens.
Pour apporter des remèdes à cette situation, il faudra que, en Europe d'abord, les responsables des organismes communautaires actuellement en place et les gouvernements aient les yeux davantage fixés sur les impératifs de l'équilibre des productions et des consommations, en oubliant un peu les intérêts égoïstes du seul monde agricole, puisque le financement des achats des excédents est à la charge de tous les citoyens de l'Europe et comme, d'autre part, le prix des produits est souvent trop élevé, ce sont tous les salariés qui supportent les absurdités d'une politique qui dure déjà depuis trop longtemps.
Dans ces conditions, il est banal de constater que la politique globale de production des diverses denrées doit d'abord satisfaire aux besoins de l'Europe et que les suppléments devront être absorbés par le marché international qui ne les demandera, et c'est l'évidence, qu'à des prix qui résultent de la seule loi de l'offre et de la demande, quel que soit le régime politique du pays acheteur.
Il est donc indispensable que les organismes communautaires qui, actuellement sont chargés d'établir le niveau des prix, soient persuadés qu'ils ne pourront plus ignorer longtemps, d'abord la disparité des prix de revient, c'est-à-dire les inégalités de productivité, ensuite les besoins réels des consommateurs, sans oublier le montant des impôts payés par chaque citoyen, dont une partie, non négligeable, est utilisée quelquefois pour la vente à perte d'excédents. L'aide directe aux producteurs des régions défavorisées serait probablement moins dangereuse, parce que moins coûteuse, que celle utilisée actuellement, puisqu'il s'agit aussi de lutter le mieux possible contre l'inflation et d'affermir dans le même temps l'idée de la solidarité en l'Europe. Des so