Pour parer aux menaces inhérentes à une telle forme de vie, le remède est encore de faire participer intimement l'individu, non seulement au fonctionnement de la Société politique, comme cela s'est fait chez nous depuis 1789, mais encore à celui de la Société économique et technique et d'aboutir enfin à une Société de Démocratie Intelligente.
Mais cette participation pour produire son effet et être Efficace, implique un dialogue amical entre responsables et exécutants, qui ne doit pas dégénérer en palabres creuses et inutiles.
Elle devra alors s'opérer progressivement, c'est-à-dire à chaque échelon de la société grâce à une information exacte et adaptée, et recourir pour prendre une décision au principe majoritaire qui permet de ne pas dissoudre la responsabilité.
Les responsables, en particulier, devront fonder leur action, sur les principes suivants, dont les trois premiers d'entre eux : Dignité, Equité, Urbanité qui seront définis plus loin, faciliteront l'Efficacité de l'action pour la satisfaction des besoins matériels, intellectuels et moraux de l'homme et dont la réunion en une formule "quadrifoliée" pourrait constituer une devise pour notre communauté nationale à l'époque de la Société Industrielle.
Il est alors de la plus haute importance que le monde entier adopte, sans qu'il soit question de race, de croyances religieuses ou de couleur de peau, les principes fondamentaux qui viennent d'être rappelés et qui sont justement ceux qui ont été à l'origine, comme on l'a dit plus haut, de l'humanisme occidental qui a pris naissance chez les Grecs et les Romains au début de notre ère.
Certains esprits idéalistes et généreux comme le sont souvent ceux des intellectuels de l'Occident, pensent que les contacts entre des peuples aussi différents que le sont ceux d'Afrique, du Moyen-Orient ou de l'Asie, pourraient être à l'origine d'une nouvelle osmose entre des civilisations et des cultures très différentes, c'est-à-dire l'amorce d'une civilisation universelle où chacun respecterait son voisin.
Malheureusement cette solution est très utopique car la cohabitation de populations moins évoluées serait difficilement supportable pour les populations accueillantes, quand les habitudes, les moeurs ou les religions des populations immigrées sont par trop différentes.
C'est pour ces motifs qu'il parait préférable de se maintenir actuellement à la formule : Chacun chez soi mais celle-ci implique aussi d'aider les pays concernés à créer chez eux des moyens suffisants d'existence.
Là sont seulement le devoir et l'intérêt des pays modernes et développés.
Mais il faut bien aussi constater que le monde entier n'est pas encore suffisamment évolué et réfléchi et que les conceptions libérales développées ici sont encore des vues de l'esprit , car si les habituelles Volontés de Puissance et de Domination sont périmées, elles n'en existent pas moins, surtout si elles sont d'essence religieuse.
C'est pour ces raisons que cet essai, essentiellement pragmatique, ne peut accepter immédiatement l'augure de cette situation idéale et qu'il doit tenir compte de l'expérience du passé.
Il faut donc faire comprendre, dès aujourd'hui, à toutes les populations du globe, que les Volontés de Puissance et de Domination de toute nature sont hors de raison. Sans doute manifestations d'un instinct profondément enfoui dans la nature intime de l'être humain, elles conduisent généralement à la suprématie des Etats, origine de bien des guerres, mais elles sont aussi un moteur puissant du développement de la Société économique. Si ces derniers sentiments peuvent être encouragés dans une collectivité comme fondement de progrès, ils sont, en revanche, à rejeter et à combattre dans les relations entre les peuples car ils portent en eux les germes destructeurs de l'espèce humaine.
Les époques de la domination, de la hiérarchie et de la prédominance d'un Etat sur un autre sont désormais révolues et doivent faire place à la cohabitation pacifique et à la compréhension mutuelle. Et puisque notre civilisation, de plus en plus tributaire de la technique, porte en elle les germes de sa propre destruction, il faut, pour qu'elle se survive, la rendre humaine, c'est-à-dire qu'en toute chose l'individu soit respecté dans son corps et dans son âme.
