Trois attitudes sont possibles à l'égard des structures d'une société nouvelle qui explose dans les formes anciennes, vieillotes, donc périmées par l'intrusion soudaine des technique dans notre vie quotidienne. On peut penser à des changements immédiats et profonds par le recours à une révolution brutale, on peut aussi garder une attitude conservatrice et rester inactif, voire s'opposer à des réformes qui risqueraient de léser rapidement les intérêts égoïstes.
Si une révolution des structures peut s'imposer dans certaines contrées, dans les pays de l'Europe occidentale qui sont le résultat élaboré d'une lente et progressive évolution, les hommes étant ce qu'ils sont et ne pouvant devenir autre chose que progressivement, seule une troisième attitude, incluant graduellement les réformes nécessaires, permettra de résoudre la crise de l'heure en revalorisant les principes simples de l'humanisme, héritage bienfaisant de la civilisation occidentale.
De toute part également, l'attention est attirée sur le malaise qui est actuellement ressenti, non seulement dans notre pays mais aussi dans ceux d'Europe et d'Amérique du Nord, et en général dans le monde entier. Cette inquiétude se traduit par des mouvements quelquefois inconsidérés de la jeunesse et ce trouble a gagné tous les milieux : corps politiques, entreprises industrielles, agriculture, syndicalismes, universités, tous se sentent lésés.
Cette contestation générale n'est-elle pas, pour une large part, la manifestation des difficultés qu'éprouvent tous les pays devant les perturbations apportées à la vie courante par les contraintes de la Société Industrielle ?
Ce trouble, quelquefois appelé dysfonctionnement, correspond à un dérèglement ou à un dérangement des esprits, car si cette Société Industrielle est capable de procurer à beaucoup des satisfactions matérielles, elle ne peut les donner à tous et en même temps.
Ces dérangements sont dus certainement au décalage actuellement constaté entre l'évolution technique et celle de l'esprit des citoyens. C'est la première fois en effet, dans l'histoire de l'humanité, que les dispositions pratiques de la vie courante changent si vite que les hommes ont du mal à suivre et à s'adapter aux nouvelles conditions de l'existence.
Ce malaise général est à la fois la cause et la conséquence d'un désordre de la pensée qui se manifeste dans de nombreuses couches de la population en raison, d'une part, de l'accroissement général des connaissances et, d'autre part, de l'étendue du pouvoir de l'Information liée comme elle l'est aujourd'hui à la soif du pouvoir d'hommes issus de divers courants idéologiques qui n'hésitent jamais à imposer aux autres leurs conceptions d'une démocratie qui n'est pas intelligente.
Ainsi le clivage dogmatique de la pensée politique ne paraît-il plus être de mise aujourd'hui car la majeure partie des problèmes qui préoccupent notre société ne peut, en effet, recevoir, la plupart du temps, que des solutions définies par une connaissance approfondie et d'où, pratiquement, on ne peut s'éloigner sans remettre en cause son fonctionnement même.
Ni de gauche, ni de droite, ces problèmes sont seulement des problèmes qui ne peuvent être résolus qu'en appliquant les principes généraux du nouvel Art de Vivre préconisé ici, qui permettent de viser dans le même temps à l'Efficacité.
Comme dans la hiérarchie des motifs d'Efficacité, la cordialité des rapports humains est le complément même de la compétence et de l'organisation, il importe de la faire figurer en tête de la préoccupation des hommes.
Le problème de l'heure revient en définitive à concilier la Politique et la Gestion, c'est-à-dire l'"homo politicus" et l'"homo economicus", puisque la Politique dans son sens moderne est, quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise, le fondement sur lequel reposent la vie et l'épanouissement de tous les citoyens.
Dans ces conditions, la Politique est la Science des Sciences ou l'Art des Arts, puisque la vie pratique de chaque jour repose et s'appuie sur elle.
C'est pourquoi, l'opposition politique formelle et idéologique ne pouvant plus convenir à la solution des problèmes actuels, les représentants élus de ce pays ne devront plus s'y confiner par une attitude systématique.
