Monstre de plus en plus redoutable, la Société Industrielle imprime un tel changement à nos habitudes qu'elle écrase nos consciences et notre esprit.
Son seul et unique but est : produire, produire, produire.
Nos autoroutes qui auraient pu évoquer la mer ou la montagne, le soleil ou la neige répondent surtout à des chiffres, nous mêmes ne serons bientôt plus que des trous dans des cartes perforées, déjà inscrits dans des annuaires du téléphone, sur des listes électorales, nos opérations bancaires en plus sont répertoriées et il n'est pas interdit de penser que tous ces renseignements épars, un jour, seront rassemblés en un seul dossier personnel qui montrera si nous sommes de bons conducteurs, ou si nous sommes économes ou dépensiers.
Nous sommes aussi envahis par un déluge d'informations, de précisions et qui pourrait affirmer que l'homme de ce siècle est plus heureux ? S'il cherche un emploi, il est jugé sur des tests, des analyses graphologiques, on s'efforce de percer sa vie intime, et l'électronique permet même d'enregistrer aujourd'hui des conversations à distance.
Comme la vie personnelle des hauts responsables de l'Etat est sous la fièvre de l'actualité, il importe par dessus tout que leur conduite soit irréprochable, pour qu'ils ne puissent servir de cible à une opposition politique, qui ne manquerait pas, comme il est normal dans un pays démocratique, de tirer parti de fautes personnelles et en particulier du pouvoir économique qu'ils détiennent du fait de leurs fonctions.
On peut aussi observer que, à notre époque, nous sommes parvenus à l'ère du fait, de ce qui est, mais une situation de ce genre ne suffit pas à l'homme qui a besoin d'une part de rêve pour vivre. De son côté, la production suppose et réclame la consommation des biens qu'elle fournit sans relâche et, pour produire à bas prix, la proportion du travail humain dans les fabrications doit être de plus en plus réduite, grâce à des investissements matériels appropriés, eux aussi, de plus en plus importants et perfectionnés.
L'homme n'est donc plus qu'une chose qui manie cette machine et un tube digestif qui absorbe de force, par la contrainte d'une publicité effrénée, une foule de produits utiles ou inutiles. Celle-ci dirige ou manipule les besoins et incite à la consommation, au profit d'un prétendu bien-être, mais le plus souvent elle contribue à l'hébétement général et ne tardera pas à poser de difficiles problèmes.
Quant à l'Information sous toutes ses formes, aujourd'hui à la merci de ceux qui la manipulent, dans un sens ou dans l'autre, elle est un des meilleurs piliers de cette Société permissive qui déferle sur tous les pays occidentaux, et pourtant chacun devrait admettre facilement que la liberté n'est ni le désordre, ni l'anarchie.
L'attitude présente de notre jeunesse, d'une jeunesse ardente, qui dans de nombreux domaines refuse la lente évolution des générations précédentes, attire l'attention sur les dangers d'une telle situation, dont l'information, la publicité, la propagande et l'argent sont les grands responsables, dans une société où ne comptent plus que le plaisir et la jouissance exagérée des biens de ce monde.
La faillite et la destruction de notre mode occidental de civilisation risquant d'en être la conséquence logique, c'est aux adultes responsables qu'il revient de défendre des conceptions qui sont les fondements de notre civilisation occidentale, civilisation qui a permis à la Société Industrielle d'atteindre un développement prodigieux qu'il ne faut pas annihiler en acceptant ce que certains appellent la Société permissive qui n'est qu'anarchie.
Pour remédier à cette éventualité, il faut seulement que, au-delà des idéologies, les générations responsables qui sont dans la force de l'âge et dans l'action mettent en particulier les dirigeants de l'Information en face de leurs lourdes et dangereuses responsabilités, puisque, de leur attitude, va dépendre de plus en plus l'évolution du globe.
C'est encore cette Société Industrielle qui conduit directement à ce qu'on appelle aujourd'hui la civilisation de surconsommation ou même de tentation dont nos générations n'ont pas fini de mesurer les effets bienfaisants ou nuisibles.
Les objectifs économiques prennent aujourd'hui l'allure d'une véritable religion et prônent le taux de croissance comme un dogme fondamental, les produits fabriqués et distribués remplacent les idéologies.
Si nos compatriotes et plus particulièrement nos élites responsables, qu'elles soient politiques ou économiques, voulaient bien examiner objectivement les résultats obtenus par d'autres, par exemple par l'Allemagne ou le Japon, vingt-cinq ans après la destruction presque totale de ces pays, même en tenant compte des structures sociales différentes, ils pourront apprécier, mieux encore, la valeur du civisme qui sont des qualités particulièrement développées dans ces pays, et l'inefficacité des procédés dont il est fait souvent usage chez nous.
Ces rappels leur permettront d'évaluer l'influence de l'ardeur au travail et du sens civique des populations dans leur ensemble.
Comment ne pas déjà percevoir les dangers d'une forme de civilisation où l'esprit s'amenuiserait jusqu'à disparaître et si l'homme était transformé en instrument et en moyen à consommer ? Si la Société Industrielle met à notre disposition les biens les plus divers, encore faut-il qu'elle nous ménage et respecte notre âme ; bénéficiaires de sa production de masse, nous sommes aussi les victimes de la rigueur de son organisation, de la célérité de son évolution et de tous les désagréments qu'elle provoque : concentration urbaine, asservissement aux moyens matériels, bruits, pollution, embarras de circulation, etc.
Mais comme ce serait lutter contre des moulins à vent que de vouloir s'opposer à cette Société Industrielle, force nous est faite de l'accepter en la dominant si possible pour que soient sauvegardées la nature profonde de l'être humain, sa Dignité c'est-à-dire une certaine forme de Liberté.
On n'arrête pas, en effet, le progrès, comme on dit.
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