En outre il semble également que l'heure européenne ait aussi sonné.
C'est donc désormais à l'Europe, patrimoine commun de peuples qui ont fait pendant vingt siècles l'expérience sanglante des Volontés de Puissance et de Domination, de montrer par l'exemple, à tous les autres peuples de la Terre, les voies de l'entente pacifique dans la liberté de chacun et dans la Dignité.
Les règles générales de l'humanisme, legs d'un patrimoine spirituel commun, rappelées ci-après, devront alors constituer dorénavant les fondements des relations entre les individus et les diverses collectivités : Peuples et Nations qui, ensemble, peuplent notre Terre.
La période actuelle de mutations accélérées de la société européenne n'est pas sans rappeler celle qui a précédé la Révolution française de 1789, conséquence des privilèges des siècles antérieurs.
Dans leur engouement, en réaction contre les abus des diverses féodalités, et à l'usage non seulement de notre peuple mais aussi du monde entier, les révolutionnaires de 1789 avaient proclamé une Déclaration des droits de l'homme et du citoyen qui faisait suite à la déclaration d'indépendance des Etats-Unis d'Amérique du 4 Juillet 1776 et proposé une devise : Liberté, Egalité, symbole d'aspirations d'une société en transformation, pour insuffler aux masses l'idéal et la foi inséparables de réalisations durables et fécondes.
Mais à chaque époque son idéal et sa devise !
Après presque deux cents ans de lente imprégnation à travers les vicissitudes de notre histoire, ces thèmes et cette devise doivent être repensés pour s'adapter au monde actuel, prodigieusement bouleversé par l'extension de l'instruction et de la culture et par les rapides transformations matérielles et économiques, fruits des conquêtes de la science et de ses applications techniques qui font que l'évolution des esprits aujourd'hui est brutale.
Dans la déclaration des Droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789 placée en préambule de la Constitution de 1791, les révolutionnaires français, face aux ordres privilégiés de l'époque, avaient parlé de droits plus que de devoirs, réflexe normal d'individus brimés depuis des siècles, et pourtant cette négligence est coupable et dangereuse car l'exercice des droits est étroitement lié à l'accomplissement de devoirs.
Il paraît donc utile d'ajouter à cette déclaration, fondement toujours valable d'une société moderne, l'énoncé des devoirs des élites responsables dans les différents domaines politiques et économiques, pour leur rappeler que leurs devoirs sont d'autant plus contraignants que c'est la collectivité qui, par ses efforts financiers, leur a permis d'accéder à des fonctions disposées souvent aux plus hauts rangs dans la hiérarchie économique et sociale et que ces élites ont de ce fait, à l'égard de leur communauté, beaucoup plus de devoirs que de droits.
Ce serait là un excellent préalable à une nouvelle Nuit du 4 août 1789.
Mais avec le temps, l'enthousiasme qui avait dicté notre devise de 1789 - devenue trinitaire en 1848 - s'est beaucoup refroidi. Si aux heures sombres de notre histoire ces trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité peuvent encore faire l'unanimité et faire écho à leur magie, affichés au fronton de nos édifices publics, exploités à satiété à n'importe quel propos par les politiciens, ils se sont non seulement dévalués, comme la monnaie, mais encore altérés, et ce n'est pas là le moindre reproche que l'on puisse aujourd'hui leur adresser.
Au temps de la Révolution de 1789, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen insistait seulement sur la liberté politique et ce sens restrictif date aujourd'hui de deux siècles. Depuis, d'autres libertés ont été formulées et accordées, par exemple celles d'association, d'information ou de faire grève et, comme toutes ces libertés sont effectivement appliquées, chacun malheureusement se croit autorisé d'agir à sa guise, et Liberté de nos jours apparaît à beaucoup comme synonyme d'anarchie.
Beaucoup oublient que la liberté personnelle d'action est limitée par celle d'autrui. Il appartient donc à l'autorité de veiller à ce que la liberté d'épanouissement de la personne soit assurée et garantie sous réserve qu'elle ne gêne pas celle du voisin.