En conséquence, le domaine politique qui, dans un Etat évolué, régit la vie quotidienne du citoyen, doit s'efforcer de concilier les oppositions inhérentes à la nature profonde de l'homme, au lieu de les exacerber. Un climat détendu et confiant favorise davantage la vie en commun qu'un milieu de passions provoquées par l'idéologie.
Ces passions pourront d'ailleurs s'affaiblir si la société, dans son ensemble, fait participer chaque individu aux problèmes de la vie collective ou professionnelle.
Dans ces conditions, l'accès de chaque citoyen à une partie des responsabilités politiques qui est le fondement de la Démocratie devrait permettre à cette Politique de retrouver son vrai sens dans les mentalités individuelles.
C'est pourquoi de trop nombreux courants idéologiques organisés, comme chez nous, dans une foule de partis politiques, ne peuvent plus constituer, à l'époque de la Société Industrielle, qu'un anachronisme puisque les solutions qui permettent de résoudre les problèmes posés, découlent, très souvent, directement de la simple application de techniques particulières, devant lesquelles le citoyen quelconque est bien souvent incapable de choisir.
Si quelques variantes sont nécessaires à la résolution des nombreux problèmes qui se posent chaque jour, il est cependant inutile d'en suggérer de trop nombreuses car ce serait satisfaire à la Volonté de Puissance de tel ou tel beau parleur dans ce pays latin si facile à endormir, à émouvoir ou à berner.
Jusqu'à présent, la forme parlementaire, multiforme, du pouvoir politique a prévalu dans la plupart des sociétés occidentales et particulièrement chez nous. Fondée comme on l'a déjà dit sur l'opposition pour l'opposition, elle ne peut plus convenir puisque la vie collective actuelle exige une organisation rationnelle qui fait rejeter aux calendes grecques cette conception de la démocratie parlementaire et adopter une autre forme fondée sur l'existence de partis politiques en nombre aussi réduit que possible, à condition toutefois que le pouvoir politique découle aussi du principe majoritaire auquel sera joint le principe du vote obligatoire afin d'éviter la prise du pouvoir politique par des minorités sectaires et autoritaires.
Mais la condition essentielle nécessaire au fonctionnement correct d'un pouvoir de cette nature est de faire disparaître le combat social permanent entre les citoyens, combat qui est devenu féroce par l'absence de coopération entre les différents participants à l'action économique.
A cette situation, un seul et unique remède : il faut et il suffit que l'homme participe équitablement aux fruits de cette action, c'est-à-dire au Profit qui est le seul et véritable moteur de toute activité en raison de la nature intime et psychologique de l'être humain, pour qui le besoin d'Equité prime tous les autres.
Si ce Profit est réparti équitablement, et non égalitairement, en fonction seulement des qualités de travail ou d'intelligence propres à chacun, il ne sera pas seulement un motif d'Efficacité collective, mais aussi un mobile de concorde.
Dans les débuts de l'ère industrielle, l'économie s'appuyait sur une structure de l'Entreprise telle, que le Profit et le risque allaient seulement aux détenteurs de moyens techniques et matériels et cette situation était en usage partout dans le monde, jusqu'au début du XXème siècle. C'était l'ère du capitalisme libéral où la propriété des moyens n'était pas placée entre les mains de ceux qui, contre rétribution, donnaient leur travail. Capital et Travail étaient alors nettement séparés et le contrat de travail que le salarié concluait avec le propriétaire des moyens techniques permettait de réaliser une association sur une base uniquement contractuelle.
Si cette structure était particulièrement efficace sur le plan économique puisqu'elle a cependant permis, dès le début du XIXème siècle, d'entrevoir l'amélioration des situations matérielles, même s'il a fallu plus d'un siècle d'efforts pour atteindre ce résultat et surtout pour l'étendre à un nombre de plus en plus important d'hommes, en revanche, sur le plan moral, elle entraînait la société dans son ensemble à de nombreux abus.
L'employeur en effet, se préoccupait avant tout, comme il est humain,
des intérêts de l'Entreprise c'est-à-dire des siens propres,
même s'il tenait compte quelquefois de l'intérêt général
et si l'intention de donner du travail et par là des moyens de subsistance,
n'était pas non plus négligée.
