Il n'est pas besoin de fouiller très loin dans notre histoire pour constater les difficultés rencontrées par tous nos pouvoirs politiques pour intéresser notre pays à l'industrie et au commerce international.
Si, dès 1624, Richelieu veut s'efforcer de mettre l'économie au niveau des ambitions politiques d'un pouvoir qui créait notre unité nationale, c'est encore son disciple Colbert qui, vers 1664, va mettre sur pied une économie bourgeoise importante, fondée sur la qualité, le travail et l'épargne, grâce à un certain dirigisme qui essayait, déjà dès cette époque, de remédier à l'insuffisance de notre esprit d'Entreprise.
Ces efforts ne sont pas vains, mais les successeurs du début du dix-huitième siècle rejettent les contraintes et l'autorité et ne rêvent que d'égalité, si bien que la Révolution de 1789 rompt avec un millénaire de monarchie héréditaire de droit divin et instaure à sa place un pouvoir constitutionnel qui ouvrait l'ère démocratique en France.
Alors que l'ancien Régime reposait en partie sur la notion de service, de devoir, de fonction, qui découlait de principes religieux, le nouveau, en proclamant les droits des
individus et en particulier ceux de Liberté, d'Egalité et de Propriété (1), établissait, à la place des élites détrônées ou décapitées, des élites recevant leurs pouvoirs de l'élection ou de la fortune.
(1) La Révolution ayant considéré le droit de propriété comme un droit absolu et sacré, la fonction sociale de ce droit s'effaçait devant la doctrine individualiste et faisait de lui une puissance indépendante d'une règle collective.
Mais les guerres de la Révolution et de Napoléon 1er ont absorbé toutes nos énergies en les détournant malheureusement de l'industrie naissante et du commerce, alors que l'Angleterre prenait conscience, dès ce moment, de leur importance.
Nos traditions de pays agricole et artisanal maintenaient aussi la France dans un passé périmé et ce ne sont pas les expéditions coloniales et les guerres européennes des régimes qui ont succédé (Seconde Restauration, Seconde République, Second Empire, Troisième République), qui devaient faire sortir nos ancêtres de ces conceptions surannées et leur faire entrevoir un devenir industriel, fondement moderne de l'activité humaine et du progrès.
En restant confinée dans l'étroitesse égoïste d'un individualisme poussé à l'extrême, la France en débutant dés les années 1750 une réduction sensible des naissances était aussi probablement victime de conceptions religieuses qui détournaient les croyants de l'ici-bas, et qui reportaient les efforts de l'homme vers l'au-delà futur.
Alors que dans les Etats anglo-saxons, nordiques ou germaniques, la Société Industrielle naissante, sous l'influence de l'évangélisme moralisateur du calvinisme, s'est développée dans un milieu imprégné de religiosité, dans notre pays elle était seulement soumise aux contingences extérieures d'une tradition religieuse en somme assez superficielle et par là peu appliquée, en l'absence d'une doctrine économique véritable que l'Eglise catholique, puissance d'essence surtout spirituelle, ne pouvait formuler à l'époque dans une législation concrète.
A son tour, le milieu areligieux, anticatholique ou anticlérical qui a suivi la Révolution de 1789, a été incapable de remédier ni à cette situation ni à celle d'une démographie en forte baisse. Surtout il n'a pu éviter que le Profit, moteur essentiel de toute société humaine, ne fût détourné de son sens véritable qui est la plus-value créée par l'association féconde des moyens techniques et du travail, en donnant ainsi satisfaction aux fréquents sentiments égoïstes de jalousie et de comparaison, particulièrement nombreux chez nous.
Aujourd'hui, voici notre pays de tradition agricole placé brusquement devant les épineux problèmes causés par la soudaineté de l'irruption d'une Société Industrielle nouvelle pour lui. Aussi n'est-il pas étonnant de constater de nos jours les difficultés particulières qu'il éprouve à s'adapter à ces formes de l'activité humaine essentiellement solidaires et collectives qui souvent l'inquiètent.
Ainsi dans de nombreux domaines, nous constatons le retard actuel de nos structures et équipements, mais l'expérience de notre passé nous enseigne que, si nous voulons perpétuer l'idéal principal de cette civilisation humaniste qui est la nôtre et qui réside essentiellement dans le respect de la Dignité de l'homme, sous tous ses aspects, il nous incombe de l'adapter aux réalités du monde moderne qu'il convient avant tout d'humaniser.
Dans le cas de notre pays on ne peut aujourd'hui que constater l'ampleur des bouleversements apportés à notre mode de vie, à une époque que les historiens pourront dater de l'achèvement de la Seconde Guerre mondiale.
D'agriculteurs et d'artisans, de ruraux, d'ouvriers et de bourgeois, en quelque vingt ans à peine, nous sommes devenus aussi des habitants de grandes villes et surtout des salariés et si ce phénomène est mondial, il nous surprend malgré tout et nous laisse songeurs, tant actuellement il change nos vieilles habitudes.
Nos aïeux vivaient chichement, à la petite semaine des produits de notre sol, le plus souvent en circuit fermé comme le faisaient nos agriculteurs, à l'ombre du clocher paroissial, au rythme lent de l'horloge du village.
Jusqu'à présent les nécessités et les vicissitudes militaires y tenaient plus de place que les réalités économiques, mais actuellement tout doit changer. Il nous faut vendre pour produire et occuper nos bras, devenir des industriels inventifs, des commerçants avisés et des agriculteurs ouverts à la mentalité industrielle, en un mot il nous faut acquérir l'Esprit d'Entreprise qui nous a fait si longtemps défaut.
Pendant les vingt ans qui ont suivi l'achèvement de la seconde conflagration, un autre bouleversement s'est produit ; nos enfants heureusement sont devenus plus nombreux. Alors qu'autrefois, pour ne pas diviser et partager le patrimoine familial, nos familles n'avaient qu'un ou deux enfants, dans cette période d'après-guerre les familles de trois ou quatre enfants n'étaient pas rares, malheureusement ce sursaut n'a pas duré du fait des conditions difficiles dues à l'urbanisation, au travail féminin, conséquences de la Société Industrielle et surtout à l'inconséquence égoïste du pouvoir politique, qui n'a pas compris qu'avant de libérer la jeunesse il fallait d'abord assurer l'avenir.
Il n'est donc pas étonnant dans ces conditions que toute la jeunesse discute l'autorité traditionnelle. Si certains de nos garçons et de nos filles contestent avec passion, ils satisfont aussi le besoin bien français de la contradiction et ils agissent plus dans cet esprit que par révolte ; seuls quelques jeunes des milieux universitaires contestent le plus souvent par snobisme.
Leur protestation rejoint une forme proche d'un nihilisme pacifique, où le chaos à l'état pur est élevé au rang de doctrine philosophique, voire de religion, comme si la Société Industrielle pouvait s'accommoder de telles méthodes.
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