Le simple terme de Liberté pris dans son sens actuel ne peut donc plus convenir pour une devise servant de symbole à l'époque de la Société Industrielle.
Egalité (1), toujours dans l'esprit de la Révolution française de 1789, signifiait égalité des droits au départ, c'est-à-dire égalité à la naissance et, de plus et surtout, égalité devant la loi.
(1) C'est le besoin d'Egalité qui a été à l'origine de notre Révolution de 1789, la Liberté n'en ayant été que le prétexte.
Ce terme d'Egalité s'opposait donc aux privilèges des deux ordres existants à l'époque : noblesse et clergé. Le mot d'Equité qui implique, lui, l'idée de justice aurait été probablement mieux adapté, car le mot d'Egalité comme celui de Liberté a perdu son sens aujourd'hui et évoque actuellement, le plus souvent, un certain nivellement.
Il a même entraîné la création du vocable égalitarisme à consonance démagogique, et si la proclamation de l'Egalité fut une réaction logique contre des abus flagrants, ce mot est devenu, dans sa signification actuelle, une des plus belles hypocrisies que l'histoire ait greffée sur une devise.
Dans le sens qu'on lui attribue d'ordinaire dans certains milieux, il n'a pratiquement plus aucune signification puisque chaque individu diffère heureusement de son voisin et, pour s'en convaincre, il suffit de considérer la répartition des biens les plus précieux : l'intelligence et le talent sous leurs diverses formes, aptitudes les moins bien partagées du monde.
L'Egalité est le type parfait du vœu pieux.
Tous les hommes sont alors bien d'accord sur le principe, sous réserve cependant qu'il comporte des degrés, et que certains soient moins égaux que d'autres, pour que par exemple les travaux peu agréables mais pourtant indispensables, puissent être effectués par ceux-là mêmes qui font partie des moins égaux !..
Alors il faut bien admettre que l'Inégalité est la seule réalité pratique et ceci est d'autant plus vrai que les uns sont travailleurs, les autres paresseux, les uns bien constitués, les autres chétifs, les uns doués d'une mémoire prodigieuse, les autres oublient ce qu'ils ont vu ou appris dans le moment qui suit.
On peut alors souhaiter se référer seulement au mot Equité qui permet, en conscience, de donner à chacun sa juste part tout en respectant les droits de l'autre.
Le terme d'Egalité, ne représentant qu'un idéal le plus souvent inaccessible, n'est plus adapté aux conditions actuelles et doit être remplacé lui aussi, et ce n'est pas le moindre objet de ce livre que de prouver que le mot proposé plus loin d'Equité est mieux adapté à la Société Industrielle car il inclut une éthique indispensable à notre époque, éthique qui est absente du mot Egalité.
Quant au mot Fraternité ajouté à notre devise nationale par la Révolution de 1848, s'il évoque encore au premier chef des sentiments humains ou chrétiens puisque le Christ voulait rendre notre société fraternelle, il a disparu maintenant dans un magma de chapelles, de classes et de catégories sociales, mutation moderne des ordres et des privilèges des féodaux de jadis.
Trop irrationnelle, la Fraternité est sans doute l'expression d'une louable générosité, conséquence des idées répandues par la doctrine chrétienne, mais elle ne peut servir de principe d'action nettement défini, encore moins donner un fondement à une législation valable et efficace, puisque les hommes, malheureusement, sont loin d'être frères.
En conclusion, chacun des trois termes de notre devise nationale n'étant plus adapté, leur juxtaposition ne peut plus servir de symbole à notre pays, puisqu'il n'est plus dans la bouche de la majorité d'entre nous, qu'une effusion purement verbale.
Il nous faut donc définir aujourd'hui une formule nouvelle, mieux adaptée aux exigences impérieuses qui résultent du caractère essentiellement collectif de l'existence, conséquence de la soudaine irruption de la Société Industrielle dans notre espace et dans notre temps.
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