1ère partie : Principes et Perspectives pour la Société Moderne
Idéal ou Vérité / Réalité ou Illusion

XII. Le Responsable

Dans la civilisation moderne, importants sont les groupes d'individus placés sous l'autorité de responsables qui ont pour mission de préciser les buts et les conditions de l'exécution technique. Tous ces responsables constituent, dans les corps intermédiaires de la Nation, les fondements du véritable pouvoir de la société actuelle, qui est le Pouvoir technique ou cinquième pouvoir essentiellement diffus et où chaque cadre, chaque élite, à son échelon, a sa part de responsabilité personnelle.

Il est donc indispensable de revenir à la notion d'autorité, qui est la justification de la présence même des responsables. Mais il est cependant indéniable que, à l'heure actuelle, il y a une mutation importante dans la notion d'autorité. La société actuelle sous la forme de la Société Industrielle l'accepte toujours, à la condition qu'elle s'appuie sur la compétence et la technicité professionnelles ainsi que sur la valeur morale du ou des responsables.

L'autorité nécessaire au déroulement paisible de la Société technique ne peut résulter alors, et il faut encore le répéter, que d'un consentement interne et profond de l'exécutant qui puisera, dans l'information qu'il reçoit des responsables, les motifs de l'action demandée.

Il s'ensuit, pour que l'autorité soit librement acceptée, que les citoyens responsables, cadres ou élites à tous les échelons, se mettent au niveau de ceux qu'ils sont chargés de commander, en les intéressant, en leur faisant comprendre si besoin est, les motifs des décisions prises et en leur laissant l'initiative indispensable à l'accomplissement enthousiaste de leur travail.

Les qualités exigées des chefs responsables sont donc nombreuses et variées. Aux connaissances techniques, doivent s'ajouter les qualités humaines les plus nobles : intégrité, honnêteté intellectuelle, dévouement, enthousiasme, foi en leur rôle, autorité compréhensive, sens de l'intérêt de la collectivité, qualités d'autant plus nécessaires et graduées que les responsabilités s'accroissent avec l'importance de la fonction, ce qui implique qu'ils fassent bien leur métier (1).

(1) Bonaparte premier Consul disait " la plus grande immoralité est de ne pas savoir faire son métier ".

Au sujet des deux premières qualités on peut signaler que l'intégrité doit aller de soi dans l'exercice de la profession, sinon l'Education reçue par le responsable n'aurait servi à rien puisqu'une action qui ne serait pas honnête aboutirait à la prévarication ou à la concussion, toutes deux répréhensibles. Quant à l'honnêteté intellectuelle, elle se place à un niveau différent ; les hauts responsables devant motiver sérieusement leurs décisions pour éviter d'entraîner l'économie collective dans une impasse ; elle doit donc être la règle d'or de leur conduite.

Un vieil adage dit gouverner c'est prévoir, mais aujourd'hui il faudrait ajouter :

- d'une part, gouverner n'est pas faire plaisir et

- d'autre part, gouverner c'est ordonner au mieux l'activité des hommes, c'est-à-dire planifier mais planifier seulement dans les grandes lignes.

Le premier souhait entraînera une certaine forme de participation des citoyens à la vie économique et politique, participation qui est la condition de la démocratie et surtout le meilleur moyen de la rendre Intelligente.

Quant au second, il amène l'établissement d'un Plan Prospectif d'Action, plan qui doit avoir une grande influence, surtout, aujourd'hui en répondant à la formule : Je pense donc je deviens.

Le rôle des responsables chargés de dire ce qu'il faut faire est particulièrement délicat en démocratie puisque, en définitive, ils doivent décider, non seulement à court terme, ce qui est le propre du tacticien, mais aussi à long terme, qualité essentielle du stratège, et on peut observer que ces décisions seront aussi facilitées par l'idéal.