Un bon exemple de cette situation est l'accès à la puissance
des Etats Unis d'Amérique qui en , un siècle d'efforts, découlant
de l'intérêt personnel ont fait de cet immense pays, en raison de
ses possibilités économiques exceptionnelles, le pays le plus puissant
du globe.
Mais, en plus de ces inconvénients, cette structure, du fait de la concurrence et de la compétition introduites, par les Volontés de Puissance propres à chacun, poussait à une concentration de plus en plus marquée des moyens de production.
Cette concentration qui s'est effectuée au seul bénéfice des propriétaires des moyens matériels, a alors amené la naissance d'Entreprises monstrueuses et tentaculaires.
Celles-ci ont entraîné les Etats à des conflits pour se procurer des matières premières ou trouver des débouchés, sans oublier une certaine révolte des individus qui constataient que le Profit créé par le travail allait seulement aux seuls détenteurs du capital, soit sous forme de revenus, soit sous forme d'agrandissement des Entreprises.
Par réaction contre l'exploitation de l'homme par l'homme, sur laquelle était fondée cette économie libérale et capitaliste, la conception socialiste et collectiviste de l'économie où théoriquement le Profit était partagé cette fois entre la collectivité, c'est-à-dire l'Etat, et les travailleurs, reprenait vie au XIXème siècle.
Malheureusement, comme cette conception entraînait la suppression du Profit individuel, l'Efficacité de ce système devenait insuffisante, d'autant plus que la structure communiste, pour s'imposer, avait du même coup, pour assurer sa pérennité, supprimé la liberté des individus, indispensable cependant à leur Dignité.
Ce système économique serait sans doute parfait si chaque homme l'était, mais comme cela n'est pas le cas, le pouvoir politique mis en place pour assurer son épanouissement avait été amené, en plus, à créer une bureaucratie lourde et contraignante qui rendait ce système encore moins efficace.
Appliqué cependant dans un pays alors en retard, il a montré, grâce aussi aux progrès du machinisme et à une discipline implacable qu'il était capable d'amener l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques qui faisait appel à ce système à un état assez développé mais seulement dans certains domaines, comme l'armement ou l'aérospatial, malgré une guerre particulièrement cruelle et dévastatrice, tout en laissant insatisfaits les besoins les plus élémentaires des populations.
Compte tenu de ces quelques observations, on peut admettre que si la forme d'économie libérale et individualiste convient parfaitement aux individus forts et bien armés pour la vie, la seconde s'adresse à ceux que la nature a médiocrement doués pour cette lutte, puisque dans ce dernier cas, le Profit théoriquement était partagé, mais comme ce dernier était négligeable, le résultat obtenu ne pouvait être que la médiocrité.
Cependant, l'expérience d'un siècle et demi de fonctionnement de l'économie libérale et capitaliste et celle d'un demi-siècle de l'économie collectiviste montrent que ces deux formes, dans nos pays évolués, sont dépassées et périmées.
La première parce que l'Equité, un des fondements de l'Humanisme n'est pas complètement respectée, la seconde parce que la liberté individuelle, condition de la Dignité, est supprimée dans ce système. De plus, l'Efficacité de cette dernière structure était si insuffisante qu'elle n'a pu se maintenir du fait de l'absence du Profit personnel, dans tous les pays d'Europe où elle avait été appliquée de force par la Russie soviétique après la fin de la guerre, et qu'elle s'est effondrée dès que les libertés ont été rétablies.
Etant donné les expériences du passé, on peut donc, cette fois, penser que la synthèse de ces deux conceptions pourrait constituer une structure satisfaisante pour une société qui se voudrait plus humaine.
En effet, en étant fondée à la fois sur le Profit et sur le travail de groupe, conséquence du travail morcelé en opérations répétitives élémentaires pour abaisser les prix de revient, une telle structure permettrait à la Société Industrielle de rester Efficace puisque le volume des productions serait suffisant, le Profit, moteur essentiel de l'activité, étant maintenu.
Si ce dernier est alors réparti équitablement entre le Travail et les Moyens Techniques, l'Equité ne sera plus un vœu pieux à condition cependant que la part allant au Travail soit attribuée et personnalisée, en fonction des qualités personnelles des individus.