Si l'autorité faillit et si les mesures nécessaires ne sont pas prises à temps, l'anarchie s'installe, paralysant la vie matérielle. Plus celle-ci se perfectionnera et plus la vie de chaque citoyen dépendra du fonctionnement irréprochable des transports, des distributions d'électricité, d'énergie, et plus l'anarchie serait néfaste et serait à craindre.

C'est le progrès matériel qui limite pour chacun la liberté d'agir à sa guise, ou au mieux de ses intérêts particuliers.

Cette anarchie qui, dans sa manifestation courante, conduit souvent à la grève, a surtout pour cause directe le mécontentement de certaines catégories de travailleurs qui s'estiment lésés dans la rémunération de leur travail. Il faut donc que les responsables prennent suffisamment à temps les mesures de correction nécessaires.

Les qualités morales sont certainement les plus importantes dans le rôle difficile que tous les responsables sont appelés à jouer dans les divers organismes de la Société Industrielle, organismes qui constituent le Pouvoir Technique ou cinquième pouvoir qui est aujourd'hui, et de plus en plus, dans tous les domaines, le véritable pouvoir de l'Etat moderne.

Si ces responsables doivent avoir conscience, par la nature même de leurs fonctions, de l'Efficacité, du rendement, de l'économie, s'ils doivent savoir prendre leurs responsabilités et non ouvrir le parapluie, il n'en est pas moins vrai que leurs qualités morales sont le fondement de leur action.

Seuls, ils donnent l'exemple aux petites collectivités dont ils ont la charge, et l'exemple est non seulement leur devoir, mais aussi leur honneur et si la modestie les élève, la fatuité ou l'orgueil les tourne en ridicule. Il faut donc qu'ils ne soient pas infatués d'eux-mêmes, d'autant plus que c'est grâce à l'effort financier de leur collectivité qu'ils ont pu s'élever dans la hiérarchie de la connaissance et de la responsabilité.

L'importance du rôle des responsables de l'Administration à tous les niveaux est alors capitale puisque ce sont eux qui constituent le Pouvoir Technique de l'Etat et qu'ils organisent et réglementent la vie collective de tous les jours.

Jusqu'à présent, dans notre pays, l'habitude a été prise d'utiliser le système, dit des Grands Corps de l'Etat pour former l'armature de ce Pouvoir Technique.

Ce système, qui est l'héritier direct de la pensée centralisatrice propre à ce pays, qu'elle soit royaliste, jacobine, napoléonienne ou républicaine, est aussi la conséquence de l'éducation des Jésuites qui ont introduit le principe de la sélection par concours, et avait été conçu, en fait, pour soustraire l'Etat aux influences extérieures grâce à la centralisation.

Malheureusement ce système a des inconvénients sérieux : manque d'expérience, quelquefois sclérose, absence d'idées générales, conséquences de l'habituelle soumission hiérarchique des élites.

Ayant eu aussi accès, dès les premières années de leur vie d'homme, à des postes de haute responsabilité, ces jeunes élites comblées au départ n'attendent plus rien du déroulement de leur carrière et il résulte de ce fait trois dangers :

- le premier est le mandarinat qui entraîne les hauts fonctionnaires d'autorité à se considérer comme propriétaires de leur poste, et à ne plus faire aucun effort d'imagination ;

- le second, après avoir démissionné, est de mettre à la disposition d'entreprises privées, moyennant des situations confortables, le faisceau de leurs relations personnelles, c'est ce qu'ils appellent eux-mêmes pantoufler, terme qui dit bien ce qu'il veut dire ;

- le troisième enfin réside dans leur penchant à faire créer des postes d'un niveau hiérarchique de plus en plus élevé dans les administrations, postes qui se recoupent souvent et qui conduisent à des dépenses salariales très lourdes pour l'Etat sans même compter les indemnités de représentation et de prestige, surtout, maintenant, avec la décentralisation en application dans notre Pays.

C'est parce que nos jeunes élites au moment d'œuvrer pour le service de l'Etat n'ont pas été mises, le plus souvent, au contact des réalités imposées par la Société Industrielle, où la notion de travail d'équipe ou de groupe occupe une place de choix dans l'activité humaine, que ce système n'est plus très bien adapté à une époque où ces notions s'imposent en raison justement de l'étendue et de la diversité des connaissances.

Le fonctionnement de notre haute administration a été fondé jusqu'à présent sur ces pratiques et sur des concours sévères, si bien qu'il nous paraît, à nous autres Français, irremplaçable et pourtant d'autres pays utilisent d'autres méthodes sans s'en porter plus mal pour cela, bien au contraire.

Ce fait d'habitudes installées chez nous ne nous étonne pas, car cette structure contrebalance heureusement les aléas des changements politiques des représentants élus de l'opinion, partagés, comme ils l'ont toujours été, en de trop nombreuses nuances, si bien qu'en fait, ce sont ces hauts fonctionnaires, participants du Pouvoir Technique, qui possèdent le véritable pouvoir de l'Etat moderne.(1)

(1) Avant les deux guerres mondiales, dans notre pays, l'instabilité politique était contrebalancée par la stabilité des bureaux, et l'administration assurait la pérennité de l'Etat, mais aujourd'hui avec une stabilité plus grande du pouvoir politique on peut se demander quelle doit être la conduite de l'administration. Cette question importante sera traitée dans la partie relative à "l'Organisation de l'Etat".

Notre système ne pouvant plus convenir, il faut le remplacer en s'efforçant de conserver certains de ses avantages. On peut alors suggérer de rendre possible l'accès de la haute administration aux hommes de valeur issus d'autres secteurs. La présence simultanée d'hommes rompus au travail collectif et de jeunes élites conférerait aux groupes ainsi créés l'enthousiasme propre à la jeunesse et l'expérience propre à ceux qui ont gravi peu à peu les divers échelons d'une Société Industrielle fondée sur la rentabilité et le Profit.

Le problème de la formation de nos élites qui vont être demain les hauts responsables de notre devenir, est capital à notre époque, puisque leurs décisions, qui sont toujours issues d'une association équilibrée de techniques d'économie et de prospective, vont déterminer dorénavant notre avenir.

Ces hauts responsables ne doivent surtout pas oublier le sens de la simplicité et de l'idée générale qui sont très souvent les qualités les plus nécessaires, qualités qui feront juger, bien ou mal, par les citoyens, le Pouvoir Politique alors qu'en réalité ce sont les actions de ces hauts responsables qui seront jugées à travers le Pouvoir Politique de l'Etat lors des consultations électorales.

Pour en terminer avec le rôle du responsable, et en contrepartie de tant de devoirs, de dévouement, de capacités, de qualités morales, de civisme, il est aussi nécessaire d'évoquer la situation matérielle de ces élites qui sont les artisans du progrès collectif.

Il convient donc, pour de simples motifs d'Efficacité et en raison de la nature profonde de l'homme, de tenir compte de leurs efforts immenses de compétence et de travail. Elles ont en effet des responsabilités de plus en plus lourdes et marquées, et leurs obligations professionnelles empiètent très souvent sur le domaine de leur vie personnelle.

Si un certain resserrement de l'éventail des salaires et particulièrement de ceux qui sont relatifs à la simple exécution va, sans contredit, dans le sens du progrès économique et par là social, il n'empêche que l'effort particulièrement important de ces responsables doit être récompensé à sa juste valeur puisque, de leur action, dépend le bien être matériel et moral futur de la communauté tout entière, et que de plus, pour rester dans le cadre de conceptions réalistes, l'activité créatrice de l'homme est le plus souvent fonction, qu'on le veuille ou non, du simple intérêt personnel.

Le Salaire en trois parties, tel qu'il sera suggéré plus loin dans les chapitres consacrés au Syndicalisme et aux Problèmes Industriels, pourra apporter une réponse possible à cette question délicate puisque le salaire est une des conditions essentielles à la Dignité économique et morale de l'homme.

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