On peut donc affirmer que si l'Entreprise, élément initial de la production, fait participer son personnel au Profit et à la Propriété des Moyens Techniques par l'intermédiaire de son travail intellectuel ou manuel et en fonction seulement de ce dernier, elle acquerra une forme nouvelle que l'on pourra définir par l'expression : Capitalisme à Accession Communautaire.
Cette nouvelle structure économique, en comblant le fossé qui sépare le Travail du Capital et en supprimant le malaise installé jusqu'alors chez le salarié, permettra un meilleur fonctionnement d'une économie nouvelle où déjà la nature du travail reçoit, avec la division du travail et le machinisme, une forme de plus en plus collective. On peut alors affirmer aussi qu'elle pourra s'appliquer à la nouvelle Société Industrielle où l'innovation technique due aux spécialistes va jouer un rôle d'importance croissante, surtout dans un régime concurrentiel.
Cette formule en permettant à chacun de devenir capitaliste, c'est-à-dire propriétaire partiel des moyens de production, conférerait à de nombreux citoyens la possibilité d'atteindre progressivement et sans convulsion sociale, le niveau de vie rencontré habituellement dans ce que l'on a coutume d'appeler la bourgeoisie, avec peut-être aussi, la largeur d'esprit que l'on trouve dans celle qui est qualifiée de libérale.
Une solution politique de cette nature serait alors en mesure d'éviter les contestations salariales habituelles, tout en conservant au Profit son mobile d'Efficacité et en le conciliant avec l'Equité tout aussi indispensable. Dans ces conditions, la participation du salarié au Profit ne pourra encore, dans le même temps, que développer la cordialité des rapports humains entre exécutants et responsables et ne manquera pas d'être un nouveau facteur d'Efficacité du travail par l'Urbanité des rapports humains.
La répartition équitable du Profit et de la Propriété des Moyens Techniques, qui résultera de cette nouvelle formule économique, donnera enfin satisfaction à la revendication d'Equité chère à l'homme, et rendra plus humain le système capitaliste qui est le plus efficace, puisque fondé sur la responsabilité personnelle de chacun.
C'est là que réside le véritable problème de l'époque moderne qui consiste à créer une Société économique Efficace et Equitable. On peut même affirmer qu'avec une semblable méthode, l'Equité ne sera pas seulement un but moral mais une des conditions de l'Efficacité de la Société Industrielle.
Ce sera alors une bonne façon d'améliorer son rendement et par là, une nouvelle fois, le sort matériel de tous.
C'est pour favoriser l'application de ces vérités élémentaires que des structures nouvelles pour l'Entreprise seront suggérées plus loin dans les chapitres consacrés au Syndicalisme et aux Problèmes Industriels.
Aujourd'hui, le critère du Profit ne doit plus séparer les hommes, étant donné qu'il est pratiquement impossible de le supprimer puisqu'il est la condition de leur Efficacité, il convient seulement, rappelons-le, de bien le répartir, et ce sera aussi l'objet de cet essai de prouver que cette répartition équitable peut ne pas être une vue de l'esprit si elle s'effectue dans l'Urbanité.
La devise "quadrifoliée" proposée plus loin pour le travail collectif, formule qui, une fois pour toutes, veut ignorer l'égoïsme, devrait pouvoir concilier la simple morale humaine et la loi inexorable d'une économie qui ne peut reposer que sur la rentabilité et le progrès économique, fondements d'une Société Industrielle qui doit, aujourd'hui, être solidaire de tous ses membres.
Si donc il est légitime, et moral aussi, de contester la société capitaliste dans sa forme actuelle puisqu'elle aliène le salarié en ne le faisant pas participer suffisamment à une prise mesurée des décisions, en revanche refuser le schéma suggéré plus loin apparaîtrait comme une opposition de principe à l'ère industrielle et à ses nécessités inéluctables.
Le refus collectif de se plier à ces obligations impérieuses pour s'adonner aux plaisirs byzantins et anarchiques propres aux Latins et à notre passé, ne manquerait pas d'annihiler les efforts actuels de notre pays pour s'adapter à la Société Industrielle à un moment où précisément l'idée de participation, qui en est la condition même, est en voie d'être acceptée par la grande majorité de la population.
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